En ce moment

    03/04/2013

    Récit à la première personne de deux jours pas comme les autres

    36 heures devant BFM TV

    Par Geoffrey Bonnefoy

    Masochisme ou volonté de tester ses limites ? Geoffrey, 28 ans et à première vue sain d'esprit, est resté presque 2 jours devant BFM TV. Depuis il chante des jingles publicitaires et connait par son prénom l'animateur de « La chronique éco. »

    Il est 8h32. J’engloutis deux cafés et voilà ma première interrogation : plutôt bureau ou plutôt canap’ pour 36h de BFMTV ? Bizarrement, le premier l’emporte, question de concentration. Je me dis que je pourrais toujours glisser de l’un à l’autre en cours de journée. En 2013, c’est en streaming sur le web que se matent les chaînes d’infos. Un clic sur bfmtv.com et j’arrive à temps pour Bourdin et son invité du matin: Bayrou, François de son petit prénom. 25 minutes de centrisme plus tard, emballé, c’est pesé, Bourdin rend l’antenne, place aux JT. À l’info en continu. La pure. La dure. La vraie.

    JOUR 1

    > 09h02 : « Et c’est parti pour 3 heures de direct ». Tellement plus, si tu savais, cher monsieur. Bon, que me proposes-tu à me mettre sous la dent ce matin ? Une fusillade à Montreuil et des bébés congelés à Ambérieu. Du petit fait-divers j’ai envie de te dire. Quoi d’autre ? Le couperet des chiffres du chômage, qui doivent tomber ce soir, mmmmmm. Mais encore ? «Journée spéciale France-Espagne avant le match décisif de ce soir » … En fait, ça ne va pas être possible, je suis un hater du foot. Ça va être long, ces 36 heures.

    > 09h15 : Pub. Je saute sous la douche. Et avec BFMTV, bien sûr ! Pardon, mais pourriez-vous me laisser seul une dizaine de minutes ? Merci. Ah… et un conseil, pensez à tourner l’écran de votre ordinateur vers le mur si vous n’aimez pas cette sensation de se faire observer tout nu par deux présentateurs en costard.

    > 09h27 : Premier bulletin météo. Il y en aura entre 3 et 5 à chaque heure.

    > 09h33 : On reparle de foot (déjà ?) : « On va vous faire vivre en direct la journée des Bleus. Et nous serons même devant l’hôtel des joueurs ». En voilà une promesse éditoriale qui me branche.

    > 10h00 : Rappel des titres de la matinée : des faits-div, l’attente des chiffres du chômage qu’on-sait-qu’ils-seront-mauvais (mais notez le teasing), le foot, la météo, plus une brève sur les dangers de la pilule. Du déjà-vu qui m’entraîne sur Twitter, Facebook et Gmail, en attendant du neuf (et pas Godot).

    > 10h45 : Il ne vous fait pas penser à quelque chose le logo de cette pub pour les assurances FamilyProtect ?

    > 11h18 : « Journée spéciale France-Espagne ». JAVAY COMPRIS ! Pendant la pub, (non, Loxam, je n’ai rien à louer chez toi), j’en profite pour vous décrire la couverture footballistique du jour : du live, donc, la marque de fabrique de la chaîne.

    À ma gauche, un mec sur un parking à Roissy (où dormaient les Bleus) qui meuble et commente les quatre images des joueurs qui passent en boucle: « Ils ont fait une promenade, puis ils déjeuneront, feront une sieste et enfin ce sera la collation ». À ma droite, un autre journaliste devant l’hôtel des joueurs espagnols, à Paris, qui enchaîne les interviews de supporters sur place. Au milieu, le correspondant à Madrid.

    Plus tard dans l’après-midi, l’envoyée spéciale en-direct-du-bus-des-supporters-dijonnais-qui-vont-à-Paris. Enfin, des intervenants en plateau. Tout ça en boucle. Toute la journée. Jusqu’au match… Et là, un frisson : vais-je devoir subir le match de foot en direct ce soir ? Je peux marcher sur des charbons ardents à la place ?

    Et c’est parti pour 3 heures de direct

    On va vous faire vivre en direct la journée des Bleus. Et nous serons même devant l’hôtel des joueurs

    Ils ont fait une promenade, puis ils déjeuneront, feront une sieste et enfin ce sera la collation

    > 12h00 : Hop, on change les présentateurs, mais pas les places (l’homme à gauche, la femme à droite. Oui c’est le genre de détail qu’on finit par remarquer), ni les titres : « infanticide », « fusillade », « pilule », « météo ». Et surtout, le foot (rappelez-vous, c’est une journée spéciale). Re-direct de Roissy où le journaliste entre dans les détails : le petit-déjeuner des Bleus était « libre ». Ok… La promenade a duré « vingt minutes ». Ok… Et Didier Deschamps « a fait une blague » que je n’ai toujours pas comprise.

