En ce moment

    29 / 08 / 2013

    « Je n'ai jamais bu d'alcool de ma vie, mais là... »

    Franprix vire un délégué CGT et fait péter le champagne

    Par Nima Kargar

    Depuis qu'il a voulu organiser des élections du personnel dans un Franprix parisien, Joanny Poncet subit les foudres de sa hiérarchie. Licencié après un bras-de-fer de 4 ans, il continue de se battre et promet de « revenir travailler à Franprix ».

    « Le jour où j’ai perdu les élections [du personnel], mon employeur a bu le champagne ! Et il a payé un coup à tous les salariés… » se souvient Joanny Poncet, s’en amusant presque, dans son T-shirt à l’effigie d’une marque de bière belge. Âgé de 31 ans, c’est sous le drapeau rouge de son local CGT de la Bourse du Travail, rue du Château d’Eau à Paris 10e qu’il raconte son chemin de croix à Franprix. « C’était le chef de magasin qui avait acheté la bouteille, et le patron a dit qu’on mettait ça sur le compte de l’entreprise, parce que c’était une grande victoire. Mon superviseur a dit : je n’ai jamais bu d’alcool de ma vie, mais pour la défaite de Joanny… »

    Haut-parleur Le magasin en question, c’est le Franprix du 12, rue Magenta, à un jet de pierre de la Bourse du Travail, où le militant CGT travaillait depuis six ans, dont les quatre dernières années en tant qu’adjoint du magasin. Quatre années marquées par un conflit à couteaux tirés avec sa hiérarchie, qui s’est finalement soldé par son licenciement, le 22 juillet dernier, pour faute professionnelle.

    C’est un courrier en date du 27 octobre 2009, dans lequel l’adjoint demande l’organisation d’élections de représentants du salarié, qui met le feu aux poudres – preuve pour lui que les véritables raisons de son licenciement sont à chercher du côté de son engagement syndical. Toujours autant décidé à « installer un haut-parleur pour la voix des salariés » dans une boîte qu’il qualifie de « désert syndical », Joanny Poncet souligne qu’une telle élection n’avait encore jamais eu lieu, bien que ce soit obligatoire.

    Et, si c’est un syndicat qui les réclame, le refus de tenir des élections du personnel peut carrément coûter la prison au patron. « Bon, dans ces cas-là, généralement, on préfère faire des élections… », ironise Joanny, qui s’y présente alors comme candidat CGT. Au premier tour, il n’obtient qu’une voix – la sienne – avant de doubler son score au second tour. « L’un des salariés qui n’était pas sur le site avait voté par courrier, une lettre qui n’est jamais arrivée selon la direction. Mais comme au second tour il a fait un recommandé, ils ont été obligés de tenir compte de son vote ».

    Pression Deux voix seulement, sur 12 salariés, mais 100% des suffrages exprimés – seules les organisations syndicales peuvent présenter un candidat au premier tour. « Finalement, j’ai fait un score stalinien ! », lâche-t-il dans un éclat de rire, « mais pour que je sois élu, il fallait qu’il y ait le quorum, c’est-à-dire qu’il fallait que la moitié au moins des salariés votent. »

    Loupé donc, pourtant certains de ses collègues étaient favorables à sa démarche. Ils auraient plié face aux menaces de la direction : « le boss s’est posté devant l’urne, et a dit : écoutez, vous faites ce que vous voulez, hein, mais le premier qui va voter, y’aura des représailles ». Une pression au vu et au su de tous, qui s’ajoute aux pressions en coulisses.

    « Y’a des salariés qui m’ont appelé avant le scrutin pour m’expliquer qu’ils n’allaient pas voter pour moi, en me disant : toi, tu résistes bien, mais moi ça fait plusieurs semaines qu’on me met la pression. » Le responsable du magasin promet même que, « si Joanny est élu », le « dictateur », le n° 2 de Sarjel, groupe de franchise qui gère une centaine de Franprix en Île-de-France « mettra son bureau dans le magasin, et vous l’aurez tous les jours avec vous pour vous mettre la pression ». Ambiance…

    Finalement, j’ai fait un score stalinien!

    Second round Finalement, après le revers électoral du syndicaliste, les choses se tassent un peu, jusqu’à ce qu’en août 2011, Joanny soit amené à gérer quelques jours le Franprix. Le 16 août à 20 heures passées, un huissier de justice envoyé par son employeur vient constater des manques dans le rayonnage. Rebelote, le samedi soir. « Il a payé un huissier spécialement pour moi ! Et deux fois dans la même semaine ! », ironise le jeune homme. « Ils sont venus m’attaquer dans des circonstances particulières, dans un mois d’août où le personnel est en vacances. Moi, j’avais mon supérieur hiérarchique qui était en vacances, et la première personne en-dessous de moi aussi. En plus de tout ça on vient m’attaquer le lendemain d’un lundi férié », jour où le magasin se fait normalement livrer la marchandise.

