846 artistes étrangers privés de concerts en France

846 artistes étrangers privés de concerts en France

Pas de visas, pas de concerts pour ces artistes le plus souvent Africains

Tam-tam | Enquête | par | 30 Août 2013

846 artistes étrangers privés de concerts en France

A l'occasion du sommet de la Francophonie, François Hollande promettait de faciliter la venue d'artistes africains dans l'Hexagone. Un simple vœu pieux, tant les refus restent fréquents, entraînant l'annulation de nombreux concerts.

Jeudi 4 juillet, Michel Winter n’a même pas été étonné quand le visa de ses musiciens a été refusé. Manager de groupes africains depuis plus de 12 ans, c’est lui qui avait organisé la venue en France du Staff Mbongwana International. Avec une date à Bourg-en-Bresse le 12 juillet et une autre au Cabaret Sauvage à Paris le 9 juillet, la mini-tournée devait être l’occasion de faire connaître au public français le nouveau groupe des deux leaders du Staff Benda Bilili. Mais patatras, 5 jours avant le premier show, tout est annulé. 4 des 7 musiciens de la formation de rumba-rock congolaise sont interdits de territoire. Une lettre des autorités justifie le refus :

« Votre volonté de quitter le territoire avant l’expiration du visa n’a pas pu être établie. »

L’annulation en catastrophe représente une perte sèche de 5.500€ pour le Cabaret Sauvage et de près de 20.000€ pour les producteurs. Une « cata financière, mais je commence à avoir l’habitude », philosophe Michel Winter le manager belge. Pour lui, c’est surtout le coût humain qui est le plus dur à encaisser :

« Ce sont des mois de travail foutus en l’air et surtout beaucoup d’espoir. L’espoir pour ces musiciens de voir enfin une carrière se dessiner avec tout ce que cela comporte comme amélioration de niveau de vie. »

Espoir

Le 13 octobre dernier à Kinshasa, François Hollande expliquait que « sa première priorité » était « de multiplier les échanges dans l’espace francophone », notamment « entre les artistes ». Un joli discours à l’occasion de la cérémonie d’ouverture du 14e Sommet de la Francophonie dans lequel il laissait entendre que la « régulation des flux migratoires » allait être assouplie :

« Je veux que les étudiants francophones puissent circuler plus facilement, et que les artistes puissent également être accueillis partout dans l’espace francophone. »

Bande annonce Staff Benda Bilili

L’espoir avait également était suscité par une circulaire du ministère de l’Intérieur envoyée à toutes les ambassades au mois de mars 2013. Elle demandait aux diplomates « d’améliorer, partout où cela est possible, le taux de délivrance des visas de court séjour ».

Objectif affiché : faire rayonner la francophonie. La circulaire concerne en priorité les hommes affaires, universitaires, scientifiques, touristes et … artistes ayant la France pour destination privilégiée.

Sous-traitance

Un vœu pieux qui tarde à se réaliser, le cas des musiciens de Staff Mbongwana International n’étant pas isolé. Le 6 avril 2013 devait se tenir à Monaco le grand raout annuel et itinérant de musique congolaise, « La nuit du Congo ». Bien que le spectacle ait eu lieu après l’émission de la circulaire du ministère, Marc Monnet, l’organisateur, a quand même fait les frais du zèle des services de l’immigration, les autorités lui ayant demandé de produire… une lettre d’engagement de reconduite de ses artistes à la frontière ! Joint par StreetPress, il souligne le ridicule de la situation :

« Cette lettre n’avait aucune valeur. Je n’allais quand même pas finir en prison si les musiciens ne repartaient pas. »

Il finira quand même par la signer. En vain. 40 des 100 artistes annoncés à son événement verront leur demande de visa refusée à la dernière minute. Un refus massif qui se traduit par la déprogrammation en catastrophe de quatre des cinq formations invitées. Dont le ballet « Kiesse na Kiesse » qui avait représenté la République Démocratique du Congo au 14e Sommet de la Francophonie où François Hollande avait déclaré toutes ses bonnes intentions…

Inutile

«Ils sortent leur revolver dès qu’ils entendent le mot “culture” !» Michel Winter

Jointe par StreetPress, Fabienne Bidou, directrice de Zone Franche – « le réseau des acteurs des musiques du monde » – et du Comité Visas Artistes, est quelque peu mitigée vis-à-vis de cette circulaire. En 2008 déjà, la directive Bockel devait fluidifier les démarches de demande de visa. Elle a été « sans effet particulier » pour cette militante de la promotion de la diversité qui regrette un simple « affichage, d’autant plus qu’au même moment on fermait les frontières ». Preuve en est : en 2012, 5.222 visas ont été délivrés par la France à des artistes, sur 6.068 demandes. Soit un taux de refus de 14%, pas franchement en baisse par rapport aux 12% de 2008. D’autant plus surprenant qu’à l’époque c’était l’ami des auvergnats, Brice Hortefeux, qui était ministre de l’immigration…

« On n’est pas dans un moment révolutionnaire où on dit : ouvrons les frontières, ouvrons grands les bras et welcome à tout le monde », convient d’ailleurs Fabienne Bidou. Mais « le regard qu’on porte sur l’autre et sur l’étranger a quand même changé [avec l’alternance], loin du regard stigmatisant et de certains débats nauséabonds… »

Et, assure-t-elle, la question préoccupe même le ministère… de l’Intérieur, bien qu’il apparaisse souvent comme « le grand méchant ». Et celui-ci a même compté parmi les soutiens à la demande du Staff Mbongwana International, « mais les Belges sont restés totalement hermétiques », raconte Michel Winter – un refus sur lequel le ministère des Affaires étrangères belge et l’Office des Étrangers, joints par StreetPress, n’ont pas voulu s’exprimer, préférant se renvoyer la balle. Car pour ces artistes, le problème se situe bien souvent au niveau européen.

Le précédent Papa Wemba


Parmi les nombreux cas de refus de visa à des artistes africains, beaucoup concernent des ressortissants de République Démocratique du Congo, qui n’est pas le pays le plus favorablement perçu par les services d’immigration européens, loin de là.

Il serait même pour partie à l’origine du durcissement du droit d’entrée sur le sol européen, depuis l’affaire Papa Wemba, star de la rumba congolaise, condamné en 2004 par le tribunal correctionnel de Bobigny pour « aide au séjour irrégulier de clandestins sous couvert de ses activités musicales ».

Un « faux problème » pour Fabienne Bidou, ou en tout cas « très marginal par rapport à la somme des visas attribués » chaque année. D’autant plus que le durcissement des politiques de visa, en faisant douter les musiciens de la possibilité d’obtenir un jour un visa pour une nouvelle tournée, en inciterait certains à entrer dans la clandestinité, souligne-t-on du côté de Zone Franche.

Auberge espagnole

«Je n’allais quand même pas finir en prison s’ils ne repartaient pas…» Marc, organisateur de la nuit du Congo

En effet, si le nom de Schengen évoque l’ouverture des frontières pour le vacancier ou l’étudiant européen en année d’échange, il est surtout synonyme d’embrouilles démultipliées pour les ressortissants extra-communautaires que sont nos artistes Africains. Là où ceux-ci devaient s’adresser, le plus souvent, à l’ambassade du pays européen où ils avaient prévu le plus de dates, ils doivent aujourd’hui se tourner vers le pays qui a délégation pour l’ensemble des 25 autres États de la zone Schengen en matière d’immigration.

Et pour la RDC, il s’agit de la Belgique, qui centralise toutes les demandes via la « Maison Schengen ». Une « maison des déceptions » pour Murphy Kuya, joueur de maracas au sein du Groupe folklorique Tradi-Moderne (un des groupes déprogrammés à la Nuit du Congo), très contestée pour sa politique pas toujours très conciliante – qui n’a cependant rien à envier aux Espagnols, qui eux avaient carrément demandé en 2008 aux membres du groupe Konono n°1 de faire un test du Sida, rapporte Michel Winter.

Revolver

Amer, le musicien fustige un comportement de « colons » de la part des anciens maîtres du pays, que Michel Winter qualifie pour sa part de « gens les plus hermétiques à la culture [qu’il] connaisse », contrairement aux Français « avec qui il y a moyen de discuter, et qui ont quand même une certaine sensibilité à la culture ». Les Belges, eux, « ne savent pas ce que c’est, avance le producteur, et ils sortent leur revolver dès qu’ils entendent le mot “culture“ ! »

Et d’évoquer cette diplomate, directrice de la Délégation Wallonie-Bruxelles – l’équivalent de notre Institut français – qui se plaint d’être reçue « comme une saltimbanque à l’ambassade ». On comprend alors que le soutien, en coulisses, des ministères des Affaires étrangères et de l’Intérieur ou du consul de France en RDC n’aient pas eu plus de succès à plaider, auprès de la Belgique, la souplesse en faveur du Staff.

Pour autant, Michel Winter ne se laisse pas décourager. Après tout, s’il avait échoué à faire venir le groupe Konono n°1 à l’été 2008, il y était finalement parvenu l’été suivant. *Aussi donne-t-il déjà rendez-vous pour avril prochain, quand le Staff Mbongwana se produira enfin en Europe, promet-il :

« Je ne renoncerai jamais ! »

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