    INTERNET VS BFM

    > 12h15 : L’info, ça va trois heures. Maintenant, faites (un peu) de place aux chroniques. Attardons-nous sur celle dite culturelle où l’on parle du nouvel album d’Axel Bauer (pas compris le rapport avec la culture). Le chroniqueur se lance avec un « et oui, parce que Bauer n’est pas mort, contrairement à la rumeur qui circulait sur internet ». Et c’est le drame : « Il ne faut pas croire tout ce qu’on lit sur internet » souligne astucieusement la présentatrice.

    > 13h39 : Ah, « Culture-geek », ze chronique des internets. « À quoi ça vous fait penser cet objet ? » demande naïvement le chroniqueur, un objet long et cylindrique à la main, à un téléspectateur devant sa télé depuis 8h30. À UN GODE VAZY JTE DIS QU’C‘EST CA… Perdu, c’était ça.

    > 14h52 : Rien de neuf depuis deux heures. Aucun « je vous coupe Ronald, priorité au direct ». À la place : des rediffs de chroniques. L’ennui est en embuscade derrière mon canapé (j’y ai glissé depuis un moment).

    > 15h19 : Je file acheter des pâtes, toujours avec BFM dans les oreilles (ça t’ennuie pas que je t’appelle par ton petit surnom ?). Magie de la 3G et joie du live au supermarché. 2,50 € et cinq sujets (déjà entendus) plus tard, j’ai de quoi me sustenter.

    > 16h00 : Les pâtes englouties, BFM m’annonce l’arrivée d’un direct. J’exulte. L’objet du direct : la conf’ de presse du procureur de Bourg-en-Bresse, Denis Mondon, au sujet du drame d’Ambérieu. Je prends. Vas-y Denis, c’est ton quart d’heure de célébrité !

    > 16h10 : Ne leur en veux pas Denis, ils ont un peu abrégé ton quart d’heure faute d’un télégénisme fracassant. Sans transition, on repart sur le foot. «Vous allez tout savoir.» Je me demande vraiment ce que je peux (encore) ignorer. Y’a eu grève de la sieste ?

    > 18h00 : En fait, le plateau de BFMTV c’est qu’une extension de mon salon. On n’est pas bien, pépère, tous les trois, là, hein ?

    > 18h58 : Enfin, les deux équipes quittent leur hôtel, grimpent dans leur bus et foncent au stade et… je vous arrête : vous avez cru que ça allait se dérouler aussi vite ? Pas du tout. Entre toutes ces étapes, y’a de l’attente, de la pub et des directs : « La sortie des joueurs est imminente ». Tu me dis ça depuis 25 minutes. « AH CA BOUGE ». Pas la peine de hurler, René. « LE BUS EST ARRIVÉ MAIS PERSONNE N’EST RENTRÉ ». J’ai vu, tout comme toi. « LE TRAJET JUSQU’AU STADE DOIT DURER 15 MINUTES ». Quelqu’un a fait le plein ? « J’AI CRU VOIR UN JOUEUR MONTER… AH NON ». Bravo œil de lynx. « JE SAIS PAS SI TOUS LES JOUEURS SONT MONTÉS… IL M’EN MANQUE ». Je t’aide : 2 + 2 = 4. Finalement, tout le monde embarquera, les bus démarrent et foncent vers le stade. Et qui dit journée spéciale, dit couverture en direct du trajet des bus. J’ai l’impression de revivre le deuxième tour de l’élection présidentielle.

    > 20h13 : Je commence (un peu) à m’emm… Et me rappelle avec nostalgie la soirée électorale qui devait trouver un chef à l’UMP. Là y’avait du live, du rebondissement, des péripéties, de l’incroyable, du comique même. VAZY BFM, ENVOIE LA SAUCE.

    NABILLA STYLE

    > 21h32 : Nan mais allô quoi, tu fais une journée spéciale foot et tu ne diffuses pas le match en direct ? Nan mais allô quoi ! Heureusement, y’a Franck Leboeuf pour meubler sur un diaporama de quatre images de l’AFP.

    > 22h06 : « C’est une information BFMTV ». Doucement les gars, je suis anesthésié par le foot, là. Bon c’est quoi ta news ? Deux hommes interpellées à Toulouse et qui connaissaient Merah ? Ok, je prends… Comment ça, c’est tout ?

    > 22h51 : Le score tombe : 1-0 pour l’Espagne et je découvre, après la France entière, les premières vidéos du match accompagnées de leur ribambelle de commentaires en plateau, et des réactions à la sortie du stade. Obliger un hater du foot à regarder ça, c’est moche.

    > Minuit : Journal de la nuit. Ne dis rien, laisse-moi deviner les titres. Foot, bébés congelés – le sujet fusillade est trappé depuis environ 17h – mmmm, chômage, météo et pilule. J’ai bon ?

    La sortie des joueurs est imminente

    C’est une information BFM TV

    EMMANUEL LECHYPRE SUPERSTAR

    > 1h21 : Comment, vous ne connaissez pas la chronique éco d’ Emmanuel Lechypre, ancien red’chef de l’Expansion ? Et bien, moi non plus. Mais ça c’était avant. Avant d’avoir entendu sa chronique éco à 21h20, 00h20, 1h20 donc, 02h20, 02h50, 03h20… Et heu, il n’est pas aussi passé à 4h20 ?

