A Lille, une Maison du hip-hop pour remplacer celle qui existait déjà

A Lille, une Maison du hip-hop pour remplacer celle qui existait déjà

« Truc de bobo » et projet « électoraliste »

Rap Jeu | Spots | par | 3 Décembre 2014

A Lille, une Maison du hip-hop pour remplacer celle qui existait déjà

Lille vient d’inaugurer sa « maison du Hip-Hop ». Un projet qui ne fait pas vraiment l’unanimité, d’autant qu’elle est installée sur les ruines du squat historique du milieu hip-hop. La mairie aurait même laissé mourir une structure concurrente.

Le 4 octobre, Lille boit à la santé du hip-hop pour l’ouverture de sa « Maison du Hip-Hop ». Alors que Bobbyto Garcia fait chauffer ses platines, le journaliste hip-hop Olivier Cachin esquisse son habituel sourire en coin. Martine Aubry, elle, trinque avec Ernie Panicciolli, photographe de l’âge d’or du hip-hop new-yorkais. Une foule compacte se masse devant les grilles du 4, rue Fontenoy.

Le projet de Centre Euro-Régional des Cultures Urbaines (le nom officiel de la Maison du Hip-Hop) est né de la volonté conjointe de la maire de Lille et de son conseiller officieux ès culture urbaine, le rappeur Axiom. Inspiré de l’architecture new-yorkaise, tout de verre et de fer, cet espace de 3000m² est installé en lieu et place du Ch’ti Darras, le squat historique du milieu hip-hop lillois. Il proposait entre 2006 et 2007, à l’instar de sa version institutionnelle, des cours de rap, des sessions d’enregistrement gratuites, des concerts et des ateliers.

Aujourd’hui il ne reste rien de ce sanctuaire du milieu alternatif si ce n’est le souvenir de ceux qui l’ont connu et une compilation, à télécharger par ici . À Moulins, son ombre plane toujours.

Les insoumis

À deux pas du Centre Euro-Régional des Cultures Urbaines (CECU), du côté de la librairie militante l’Insoumise occupée illégalement depuis 15 ans, on n’oublie pas cette parenthèse dorée.

Et sur la devanture de L’Insoumise :

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En ce jour de la Toussaint, derrière la porte renforcée, Theodore militant de la gauche libertaire, fume sa clope et surveille les allées et venues. Béret vissé sur la tête, sweat plein de peinture, le jeune homme se souvient du squat. Pour lui la Maison du Hip-Hop n’en est qu’une pâle copie :

« La mairie ne fait que récupérer des initiatives originales. Aujourd’hui à Lille, c’est difficile de faire du théâtre ou des concerts sans elle. »

Derrière le CECU, c’est rapidement l’éternelle question de la municipalisation de la politique culturelle qui affleure. Et depuis Lille 2004 (année où la ville était Capitale européenne de la culture), ils sont nombreux à faire le lien. D’autant que les projets qui n’ont pas le soutien de la mairie ne font pas long feu.

La toute puissante mairie

Tarik Ben Lhachemi est de ceux-là. Rappeur depuis ses treize ans, en 2011 celui qu’on surnomme Rekta a lancé Build Up, un lieu de résidence et d’exposition dont le but était d’accompagner les jeunes talents. Trop proche du projet Maison du Hip-Hop, l’initiative a rapidement coulé faute de soutiens, jure l’intéressé, et ses déclarations enflammées dans la Voix du Nord n’y ont rien changé.

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Pour Tarik, le CECU c’est un « truc de bobo », un projet « électoraliste » qui oublierait les racines politiques du hip-hop. / Crédits : Tomas Statius

Aujourd’hui Tarik continue de hausser la voix là où cela lui paraît nécessaire : « Je suis devenu un activiste » précise-t-il d’emblée. Pour lui le CECU c’est un « truc de bobo », un projet « électoraliste » qui oublierait les racines politiques du hip-hop. Certes, on y enseigne les bases de ses quatre disciplines (break, graff, djing et rap) mais sans ce surplus d’âme qui pousse les praticiens à se surpasser :

« On oublie la partie le plus importante. L’objectif du hip-hop c’est quand même d’éveiller les consciences et de pousser les gens à l’excellence. »

À terme, le lieu va assécher le milieu associatif – « Les maisons folies ont tué beaucoup d’association. La maison du Hip-Hop va tuer Call 911 ».

Mariage forcé

Si selon le son de cloche officiel le CECU se doit d’être le réceptacle des bonnes idées plutôt que de remplacer ce qui se faisait déjà, pour Rania Harrar – présidente de Call 911, principale association hip-hop de la métropole Lilloise – entre les asso’ et la mairie on a plutôt affaire à un mariage forcé :

« Bien sûr qu’on envisage des collaborations avec eux. De toute façon on n’a pas vraiment le choix. »

La municipalisation de la politique culturelle, la jeune femme en fait l’expérience tous les jours :

« Avec 70 pour cent de financements publics, je suis complétement dépendante de la mairie. »

A son avis, la frilosité du milieu hip-hop local serait en grande partie due à des maladresses de com’ de la part de la municipalité :

« Peu d’informations ont filtré jusqu’à la date de l’inauguration. On a su par exemple le nom du directeur en septembre. »

De toute façon, conclut-elle, « une mairie fait ce qu’elle veut ». Et aujourd’hui en matière culturelle, c’est elle qui donne le ton. Consciente des possibilités qu’offre le lieu, elle s’est fait une raison : ni pour, ni contre le CECU, elle attend juste de voir.

La culture, bras armé de la politique de la Ville

En terrasse du bar le Campanella, face à l’édifice, entre deux cafés-clopes, on discute. A l’intérieur, certains remplissent des grilles de Rapido alors que d’autres prêtent une attention furtive à la rediffusion d’un match de Ligue des Champions. Yacine, jeune patron du bar, veille sur ses clients. Quand on l’interroge sur l’évolution du quartier, le jeune homme looké répond avec concision :

« Avec tout ce qui se passe les derniers temps, le quartier repart du bon pied, c’est vrai. Avant on avait un peu l’impression que le quartier était laissé à l’abandon. »

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Yacine, derrière le comptoir de son bar-tabac Le Campanella / Crédits : Tomas Statius

Après l’ouverture de la Maison Folie Moulins en 2004, puis de la Gare Saint-Sauveur non loin de là, le CECU est le troisième équipement de grande ampleur installé du côté de Moulins. À terme le but est de faire du quartier un trait d’union entre la proche banlieue et le centre-ville. Avec la culture comme principale composante. Martin Coulon, employé à la « Sécu » et ancien rappeur, se montre plutôt optimiste quant à l’impact du nouvel équipement sur la vie du quartier :

« Rien que pour l’inauguration il y avait quand même 7000 personnes. Les commerçants sont satisfaits ».

Mais l’argument ne fait pas vraiment l’unanimité. Stéphane – patron du club Rock El Diablo – rappelle que le lieu a ouvert en pleine recrudescence criminelle, preuve qu’à Moulins tout n’a pas changé du jour au lendemain. Les problèmes persistent et Tarik d’insister :

« Mon quartier est gangréné par la misère sociale, le trafic de stupéfiants. Je trouve qu’il y avait d’autres priorités. »


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