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    12 / 03 / 2015

    « Quand tu sors : soit tu trouves un boulot, soit t’es dans la rue et tu replonges »

    Avec les crackheads de Cayenne qui essaient de s’en sortir

    Par Jeanne Lefèvre

    A Cayenne, ils sont plusieurs centaines à errer dans les rues de à la recherche d’une nouvelle dose. Hébergement, sevrage, réinsertion : « H » a retracé les étapes du consommateur qui veut s'en sortir. Mais le crack est un adversaire redoutable.

    Assis devant une épicerie, un homme torse nu avec un sac plastique sur la tête tire tranquillement sur sa pipe à crack. Il est 8 heures du matin. Sous le regard indifférent des passants, ils sont plusieurs dizaines, le corps décharné, à errer dans le centre-ville de Cayenne. Tous sont à la recherche du « caillou », cette roche de cocaïne qu’on fume à la pipe. « Vous n’avez pas un euro ? Un euro s’il vous plaît. » Cette phrase, répétée sans cesse, c’est le leitmotiv des consommateurs. Trouver cinq euros pour se payer une dose. Vol, prostitution, mendicité, à chacun sa méthode. Seuls ou en groupe, les toxicomanes fument souvent dans des squats surnommés « ghettos » plusieurs jours d’affilée.

    Le centre d’accueil, le Caarud

    Après des heures, des jours à errer ou à fumer du crack, tous les usagers de la rue savent qu’ils peuvent se rendre au Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction de risques pour usagers de drogues, le Caarud. Un repas chaud, un lit, une oreille attentive. Et une équipe médicale qui les accompagne au quotidien. Elle leur distribue des pipes propres pour fumer, les aide dans leurs démarches administratives ou les oriente vers l’unité de sevrage de l’hôpital. Dans les registres du Caarud, plus de 150 inscrits, mais la fréquentation quotidienne ne dépasse jamais les 40 personnes. Les autres sont en prison, morts ou volatilisés. « Ici, c’est un peu une famille de substitution », explique David un éducateur.

    « C’est le dernier refuge qu’ils ont pour être pris en charge. »

    On y retrouve des femmes, des « métros » (venus de la métropole), des Brésiliens, des jeunes, des sexagénaires, des Amérindiens. Agglutinés devant la télé, ils se reposent avant de repartir vagabonder dans les rues de Cayenne à la recherche d’un caillou.

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    Une pipe à crack. / Crédits : Jeanne Lefèbvre

    Mario, 43 ans, a son lit attitré au fond du dortoir. 9 ans qu’il dort-là, quand il n’est pas en train de fumer dans les ghettos. Sans domicile ni travail, il dépense l’essentiel de son argent dans la drogue. Après sa rupture avec sa femme, l’ancien footballeur a quitté la banlieue parisienne et ses deux enfants pour revenir sur sa terre natale. Comme beaucoup d’autres, c’est sa dealeuse qui a sa carte bleue. Elle lui donne du crack à crédit. Le RSA de Mario part en quinze jours. « Après je fais la manche, et j’attends le 6 du mois mon prochain RSA », explique-t-il tranquillou. La nuit, il change de peau. Il devient speed. Arpente les rues de Cayenne avec la démarche saccadée d’un robot, les yeux injectés de sang, et part dans des délires. « Il a un comportement extravagant, il peut se mettre à insulter tout le monde et être violent », raconte David, l’éducateur.

    Le sevrage, à l’hôpital

    Plusieurs fois par semaine, Monique, coupe à la garçonne, passe au Caarud voir Mario et les autres « gars de la rue » comme elle les appelle. Depuis quelques mois, elle a décroché du crack, mais le monde de la rue hante sa tête. Et elle s’ennuie. Depuis 43 ans, elle mène une vie de galère, entre l’alcool, le crack, les cures et l’HP. Quand Monique a touché le fond, le Caarud était son dernier point d’accroche. À l’époque, la Guyanaise erre seule dans les rues de Cayenne : « Il faut être fort pour être là, c’est un univers violent. » Quinze ans à être une proie facile : une femme dans la rue, on ne la respecte pas. Il a fallu du temps pour qu’elle se fasse une place dans les ghettos. Les médecins et les éducateurs qui ont essayé de l’épauler ne savent plus quoi faire. Ils la connaissent dans ses phases d’hystérie et de paranoïa. Elle mélange le jour et la nuit, le crack et le rhum. Six passages en cure de sevrage à l’hôpital de Cayenne, des allers-retours en communauté thérapeutique… Monique connaît bien toutes les étapes du parcours de réinsertion. Mais ne les supporte pas.

    « C’est la routine. Moi je n’aime pas la routine. On a toujours la rue dans la tête, c’est là qu’on se sent libre ».

    La réinsertion, en communauté thérapeutique

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    Roura, un espace de douze hectares en pleine brousse pour oublier le crack. / Crédits : Jeanne Lefèbvre

    Une fois sevrés, les gars de la rue sont tous allés en cure à Roura, un espace de douze hectares en pleine brousse pour oublier le crack. « Après 20 ou 25 ans de toxicomanie, 2 ans de prise en charge c’est peu, par rapport à une vie de consommation », explique Gwenaëlle Mallet, la directrice de la communauté thérapeutique.

    « A la fin du séjour, les personnes retournent à Cayenne et rencontrent leurs anciens dealeurs. Ce sont des proies dès qu’ils sortent. »

    Elie se bat contre « cette merde » depuis des décennies. C’est un peu le vétéran du crack. Sa barbe est devenue poivre et sel après 38 ans de consommation. « Le crack maintenant c’est pas bon, c’est dégueulasse, ça me prend la tête ! T’es pas bien, t’es speed », baragouine-t-il, amer et mélancolique. Quand il parle, il n’articule plus. La vapeur de cocaïne brûlante qu’il a inhalée lui a ravagé les dents et les gencives. L’habitué des ghettos a bien compris le circuit de réinsertion, il l’a tenté bien trop de fois.

    « Quand on sort on a deux solutions : soit tu trouves un boulot mais c’est rare, soit t’es dans la rue et tu replonges automatiquement. »

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