Fréjus, Marignane, Beaucaire, Orange… Sur dix villes dirigées par l’extrême droite ou le Rassemblement national, neuf coupent massivement dans les poches des assos sociales, anti-racistes ou féministes. Enquête derrière la vitrine grâce aux chiffres.
Deux tiers des Français sont engagés dans une association. Un salarié sur dix y travaille. « C’est une des forces vives les plus puissantes de notre pays », souligne Le Mouvement associatif, l’organisation représentative du secteur. Intrinsèquement relié aux autorités politiques, le milieu associatif fait partie de ceux qui tremblent quand le pouvoir change de mains. Dans le Sud de la France, des centaines d’associations ont fait l’expérience d’une bascule à l’extrême droite de leurs municipalités, unique échelon conquis par le Rassemblement national (RN). Quel a été l’impact ?
Pour répondre à cette question, nous avons collecté les comptes administratifs de dix communes gérées par l’extrême droite dans six départements du Sud-Est : les Bouches-du-Rhône, le Var, le Vaucluse, le Gard, les Pyrénées-Orientales et l’Hérault. Selon la loi, ces documents financiers sont consultables par tous les citoyens. Dans les faits, ils sont difficilement accessibles dans de nombreuses municipalités, quel que soit leur bord politique. Pourtant, ils contiennent des informations d’intérêt général, dont une cruciale : la liste des subventions versées aux associations chaque année.
Des associations ont-elles perdu avec l’arrivée de l’extrême droite ? Lesquelles exactement ? D’autres ont-elles, au contraire, tiré leur épingle du jeu ? « Il y a très peu de travaux scientifiques sur ce sujet, notamment en raison de l’opacité et de la complexité des données financières communales », précise Julien Talpin, directeur de recherche en science politique au CNRS et membre de l’Observatoire des libertés associatives.
Notre enquête permet de publier en accès libre ces documents afin que des acteurs académiques, associatifs ou citoyens puissent s’en emparer. Elle permet surtout de mieux cerner ce qu’il se passe derrière les « vitrines » de la normalisation du Rassemblement national. Si, dans le discours, le RN vante une gestion pragmatique, les courbes des subventions racontent une autre histoire.
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Dans 90 % des villes analysées, ces mairies subventionnent de moins en moins les associations (1). « Ce n’est pas une tendance que nous notons au niveau national », précise Jean-Baptiste Jobard, coordinateur du collectif des associations citoyennes. Cette cure d’austérité y est menée à deux vitesses. Dans l’ensemble, les subventions aux associations culturelles et sociales dégringolent. À l’inverse, les associations sportives sont relativement épargnées. Notre enquête révèle plus largement un rapport autoritaire et électoraliste au monde associatif. Les « alliées » de l’extrême droite peuvent profiter de largesses démesurées. Mais le couperet financier tombe rapidement sur les associations contestataires. Contacté, le Rassemblement national n’a pas souhaité s’exprimer.
Ce travail a été réalisé dans le cadre d’une enquête collective sur les mairies d’extrême droite par des journalistes du Sud-Est et leurs médias : « L’Arlésienne », « Le Poing », « La Marseillaise », le collectif de journalistes indépendants marseillais Presse-Papiers, le journaliste indépendant Jean-François Poupelin et le Raphaël da Silva. Un travail soutenu par le Fonds pour une presse libre.
Vous pouvez retrouver dans le cadre de cette série des articles locaux de Jean-François Poupelin sur les petites communes du Vaucluse gérées par l’extrême droite. Mais aussi ceux du « Poing » sur Perpignan et Béziers, de « L’Arlésienne » sur Beaucaire et de « La Marseillaise » sur Orange, Béziers, Fréjus et Marignane.
Contrôler
2020, Fréjus (83). Le président de l’association multisports et loisirs (AMSL) se retrouve au pied du mur. David Rachline (RN), fraîchement réélu à la tête de l’une des plus grandes villes du Var, vient de lui couper les vivres. En coulisses, c’est une prise de pouvoir qui se joue. L’édile veut placer un de ses proches à la tête de ce réseau stratégique de 5.000 adhérents. Pour parvenir à ses fins, il fait chanter le dirigeant associatif avec de l’argent. La stratégie est gagnante. Le président finit par démissionner et un élu de la majorité RN, Fabien Sgarra, prend sa place. À partir de là, les subventions reviennent et coulent même à flot.
Dans un rapport publié à l’été 2025, la chambre régionale des comptes documente, avec preuve à l’appui, le chantage précédant cette « nomination irrégulière », selon ses termes. Elle alerte aussi sur la hausse exponentielle des dépenses de l’AMSL — compensées par les aides municipales : +26 % en personnel, +73 % en achats.
Les magistrats financiers évoquent notamment les voitures de fonction attribuées au président Fabien Sgarra et à son trésorier, avec frais de péage, d’assurance et d’essence inclus dans le privilège. Ces voitures « ont été utilisées à des fins personnelles » relève la chambre régionale des comptes. Le conseil d’administration et le bureau de l’association n’étaient pas au courant de cet avantage. Fabien Sgarra a contesté ces éléments dans une longue réponse adressée aux magistrats financiers dénonçant des « postulats non corroborés par des éléments factuels », des « opinions personnelles » et « jugement de valeur ».
