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    21 / 04 / 2015

    L’Etat Islamique rêve de la faire tomber. Les flics sont-ils préparés ?

    Crash-test Vigipirate : Comment faire sauter la tour Eiffel ?

    Par Jérome Le Boursicot , Zoé Caïe

    C’est le rêve de l’Etat Islamique. Mais comment des terroristes s'y prendraient pour dézinguer la tour? Experts, responsables militaires et policiers détaillent à StreetPress les menaces d’attentats auxquelles ils se préparent.

    « Faire sauter la tour Eiffel », c’est le fantasme de pas mal de terroristes. Le 12 mars, Abou Mohammad Al-Adnani, porte-parole de l’Etat Islamique l’a promis dans un message audio.

    Le monument a-t-il déjà échappé à un attentat ? Il semble que oui. En juillet dernier, Le Parisien annonçait qu’un sérieux candidat au massacre, en contact avec un responsable d’Al-Qaïda au Maghreb islamique avait été arrêté en 2013. Il projetait d’attaquer la tour. En mai dernier, 7 hommes liés à l’EI ont été écroués. Dans leurs ordinateurs et téléphones, les enquêteurs ont trouvé une image du monument ravagé par une explosion nucléaire. Avec ce message : « Nous arrivons, prépare-toi aux explosions et aux assassinats sur tes territoires.»

    Comment faire sauter la tour ?

    Des menaces à l’action, comment nos djihadistes s’y prendraient-ils pour faire tomber la tour ? Rappelons qu’elle fait 324 mètres de haut pour 10.100 tonnes, une plume vu sa taille. Focus sur les options qui s’offrent à celles et ceux (ne soyons pas sexistes) qui voudraient déboulonner notre bonne vieille tour Eiffel :

    1 Brûler la tour

    Démarrer un incendie au premier étage ? « Insuffisant » pour endommager sa structure, explique à StreetPress Bertrand Lemoine. L’ingénieur et architecte spécialiste des constructions métalliques a participé à un bilan de santé de l’ouvrage.

    2Lui envoyer un long courrier

    Un pilote averti pourrait-il frapper la tour Eiffel ? Si le survol de Paris est interdit, à l’été 1988, un pilote surnommé le Baron noir avait déjoué le système de contrôle et survolé la capitale à plusieurs reprises, à bord d’un petit avion. En tout cas, l’hypothèse est jugée « hautement improbable », par un officier de la Défense aérienne. Donc pas impossible…

    Mais un avion de ligne lancé contre le monument ne ferait pas tomber la Dame de fer, estime l’architecte :

    « D’abord, il faudrait très bien viser. Si une aile d’avion frappe la tour, l’aile sera coupée. »

    Le combustible pourrait s’enflammer et tomber sur la tour. Mais sa structure très aérée lui permettrait d’éviter les coups de chaleur. « Il n’y a rien à brûler sur les piliers », indique Bertrand Lemoine.

    3 La faire péter à l’explosif

    Un véhicule bourré d’explosifs envoyé contre le monument ? Pas complètement impossible, répond à StreetPress le commandant Yannick Sauvage, officier de communication du gouverneur militaire de Paris :

    « Il faudrait une sacrée dose de plastic pour dézinguer la tour Eiffel ! »

    Il assure que si un véhicule assez grand stationnait près d’un pilier, « les caméras de surveillance et les forces de l’ordre » le remarqueraient d’emblée.

    Et l’ingénieur des Ponts et Chaussées d’ajouter qu’il faudrait attaquer plusieurs pieds en même temps pour espérer toucher le jackpot :

    « Si on coupait un pied de la tour Eiffel, elle tiendrait toujours. Pour l’endommager, il faudrait poser des charges d’explosifs autour de plusieurs piliers, et les déclencher simultanément, comme on détruit un immeuble. Alors, en cas de guerre, peut-être, ou un attentat très bien organisé…»

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    L’adjudant Sébastien et ses collègues du 27e bataillon de chasseurs alpins d’Annecy se relaient de 6h à 22h30 devant la tour / Crédits : Jérome Le Boursicot

    Un carnage, faute de déboulonnage

    Pas évident donc, de faire tomber la tour. N’empêche, les terroristes, revoyant leurs ambitions, pourraient se contenter d’un bain de sang. Avec 7 millions de visiteurs annuels, la tour Eiffel est le monument payant le plus visité au monde et fait partie des sites stratégiques protégés par l’opération Sentinelle, qui vient renforcer le plan Vigipirate.