    A partir de là, tout s’accélère. Dès le 20 août 2011, l’adjoint est mis à pied par son employeur. « Il m’a dit que je ne pouvais pas revenir travailler, que je devais rester chez moi, que je ne serais pas payé, et qu’une convocation à un entretien en vue d’un licenciement allait m’être envoyée ». Chose promise, chose due, Joanny Poncet est convoqué le 31. Le 2 septembre le boss sollicite auprès de l’inspection du travail l’autorisation de licencier l’adjoint – titulaire d’un mandat syndical de conseiller du salarié, Joanny Poncet ne peut être lourdé sans cette autorisation.

    Il a payé un huissier spécialement pour moi ! Deux fois !

    Victoire S’ensuit un entretien de 5 heures dans les locaux de l’inspection du travail. L’objet ? « Bah, vous devez faire la preuve que les faits qu’on vous reproche ne sont pas de votre fait, que c’est exagéré et que le seul motif pour lequel on vous licencie c’est votre appartenance syndicale et votre travail syndical. » Une joute remportée par Joanny, « en démontant les arguments utilisés contre vous, c’est-à-dire que quand on dit que le magasin est sale, vous démontrez que vous étiez en sous-effectif, que quand vos chefs étaient là, le magasin était sale aussi, etc. »

    La mise à pied est refusée quelques jours plus tard, et l’adjoint fait un retour triomphal au Franprix de la rue de Magenta le 17 octobre, après quasiment deux mois d’absence qui devront lui être payés, la décision ayant été cassée. « Et un chèque de 1900€, ça fait quand même du bien ! » D’autant plus que « la période de réintégration, c’est une période très agréable… Surtout à Franprix ! Parce qu’à Franprix, quand les patrons ont décidé de faire partir quelqu’un, il ne revient jamais… Et du coup, les salariés se disent, sourire au visage : le syndicaliste CGT, eh bah, il est plus fort que le patron ! Lui il revient, et ça, ça a de la gueule… Et dans le même temps, le patron est un peu dépité, donc on a un peu un état de grâce… »

    Sa hiérarchie ne compte pas en rester la. En décembre, elle saisit le ministère du Travail. Sauf que le représentant du gouvernement confirme, en avril 2012, la décision de l’inspection du travail. « C’est alors que j’ai rencontré le numéro 2 du groupe, et là, j’ai vu la haine dans ses yeux… », raconte Joanny, qui s’imaginait alors que l’affaire en resterait là, criant victoire un peu trop tôt.

    Un chèque de 1900€, ça fait quand même du bien !
    Et là, j’ai vu la haine dans ses yeux…

    Troisième round Au printemps 2013 – comme un air de déjà vu : le syndicaliste est à nouveau convoqué par l’inspectrice du travail pour un examen préalable au licenciement. En fait sa hiérarchie a déposé un recours devant le tribunal administratif qui a cassé les décisions précédentes. « Et là vous comprenez tout de suite que vous allez être licencié, parce que bon, surmonter une décision du tribunal, ça va être chaud… »

    La surprise est totale pour Joanny qui n’est pas au courant de cette procédure. En effet il a déménagé en 2009 et les courriers du tribunal ont été envoyés à son adresse précédente – alors que tous les courriers précédents lui étaient envoyés à sa bonne adresse. Une situation ubuesque qui l’empêche de se défendre à la barre. Le tribunal « n’avait qu’un seul son de cloche, celui de l’employeur » qui lui aurait dit :

    « C’est le plus mauvais salarié du monde, il fait n’importe quoi, tout ce qu’il touche, il le casse, il faut absolument le licencier, vous pouvez par me laisser comme ça, il va couler mon entreprise… »

    C’est ainsi que la justice administrative rend sa décision le 13 février 2013. Une décision envoyée… à la mauvaise adresse ! Finalement, le tribunal a reconnu son erreur en mai dernier, date à laquelle il envoie cette fois la décision à la bonne adresse, tout en faisant repartir le délai d’appel, de deux mois. Un délai généreusement mis à profit par Joanny, qui a déposé pas moins de cinq recours (la CGT doit en déposer un sixième en septembre). Une extension du domaine de la lutte dont il espère bien qu’elle sera fructueuse. Ce mardi 27 août environ cinquante de ses soutiens s’étaient réunis devant le Franprix Magenta pour dénoncer sa situation. Et Joanny d’assurer :

    « Je reviendrai un jour travailler à Franprix ! Dans ce Franprix… avec ce boss. Et avec les salariés de Franprix. On a besoin de passer aux choses sérieuses… »


    « On a besoin de passer aux choses sérieuses… »

    Sollicitée par StreetPress, l’entreprise Sarjel n’a pour l’heure pas donné suite à nos demandes d’informations.

    StreetPress existe depuis déjà 10 ans. Aujourd’hui, il nous manque 40.000 euros pour boucler l’année et pouvoir frapper encore plus fort l’an prochain. Parce qu’aucun milliardaire n'est au capital, si nous ne les réunissons pas StreetPress s’arrêtera. Sauvez StreetPress en faisant un don, maintenant.

    Je donne pour sauver StreetPress