Les comptes administratifs des communes d’extrême droite recèlent des mouvements en faveur de structures proches de la majorité en place. À Bédarrides (84), petite commune de 5.500 habitants dans le Vaucluse, le club de rugby Avenir sportif de Bédarrides-Châteauneuf-du-Pape aspire à lui seul plus de 60 % des subventions versées par la commune aux associations. Cette répartition a été décidée lors de « réunions d’arbitrage » confidentielles où siègent le maire et un autre élu permanent. Ce dernier n’est autre qu’un des dirigeants du club de rugby en question. Une situation de « conflit d’intérêt » pointée dans un autre rapport de la chambre régionale des comptes publié en juillet 2025.
À Beaucaire (30), dans le Gard, l’enveloppe globale des subventions a baissé de plus de 15 % depuis la conquête de l’extrême droite. Mais quelques associations s’en sortent bien. Le chèque pour l’association Les Chats libres, dirigée par la conseillère municipale Eliane Hauquier, a été multiplié par 15. Le Harley Davidson Club Gladiator Ugernum, présidé par un autre élu de la majorité RN, bénéficie d’un local spacieux en face de l’hôtel de ville. Les 1er Mai, il organise, avec le budget de la Ville, l’American Day et redécore Beaucaire aux couleurs du pays de Donald Trump. Ces trois mairies n’ont pas répondu à nos questions.
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Ces arrangements entre amis sont l’un des symptômes de la gouvernance locale dévoyée. Sur ce seul mois de janvier, trois maires sur les dix auxquels nous nous sommes intéressés étaient devant la justice dans des affaires de corruption. Le 26 janvier, le maire d’Orange (84) Yann Bompard (Ligue du sud) est condamné pour recel de détournement de fonds publics par le tribunal correctionnel de Marseille. Il a fait appel et reste présumé innocent. Le lendemain, c’est au tour du maire de Fréjus de se présenter à la barre. David Rachline est relaxé dans une affaire mineure de prise illégale d’intérêt mais il sera jugé en septembre dans un autre dossier, plus lourd, de favoritisme. La semaine précédente, Louis Aliot (RN), le maire de Perpignan (66), s’expliquait devant la cour d’appel de Paris pour détournement de fonds publics dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national. En 2025, le maire de Cogolin (83) a rendu son tablier, devenu inéligible après une condamnation pour abus de faiblesse. En dix ans de mandat, Marc-Etienne Lansade a fait l’objet de dix mises en examen.
Faire taire
Du côté des associations qui ne partagent pas la ligne du Rassemblement national, la situation est beaucoup plus tendue. À Fréjus, la cible est posée sur une association historique, le Comité de défense des intérêts de Fréjus plage, opposée aux ambitions immobilières de la mairie. Cette dernière tente depuis 2017 de lui retirer son local pour y installer un parking de sept niveaux. L’affaire est en cours devant la cour d’appel d’Aix-en-Provence.
À Morière-lès-Avignon (84), dans le Vaucluse, la bête noire s’appelle Okkio, une compagnie de théâtre pour enfants. Après avoir relayé un communiqué de son syndicat professionnel sur les dangers de l’extrême droite lors des élections législatives de 2024, elle a perdu local et subventions. Sa co-directrice artistique Isabelle Lega décrit :
« On nous a reproché de nuire à nos bonnes relations avec la mairie et d’assimiler le RN à l’extrême droite. »
Le maire RN de cette commune de 8.500 habitants, Grégoire Souque, s’est défendu dans la presse locale d’une quelconque sanction « politique ». Mais les positions du RN au niveau national sont éloquentes. Le parti a notamment déposé divers amendements législatifs, rejetés, réclamant la suppression des financements publics aux associations qui font de « la propagande politique », selon ses termes. Dans son viseur : le Planning familial ou SOS Racisme. À l’automne 2025, il voulait couper les vivres au Mouvement associatif, qualifié « d’extrême gauche ». L’organisation représente la moitié des associations du pays. Dans les villes déjà conquises, les acteurs associatifs décrivent largement un climat d’omerta, comme en témoigne une militante de Béziers :
« Il ne faut surtout pas que nos associations soient assimilées à quoi que ce soit de politique. »
En 2015, la mairie avait fermé un centre social pour une simple phrase de son président dans la presse locale. Il y déplorait l’abstention lors des élections départementales de l’époque, marquée par une poussée de l’extrême droite. Robert Ménard, le maire élu en 2014 avec le soutien du FN, n’a pas souhaité réagir.
« La subvention a toujours un caractère discrétionnaire. La collectivité n’est jamais obligée de l’accorder et peut arbitrairement décider de la supprimer », rappelle l’économiste Lionel Prouteau, spécialiste du monde associatif. Les mairies de tout bord utilisent ce levier pour casser des oppositions, récompenser des soutiens ou en tirer des bénéfices électoraux. Le politiste Julien Talpin souligne :
« Les travaux de recherche montrent un tarissement général de ce clientélisme. Mais le RN investit ces stratégies pour s’ancrer localement. »
Couper
Pour poser un regard plus fin sur les évolutions de la vie associative sous l’extrême droite, nous avons classé chaque association selon son champ d’action. Les résultats sont particulièrement révélateurs.
Sur la culture, il y a deux faces. Face visible, les villes — surtout les plus grandes scrutées de près par les médias — mettent en scène la poursuite de partenariats, comme Perpignan avec le festival de la photo, Visa pour l’image. L’agenda culturel s’est dédiabolisé : le trompettiste franco-libanais Ibrahim Maalouf s’est produit à Orange sans que personne n’y trouve rien à redire. Le rappeur Jul a chanté à Fréjus comme si de rien n’était. Mais les données analysées montrent aussi la face moins visible : dans 80 % des villes étudiées, la majorité municipale a sabré dans ses subventions aux associations culturelles. Moins 62 % à Béziers, moins 27 % à Fréjus, moins 99 % à Orange. À Bédarrides, les subventions aux associations culturelles ont quasiment disparu à l’arrivée de l’extrême droite.
Les associations sociales sont encore moins bien logées. À Orange, tous les centres sociaux ont fermé en panne de financements. Pareil à Fréjus ou à Beaucaire. Dans ces villes, les coupes sont vertigineuses : moins 98 % à Orange, moins 82 % à Beaucaire. Ce sont les quartiers prioritaires qui payent le prix le plus élevé. À Fréjus, notamment, les quartiers de l’Agachon et de la Gabelle, délaissés par la mairie, s’enlisent dans la pauvreté et la délinquance sans bouée de secours associative, rapporte un bilan alarmiste de la communauté de communes, pourtant elle-même très à droite.
Ces mairies ont en revanche tendance à faire la part belle au sport. Les montants globaux des subventions accordées à ces associations ont stagné ou augmenté dans 80 % des cas. Marignane investit 90 % de son enveloppe dans le sport. Beaucaire y injecte le même pourcentage.
Pourtant, au niveau national, le Rassemblement national ne s’y intéresse pas du tout. Dans son dernier programme présidentiel, Marine Le Pen n’y avait pas consacré une seule ligne. « Au niveau local, c’est différent, les maires aiment bien avoir des relais dans la société civile et le RN choisit ce domaine qu’il juge plus apolitique et inoffensif », explique le chercheur Valentin Guery. Il cite l’exemple d’Hénin-Beaumont (62) dans le Pas-de-Calais :
« Le 1er adjoint est celui du sport, il se met en scène dans ses pratiques sportives, adhère à plusieurs associations locales. Leurs subventions ont doublé sous le mandat de Steeve Briois. »
Enfin, il y a les petites sommes qui passent inaperçues mais en disent beaucoup sur les « perdants » et les « gagnants ». À Fréjus, le Planning familial a perdu sa petite subvention. À Beaucaire (30), c’est le centre d’information pour le droit des femmes. À Marignane (13), le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples. À l’inverse, l’extrême droite locale injecte de l’argent dans ses obsessions identitaires. Le cercle algérianiste, réunissant des nostalgiques de l’Algérie française, a reçu 50.000 euros sous le mandat de Louis Aliot à Perpignan. La majorité de Robert Ménard a injecté 25.000 euros d’argent public dans SOS Maaloula, une association reliée à SOS Chrétiens d’Orient selon une enquête de Médiapart parue en 2020. Cette organisation, présumée innocente, fait l’objet d’une enquête du parquet national anti-terroriste pour des soupçons de complicité de crime contre l’humanité.
À l’approche des élections municipales, le monde associatif tremble plus fort. « C’est la première fois qu’on anticipe, qu’on pressent un risque ou qu’on le conscientise », explique Sylvain Rigaud, délégué général du réseau national des maisons d’associations. À l’initiative d’Oxfam, une feuille de route des mesures de sauvegarde du monde associatif s’est mise à circuler parmi les acteurs du milieu. Des idées émergent : des « villes refuges », par exemple, où les associations malmenées pourraient trouver l’asile. Au printemps, le collectif des associations citoyennes a déjà prévu un atelier pour ses membres : « Mon maire est passé RN, que faire ? »
Notre enquête s’appuie sur l’annexe IV « liste des concours attribués à des tiers en nature ou subvention » des comptes administratifs. Nous avons retenu uniquement les « subventions ». Ces données ne montrent pas l’évolution totale des financements municipaux dans un secteur, mais uniquement l’évolution des subventions aux associations, qui constituent un mode particulier de financement.
Le travail de collecte et de normalisation des datas a été fait avec l’aide de Timothée Vinchon, Jean-François Poupelin et Raphaël Da Silva (Presse-Papiers, collectif de journalistes indépendants), Elian Barascud (Poing), Eric Bessati (« L’Arlésienne »).
Illustration de la Une par Mila Siroit.