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    30/11/2011

    From Hérouville Saint-Clair to MTV

    Raphäl Yem: « J'ai fait HEC, les Hautes Études du Culot »

    Par Vanessa Vertus

    Sur StreetPress Raphäl Yem raconte comment «à l'arrache» et en «se niquant les baskets» il a intégré le monde des mass-média. Le «banlieusard» dont les parents ne savent pas lire est aujourd'hui sur MTV. Une histoire très «street».

    Qui es-tu Raphäl Yem?

    Je suis un trentenaire qui vit bien dans sa génération. Je suis banlieusard, jʼhabite à Hérouville Saint-Clair, cʼest la cité juste à coté de Caen en Basse -Normandie. Pour les mecs qui sont un peu bling-bling cʼest à 60 kilomètres de Deauville, mais quand tu viens chez moi cʼest un peu la merde mais sinon tout va bien. Je me définis comme journaliste citoyen parce que je pense que cʼest mon parcours qui fait ça. Comme je le dis souvent, jʼai fait HEC, les Hautes Études du Culot. Cʼest-à-dire que je nʼai pas fait dʼécole de journalisme, jʼy suis allé à la débrouille, à l’arrache, un peu comme on fait dans nos quartiers, dans la culture hip-hop.

    Les Hautes Études du Culot, ça nʼa pas du être évident … Tu en gardes de bons souvenirs ?

    Cette école cʼest la plus hardcore … Non ce nʼest pas vrai, je lʼai kiffée. Jʼy ai rencontré tous mes potes. Ils faisaient de la danse, du graf, des compos, du son, et comme moi jʼétais tout pété dans toutes ces disciplines de la culture hip-hop, jʼai commencé à parler des autres, je suis devenu journaliste et ma vocation est née. Cette école était pétée, il nʼy avait pas de photocopieuses. Pour sortir les premiers numéros de Fumigène (magazine quʼil a fondé à ses débuts sur les quartiers ndlr) on allait à la MJC, la nuit… Quelquʼun nous avait filé en scred les clés, un animateur qui croyait au projet. Il n’y avait tellement pas de thunes quʼon nʼavait pas de papier pour imprimer le journal alors on allait en voler à la bibliothèque directement à la photocopieuse. On faisait comme si de rien était, on mettait tout dans un sac, et on partait comme si personne ne nous avait vu. Sauf évidemment les bibliothécaires. Elles nous lʼont dit quelques années après, elles nʼétaient pas dupes et avaient bien vu quʼon carottait des bacs de papier aux contribuables.


    Raphäl Yem | CV en 5 dates:

    1981: Naissance a Caen.
    1995: Stage professionnel de 3eme : 3 jours a TSF 98, une radio associative de quartier
    2000: Création du journal Fumigene à la débrouille et premières piges dans le mag pro RER
    2007: Chronique a la fois sur Radio Nova, Générations, Le Mouv, France Culture et Canal+
    2011: Animateur de « En mode » sur MTV et de CanalStreet Fighters saison 2 sur Canalstreet.tv

    Comme moi jʼétais tout pété dans toutes ces disciplines de la culture hip-hop, jʼai commencé à parler des autres

    Tu es un street journaliste alors ?

    Ouais totalement. Je me considère comme un street journaliste parce que mon engagement vient de là. Jʼessaie de mettre les projecteurs sur tout ce qui passe de positif dans les quartiers. À un moment les mass-médias nous ont tellement dit que cʼétait le ghetto et quʼon ne pourrait jamais rien tirer de ce quʼon appelait la banlieue, les quartiers populaires, les cités, la zone, les ZEP… A un moment on est obligé de contrebalancer nous qui en venons en faisant des sujets positifs.

    Pour « contreblalancer » il y a les programmes diversité du CFJ, de l’ESJ, les grandes écoles de journalisme … Tu penses que c’est mieux qu’un diplôme de HEC ?

    Je pense quʼil faut essayer de tout faire, essayer toutes les voies possibles. On a tellement eu lʼhabitude de se faire refuser l’entrée par la porte principale quʼon est entré par la fenêtre, la cave… On sʼest niqué les chaussures, les baskets. Sʼil y a la possibilité de rentrer dans les écoles traditionnelles de journalisme et quʼelles sont open, il faut y aller parce que ça contribue à changer les mentalités à lʼintérieur. Cʼest comme en politique, il faut se présenter, il faut avoir des engagements parce que sinon ça ne changera jamais. Si on ne se prend pas en main, ce ne sont pas les autres qui vont le faire pour nous. Cʼest pareil dans le monde lʼentreprise. Et si tu nʼarrives pas à y rentrer ben mec, fais tout seul. Moi cʼest lʼoption que jʼai choisie dès le début – non pas que jʼai été recalé des écoles de journalisme mais parce que quand jʼai commencé et que jʼétais ado, ce nʼétait même pas imaginable ce monde là. Le monde des médias nʼétait pas accessible pour quelquʼun comme moi qui à la fois était banlieusard et provincial. Jʼétais pas «ï¬ls de», jʼétais de couleur, mes parents ne savent pas lire, pas écrire, ils parlent à peine le français.


    Hérouville Saint-Clair vu du ciel

    France Culture, cʼest lʼintelligencia: les mecs ils savent même pas conjuguer avec «tu»

    Tu as travaillé pour Générations, Rolling Stones, France Culture, Radio Nova, Canal +, France 5 et aujourdʼhui MTV. Dans les rédactions tu te sens symbole de quelque chose ?

    Je vois bien que parfois les gens me regardent différemment. Quand jʼarrive à France Culture, cʼest le service public, au-dessus il n’y a plus rien. Même dans le nom, tu as « France » et tu as « Culture »: tu mélanges les deux et tu as gagné. Jʼai pris le parti de venir comme je suis, et de pas faire d’efforts particuliers sur mon style vestimentaire, ni ma façon de parler. Le directeur de lʼantenne mʼavait accepté comme jʼétais. Je venais avec mes casquettes, en baskets. Cʼétait l’été, donc parfois je venais en claquettes et en short. Dans les couloirs de France Culture, ça détonne un peu. Et en plus, on avait installé le tutoiement à lʼantenne. France Culture, cʼest lʼintelligencia: les mecs ils savent même pas conjuguer avec «tu» … Mais je ne me sens pas le porte-parole de quelque chose. Si je suis porte-parole, cʼest de moi même et de mes proches. Je peux dire quʼil y a autant de porte-paroles que dʼhabitants des quartiers populaires.

    Tu nʼas pas peur dʼêtre récupéré par les médias mainstream ?

    Je suis comme la chanteuse Wallen «Celle qui a dit non». Ca arrive régulièrement de dire non à des choses, à des émissions quʼon me propose dʼanimer. Jʼai travaillé notamment pour une émission qui s’appelle Teum-Teum sur France 5. Jʼétais très fier de contribuer au lancement de cette émission qui apportait un nouveau souffle sur la question des quartiers populaires et ce quʼon appelle « la diversité ». On avait réussi à parler des associations, des initiatives, des énergies positives qui se passent derrière le periphʼ. Après une première saison on nous a dit quʼil fallait changer le concept, quʼil fallait quʼon parle dʼautres sujets, quʼon arrête dʼêtre aussi smile, shiny et positif sur la banlieue. Ben jʼai dit non. Donc cʼest possible, il suffit de savoir le dire et de ne pas avoir peur de pointer à Pôle Emploi.


    Même sur MTV, avec son chapeau

    Tu dis refuser des choses mais pourquoi avoir accepté MTV?

    Pour plein de raisons. Je suis un peu ému de le faire. Quand jʼétais gamin chez moi à Hérouville tout en haut de ma tour avec mes frères, jamais je nʼaurais pensé quʼun jour je recevrai les artistes que je kiffe. Rien que pour ça tu nʼas pas le droit de dire non. MTV tʼappelle, tu y vas. Jʼai accepté aussi parce que cʼest une chaine que tout le monde connait. Jʼy ai aussi fait ma première vraie télé. Quand jʼai sorti Fumigène, je lʼai envoyé partout en espérant que lʼon en parle un petit peu. Mouloud Achour et China Moses qui étaient animateurs dʼune émission qui sʼappelait MTV Select ont kiffé le magazine et mʼont appelé pour demander de présenter une revue de presse. Tʼimagines ! Le mec arrive, il prend le train pour venir à Paris, le métro, le RER et le voici devant les caméras de MTV. Ma première télé cʼest ici. Donc il y a aussi le coeur qui parle. Et puis ça a beau être une chaine de lʼempire américain, cʼest malgré tout une chaine qui a des valeurs et qui sʼengage notamment sur lʼanti-racisme, sur la défense de l’environnement, sur la prévention contre le SIDA. Et puis ils osent mettre des animateurs comme moi à lʼantenne. Les autres animateurs ici s’appellent Cut Killer, China Moses, Nawel Madani, des personnes qui nʼont pas forcément des noms du terroir et je trouve ça mortel, cool et courageux et ça se passe sur MTV.

    Quel est le concept de lʼémission?

    Je suis le monsieur Loyal dʼune émission qui sʼappelle « En mode ». Lʼidée cʼest de recevoir toutes les personnalités, les artistes qui cartonnent, ici en France mais aussi à lʼinternational. Ca peut aller de Booba à David Guetta en passant par Lenny Kravitz ou Thomas NʼGijol. Ils viennent dans les studios de MTV avec une playlist dʼune quinzaine de clips quʼils adorent, quʼils ont regardés mille fois, des clips dans lesquels ils auraient aimé être. Cʼest aussi lʼoccasion de découvrir lʼartiste parce quʼil y a plein d’anecdotes. Ca fait plaisir de voir que la personne que tu aimes, que tu viens de voir à la télé et dont tu as acheté le disque, sʼéclate sur les mêmes sons pourris que toi le matin pour se réveiller. Jʼanime aussi les classements de MTV.

    Et sinon tu as relancé Fumigène ?

    On a décidé de revenir sur le net le 27 octobre qui est une date importante pour nous tous. Cʼest le jour du décès tragique de Zyed et Bouna à Clichy, et cʼest de là que sont parties ce que les mass médias ont appelés « les émeutes ». Nous, on les a appelées les révoltes sociales. Cela veut dire quelque chose: on a envie de compter pour les élections à venir puisque quʼon veut être à la fois dans les mouvements sociaux et aussi dans les urnes et on aura notre mot à dire à ce moment là.

    MTV a beau être une chaine de lʼempire américain, cʼest malgré tout une chaine qui a des valeurs

    Canal Street Fighters – Hip-hop et engagé

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