    > 03h00 : Faites-moi de la place sur le plateau, je suis capable de lancer les sujets, par cœur et sans prompteur.

    > 03h42 : Sinon, qu’est-ce que tu me proposes pour éviter d’aller trainer sur Youporn ? Du foot, les chiffres du chômage, ces entreprises en difficulté, un sujet Merah suivi des bébés congelés, la pilule tueuse, le mariage gay qui divise les US, le foot et… WAIT, ON A FAIT LE TOUR.

    > 04h08 : Je vous ai dit que je cherchais à aller à Berlin, sans y laisser un bras, le week-end prochain ? SNCF : 250 €. Easyjet : 200 €. Covoiturage : 140 €. Eurolines : 165 €. Des bons plans ?

    > 04h28 : ZZZzzz

    > 06h32 : (Penser à changer de clic-clac)

    Vous allez voir, elle est touchée

    JOUR 2

    > 07h03 : Quoi de mieux pour commencer la journée qu’un bon fait-divers en région parisienne devant son café fumant ?

    > 08h00 : Comment ça Carla Bruni pleure ? « Vous allez voir, elle est touchée par la mise en examen de Nicolas Sarkozy ». ELLE SIMUUUUUULE.

    > 08h30 : Bruno Le Roux, invité de Bourdin. Il est en forme ce matin, le Le Roux, et attaque par un headshot à Pascal Cherki (je découvre au passage ses propos caustiques envers Hollande, tenu la veille).

    > 09h00 : Menu du matin : du faits-div’ Grigny/Ambérieu, les résultats du foot (au cas où on ne les connaitrait pas encore), les interpellations dans l’affaire Merah, un sujet improbable sur les inégalités outre-mer/métropole (nous n’avons pas les mêmes dates de péremption sur les yaourts. Scandale) et la météo. Je vais reprendre du café.

    > 10h17 : « Restez avec nous, on va analyser la défaite des Bleus » (pour la 352e fois). OKAY, tu veux jouer à qui craque en premier OKAY.

    > 10h20 : Mais en fait, ce sujet, je l’ai déjà vu y’a 30 minutes. Ou alors c’était y’a deux heures ? Ou hier ?

    > 11h40 : LEAVE ME ALONE !

    > 12h00 : J’attendais avec impatience la sortie du conseil des ministres, histoire de retrouver le frisson du live. Mais rien. À l’Elysée, ils ne sont pas bavards avant « le grand O » de Hollande. Sur le plateau, du coup ça meuble : blablabla, foot, blablabla, météo, blablabla, Grigny.

    > 14h28 : J’ai manqué un truc après cette sieste de 20 minutes ?

    > 15h59 : « Le pouvoir d’achat recule ». ON VA TOUS MÛÛÛRIR.

    > 16h30 : « LOUEZ LOXAM, LOUEZ RELAX »

    Restez avec nous, on va analyser la défaite des Bleus

    TOUR DE France

    > 16h54 : On fait les comptes : il me reste deux heures à tenir. Je suis vautré dans mon canap’, les yeux rivés devant l’écran (avec un n-ième café), incapable de distinguer ce qui est de l’info ou de la pub. Je vois des images, j’entends des sons. J’absorbe.

    > 17h12 : « Braquet » est le mot que mon cerveau retient du flux. Entendu zéro fois hier, 10 fois aujourd’hui, je suppute que ce soit leur mot favori, chez BFM. Souvenez-vous cet été, pendant le tour de France, la chaîne se targuait de changer « de braquet » (ndlr, « le braquet » un terme du cyclisme quelque part entre le « plateau » et le « pignon »). Cherki le ressort aussi. L’occasion est trop belle.

    > 18h00 : Blablabla… Blablablablablablablablablabla ? BLABLABLA BLABLABLA ! Bla ? BLABLABLABLABLABLABLABLABLABLABLABLABLABLABLABLABLABLABLABLABLABLA. Bla blabla.

    > 18h32 : LIBERATION ! Allez, je zappe sur îTélé.

    On a choisi de faire différemment. Vous validez ?

    Contrairement à la plupart des médias, StreetPress a choisi d’ouvrir l’intégralité de ses enquêtes, reportages et vidéos en accès libre et gratuit. Pour sortir des flux d’infos en continu et de la caricature de nos vies, on pense qu’il est urgent de revenir au niveau du sol, du terrain, de la rue. Faire entendre les voix des oubliés.es du débat public, c’est prendre un engagement fort dans la bataille contre les préjugés qui fracturent la société. Nous avons choisi de remettre notre indépendance entre vos mains. Pour que cette information reste accessible au plus grande nombre, votre soutien tous les mois est essentiel. Si vous le pouvez, soutenez StreetPress, même 1€ ça fait la différence.

    En savoir plus sur Streetpres

    Je soutiens StreetPress  
    mode payements

    NE MANQUEZ RIEN DE STREETPRESS,
    ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER