Les Américains rachètent un réseau de franchisés français et virent tout le monde

Les Américains rachètent un réseau de franchisés français et virent tout le monde

80 salariés et 18 patrons de PME lourdés chez «Citer Rent a Car»

Mais que fait Montebourg ? | Témoignage | par | 6 Septembre 2013

Les Américains rachètent un réseau de franchisés français et virent tout le monde

Une multinationale de la loc' de voiture rachète le réseau «Citer». A peine arrivée, elle décide de lourder les 18 agences franchisées et leurs salariés. Ça tombe bien 6 mois plus tôt on leur a fait signer un contrat qui facilite bien la tache

Des salariés qui se font virer, ça arrive tous les jours. Des patrons et leur boîte avec, c’est nettement plus inhabituel. Le réseau de 18 franchisés du loueur de voiture « Enterprise Rent-a-Car », anciennement « Citer », va tout simplement être mis à l’arrêt par la maison-mère américaine, leader mondial du marché de la location de voiture. Laissant 80 salariés et leurs patrons sur le bas-côté. Joint par téléphone, Alexis Cosson, le directeur de l’agence de Saint-Étienne et porte-parole des franchisés, a du mal à contenir sa colère : « Me faire mettre à la porte et traiter comme un chien par une boîte américaine, ça fait mal. »

Le Stéphanois de 43 ans avait pourtant « mouillé la chemise ». En 2006, il rachète l’agence Citer de Saint-Étienne, déjà en franchise à l’époque. « Je travaillais à Paris, comme cadre chez Avis [un loueur de voitures concurrent] où je faisais du contrôle de gestion et de l’audit interne. » L’envie de quitter Paris et d’être « son propre patron » le pousse à chercher une entreprise à reprendre. Envie de changer d’air, ce sera donc en province. « Mais toujours le domaine de la location de voiture, qui me plaisait beaucoup », précise-t-il. Un nouveau défi : l’agence est à la limite du redressement judiciaire. « En 2006, on faisait environ 250 000 euros de chiffre d’affaires. Maintenant, on tourne à 650 000 euros », assure le chef d’entreprise. Jusque là, tout roule.

Discount Courant 2011, « Citer » entame des négociations avec le géant américain du secteur, Enterprise Holdings, qui souhaite racheter les petits frenchies. « Avant la vente, les dirigeants de Citer ont voulu homogénéiser les contrats de franchise. » Rien d’étonnant selon Alexis Cosson : « Certains dataient d’une trentaine d’années, d’autres de 2010. »

Ces nouveaux contrats, « classiques » dans le domaine de la franchise, n’inquiètent pas outre mesure Alexis Cosson qui signe en toute confiance, fin 2011. Un détail le fait bien tiquer : leur terme est fixé au 31 décembre 2013. « Mais les dirigeants nous ont dit, “n’ayez pas d’inquiétude, les Américains vous feront signer de nouveaux contrats après le rachat.“ » Ce qu’à l’époque les franchisés ignorent, c’est que ce nouveau contrat était en fait « une belle entourloupe », s’énerve Cosson.

Novembre 2011, tous les salariés et les franchisés « Citer » sont « conviés à une grand-messe » au centre de congrès Cap 15, quai de Grenelle, à Paris. Au programme : cocktails et canapés mais surtout le discours du président de « Citer », Gérard Maitre. À cette occasion, il officialise la vente, célébrant devant les 300 personnes conviées « l’opportunité extraordinaire de ce rachat programmé » [officiellement signé en février 2012, ndlr]. « Il nous a assuré qu’Enterprise ne toucherait pas aux franchises » raconte Alexis Cosson.

Il repart « confiant », d’autant plus que les affaires sont au beau fixe. « 2012 a été notre troisième bonne année financière d’affilée », se souvient, légèrement amer, Alexis Cosson, désormais dépendant d’Enterprise Rent-A-Car, une filiale de la holding « Enterprise ». De quoi aborder 2013 sereinement.

Enterprise Holdings


L’américain Enterprise Holdings est le leader mondial de location de voitures. Une multinationale qui pèse 15,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires (11 milliards d’euros), présente dans 70 pays.

Elle compte parmi ses filiales, « Enterprise Rent-A-Car », à ne pas confondre avec son concurrent français « Rent-A-Car. » La première a un logo vert et noir, la seconde bleu et rouge.

