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    24 / 04 / 2013

    « Être arabe en France, c'est déjà pas gagné, alors si tu es trans… »

    On a dansé le chaâbi avec les trans de la place Clichy

    Par Street School

    À deux pas de la place de Clichy, un bar sans nom. Sonia connait le lieu depuis 15 ans : « ça a toujours été un repaire de travestis et de prostituées, mais je m'y sens bien, on n'est pas là pour se juger »

    Enfin le printemps ! Les gens traînent et les terrasses de la place de Clichy sont pleines. Un raï mélancolique et lointain nous attire vers une ruelle cachée du quartier. La musique, qui raconte des amours brisées et des cœurs dévastés, s’échappe d’un bar étroit à la façade noire, sans décor et sans nom. Devant, deux clientes fument une cigarette comme si c’était la dernière. Elles observent la rue déserte en silence. Elles attendent.

    À l’intérieur, certains sont surpris de nous voir débarquer, mais l’accueil est chaleureux : bouteilles de bière, cacahuètes et larges sourires. Le patron et sa serveuse, une Marocaine pulpeuse en mini-jupe, sont aux petits soins. Il est 20 h, encore très tôt pour ces oiseaux de nuit. Seuls trois travestis papotent au bar, en arabe. Dans un coin qu’il ne quittera pas de la soirée, un homme sirote son whisky, le regard perdu dans son breuvage.

    Chaâbi La nuit tombe, le raï laisse place au chaâbi marocain, plus cash et plus festif surtout. Une musique qui invite à la danse du ventre version «street». Le patron ne marche plus, il se déhanche au rythme des percussions lorsqu’il va servir ses boissons. Arrivent plusieurs habitués. Chacun se fait la bise.

    Un gay non travesti, grand et baraqué, avec une casquette vissée sur le crâne et un jogging ample, fait des allers et retours entre la rue, le bar et une épicerie mitoyenne. Deux jolies jeunes femmes aux cheveux longs se hissent sur les tabourets haut perchés et s’accoudent au comptoir. Elles guettent trois quadragénaires, des « darons » plutôt bourrus qui finissent par s’installer à une table avec leur whisky. Ici, on parle peu.

    Smile Soudain, Aliya fait son apparition. C’est une grande et belle femme trans, distinguée, et parée d’un trench sexy, de baskets brillantes et d’un sac léopard. Lorsqu’elle passe près de nous, elle dégaine un immense sourire, sans raison particulière. Une pause cigarette nous permet de faire sa connaissance.

    Aliya nous présente Sonia, une copine au look plus discret – pull bleu marine, jean basique et sac griffé – qui, malgré son air triste, se montre avenante et volubile. Aliya est d’origine algérienne, elle a 33 ans et habite place de Clichy. Sonia est marocaine, femme depuis sa naissance. Elle refuse de dire son âge et élève seule ses deux enfants dans le 93 : elle s’inquiète déjà pour leur avenir.

    Mylène Farmer On parle de tout et de rien, de nos origines, de nos rêves, du quartier, du bar, de sa musique. Aliya n’apprécie pas le raï : « Ça me rappelle les vieux tubes qu’écoutait ma grand-mère. Je préfère Mylène Farmer, une grande artiste mal jugée ». Comme elle, Aliya écrit des chansons et joue du piano : « J’aimerais me mettre à l’orgue ! Je n’ai encore jamais chanté devant un public, mais j’ai une piste sérieuse ».

    Racisme Aliya et Sonia sont comme chez elles ici. Les passants les saluent et elles taxent des clopes à des amis qu’elles appellent par leurs surnoms. Sonia raconte : « Ça fait au moins 15 ans que je connais ce bar, ça a toujours été un repaire de travestis et de prostituées, mais je m’y sens bien, on n’est pas là pour se juger ».

    Video Le chaâbi, c’est ça


    Aliya, devant le bar

    Elle pense que le racisme s’est renforcé depuis que la crise hante tous les esprits. « Il y a une vraie peur de l’étranger. Je la sens au quotidien, dans le RER, les commerces… L’autre jour, mon fils voulait faire de la balançoire dans le parc Clichy-Batignolles. Il a des problèmes de poids. Je lui ai expliqué que ce n’était pas une bonne idée, que les autres parents lui feraient des remarques parce qu’il était typé, que c’était déjà arrivé et qu’il fallait mieux attendre de revenir à Saint-Denis. Sa réponse m’a donné les larmes aux yeux : « Mais maman, moi aussi je suis Français ».

    Capotes Une trans latino qui passe par là veut savoir si « Lolita » est dans le bar. « Non », lui répond Aliya tout en matant ses fesses avec envie. Dans la foulée, le gay à la casquette vient lui demander une capote, en arabe : « Une taille XL, s’il te plaît ». Aliya fouille dans son sac, lui en tend une et se moque de « ces mecs qui ne font que se vanter ».

    Elle sort de la même poche un Coran miniature : « C’est ma mère qui me l’a offert ». Aliya est croyante, mais ne pratique pas : « La religion, c’est devenu n’importe quoi. Il y a trop d’extrémismes ». Elle est une fervente défenseure de la laïcité. « Si c’est le bordel dans les pays arabes, c’est parce que nous on n’a pas séparé l’islam de l’État. Ma foi fait partie de moi et le Bon Dieu n’a pas besoin d’un voile pour l’évaluer. On est nées toutes nues, pas avec un voile fixé sur la tête. »

    Une capote taille XL, s’il te plaît

    #MariagePourTous Aliya est passionnée et jamais à court d’arguments, quel que soit le sujet qui s’invite dans la conversation. Elle enchaîne sur les opposants au « Mariage pour tous » : « Je ne comprends pas, ça ne va leur enlever aucun droit ! Je suis choquée par la radicalité des propos de certains députés qui ont affirmé que cette loi serait une porte ouverte à la pédophilie, à la zoophilie… Surtout que les hétéros sont aussi pervers que les homos. Je sais de quoi je parle, je suis trans et les plus tordus, ce ne sont pas les pédés ! ».

    Identité Quand on l’interroge sur son identité, « trans et arabe », Aliya réplique avec humour : « Être arabe en France, c’est déjà pas gagné, alors si tu es trans… ». Elle s’est fait poser des implants mammaires et prend de l’Androcur, un médicament qui s’oppose aux effets des hormones sexuelles mâles et diminue donc son taux de testostérone :

    « Pour la vaginoplastie, je ne suis pas sûre de moi. Je sais que c’est une décision que je peux regretter plus tard. De toute façon, il y a un suivi très lourd et c’est pas “t’arrives et t’as une chatte” ».

    Après quelques cigarettes, nous revenons à l’intérieur et nous asseyons à la même table. La musique est si aguicheuse que Sonia se lève, détache ses cheveux et les fait tourner en l’air en remuant ses hanches par petits coups secs. Elle attrape un jeune homme et l’entraîne dans sa danse.

    Prostitution Au moment des au revoir, nous échangeons nos numéros. Sonia nous embrasse et lâche : « Vous ne cherchez pas à faire des baby-sittings ou à donner des cours de français par hasard ? Ce serait pour ma fille et mon fils… J’ai bossé dans la compta donc je suis plus à l’aise avec les chiffres qu’avec les mots. Ça vous ferait des sous, ce serait bon pour eux, et moi ça m’aiderait, parce que de temps en temps, je me prostitue ».

    Yasmina Bennani & Ariane Picoche

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