Ciao Sauf que pour la nouvelle année, pas de carte de vœux dans sa boîte aux lettres, mais un recommandé rappelant que les contrats arrivent à échéance le 31 décembre 2013. Le renouvellement promis n’est plus au programme. « Lorsque j’ai reçu ce recommandé, je suis tombé de ma chaise », se souvient le dirigeant. En France, « sauf si vous faîtes une connerie », l’usage suppose un renouvellement tacite des franchises. « Il n’y a pas de raison qu’on vous mette à la porte. Mais là, c’est la première fois que tout un réseau est écarté sans grief particulier. »

Une fin de contrat synonyme d’arrêt de mort pour les agences franchisées. « Enterprise m’a dit : « “Vous n’avez qu’à continuer tout seul.” Mais mon fichier client appartient à « Enterprise » ; je n’aurai plus d’enseigne, je ne serai donc plus membre d’un réseau, et « Enterprise » ouvrira certainement une succursale ici, à Saint-Étienne, peut-être même en face de chez moi ! Comment voulez-vous que je m’en sorte ? », s’étrangle Alexis Cosson.

Surtout que le contrat intègre une clause de non-concurrence interdisant aux franchisés de rejoindre un autre réseau du secteur. Un commerce invendable, sauf pour une bouchée de pain. Et même pas la consolation des indemnités : le géant américain n’a pas l’intention de leur verser le moindre centime. Et à titre perso, Alexis Cosson a le statut de « travailleur non-salarié. Donc pas le droit au chômage après. »

Employés Les salariés de l’entreprise d’Alexis Cosson vivent la fermeture « comme un drame ». Au total, près de 80 personnes pourraient se retrouver au chômage. D’après Alexis Cosson, certains ont pu se recaser chez la concurrence. Les autres espèrent qu’Enterprise se décide finalement à racheter les franchises ou d’être réembauchés dans les succursales que le géant américain envisagerait d’ouvrir dans les villes où ils étaient implantés. Mais aucune garantie n’a été donnée aux salariés.

Map – 17 franchisés présents dans 32 villes sont menacés de fermeture. L’agence de La Rochelle a quant à elle déjà été placée en liquidation judiciaire. Seules les trois agences corses seraient conservées par le géant US, selon Alexis Cosson.

« Comme ils veulent créer de nouvelles boîtes dans les villes où nous étions implantés, avec nos fichiers clients, pourquoi est-ce qu’ils ne reprendraient pas carrément nos sociétés ? », plaide Alexis Cosson qui cherche une porte de sortie. « La totalité de nos fonds de commerce est estimée à 6,5 millions d’euros. Une broutille pour Enterprise. » Mais les négociations tournent au dialogue de sourds. « Il n’y a rien à négocier » auraient assuré les dirigeants, rapporte Alexis Cosson.

Stratégie De son côté, Enterprise Holdings assure dans un communiqué que « des discussions individuelles se poursuivent », ce que confirme le service com’ de la multinationale, joint par StreetPress, ajoutant qu’il ne souhaite pas communiquer sur le contenu de discussions « toujours en cours ». Avant d’expliquer la stratégie du groupe : « nous avons choisi de poursuivre notre développement en nom propre, sans avoir recours au système des franchises. » Quant à la promesse qu’Enterprise ne toucherait pas aux franchises, « elle a été faite par les dirigeants de Citer, pas par Enterprise qui à l’époque n’était pas encore propriétaire du réseau ».

Désormais, peu de voies de recours s’offrent aux franchisés : « D’un point de vue purement légal, Entreprise est dans son droit. Et un procès dure deux ou trois ans, on aura coulé d’ici là. » Pour le porte parole des franchisés le combat est trop inégal : « une quinzaine de petites entreprises et 80 salariés contre le leader mondial de la location de voiture, quelle chance on a ? »

Les franchisés tentent de faire du bruit en espérant qu’effrayé par la mauvaise pub, Goliath essaie d’acheter le silence de David. Au programme de la campagne médiatique : communiqué de presse, interviews et lettre adressée à Arnaud Montebourg et Sylvia Pinel, les ministres du Redressement productif et du Commerce. « Pour Enterprise, on est des petits provinciaux idiots. Mais on ne va pas se laisser faire », promet Alexis Cosson.

Ils veulent créer de nouvelles boîtes dans les villes où nous étions implantés, avec nos fichiers clients


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