    En cette fin mars, les touristes affluent par grappes compactes vers le moment ultime de leur séjour à Paname, la visite de la tour. Le dispositif déployé autour est lourd. A vélo, à cheval, à pieds, en uniforme ou en civil, une trentaine de policiers quadrillent le secteur. Les effectifs, s’ils sont réduits la nuit, atteignent « la cinquantaine d’hommes en période de forte affluence », détaille à StreetPress Damien Vallot, installé dans son bureau de commissaire du 7e arrondissement. Côté armée, huit soldats se relaient, de 6 h à 22 h 30, pour des patrouilles.

    Malgré l’armada déployée sur le site, quelles sont les faiblesses dans sa protection ? A quelles menaces se préparent les forces de sécurité ? StreetPress les passe au crash test :

    1 L’agresseur isolé, « un danger »

    L’adjudant Sébastien fend la foule vers le Trocadéro. « La difficulté, c’est ce monde. On a les yeux à droite, à gauche. » Lui et ses frères d’armes du 27e bataillon de chasseurs alpins d’Annecy ont tous en tête l’agression au couteau de trois militaires, à Nice, début février. L’agresseur isolé, hantise des patrouilles. « Un individu peut vraiment nous mettre en danger. On est au vu et au su de tous, avec nos uniformes. »

    Depuis les attentats de janvier, aucun incident à déplorer dans le périmètre. Mais l’adjudant concède :

    « Des gens ont essayé de nous tester. Le tout est de savoir comment déceler les menaces. Quand on repère quelqu’un de suspect, on tourne autour et on voit comment il réagit. »

    D’autres yeux veillent. La centaine de caméras – dont plus d’un tiers « voit » la nuit – réparties sur le monument se double d’une quinzaine de caméras contrôlées par des brigadiers du 7e et disposées alentour.

    2 Les drones, « une belle menace »

    Vidéo – Il y a un mois, un drone a survolé la tour Eiffel

    Les terroristes pourraient aussi attaquer par les airs, avec des drones, ces petits gadgets à la mode. Fin février, puis début mars, des survols de drones dans le ciel parisien ont défrayé la chronique. Mais les engins aperçus ne peuvent pas emporter plus d’un ou deux kilos avec eux. Assez pour causer un bain de sang, s’il s’agit d’un pain de plastic ou d’une grenade à main. Les drones militaires disposent d’une plus grande capacité d’emport, mais la gendarmerie des transports aériens doute qu’on puisse en trouver sur le marché noir.

    Pourtant, les militaires voient là « une belle menace. », comme nous le confie, dans son bureau des Invalides, le colonel Benoît Brulon, le porte-parole du gouverneur militaire de Paris. Les forces de l’ordre semblent démunies. « A part faire un compte-rendu, on ne peut pas grand-chose », avoue l’adjudant Sébastien.

    Au mieux, « la préfecture de police peut faire décoller un hélicoptère pour suivre l’engin », avance le commissaire Vallot. Depuis les survols, « des caméras situées dans les points hauts de la tour Eiffel balayent une partie du ciel », ajoute le fonctionnaire. Mais aucune mesure pour neutraliser un drone n’existe.

    L’Etat planche sur des solutions. Boréades, l’un des deux projets retenus, début avril, par l’Agence nationale de la recherche, permettra de détecter et neutraliser des petits engins volants sans pilote, voire de « localiser le télépilote ». Pour repérer un drone dans un rayon de l’ordre d’une demi-douzaine de kilomètres, le système utilisera un détecteur infrarouge et des caméras ultra-haute définition. Pour neutraliser l’appareil localisé, il brouillera les signaux GPS et de la télécommande afin d’activer une sécurité dont sont dotés tous les engins : le drone devra atterrir. Moins dangereux que d’exploser un drone en l’air, surtout s’il porte une bombe. Le système sera mis à l’épreuve dans les 12 prochains mois.

    Autre solution possible, qui intéresserait l’Etat : le drone de la société ECA, capable de localiser un engin volant malveillant et d’identifier son pilote.

    3 Une kalash au premier étage : « 20 morts »

    « Le vrai danger, c’est le mec qui arrive au premier étage avec une kalashnikov. Et qui peut faire 20 morts », juge le commandant Yannick Sauvage. L’accès à l’étage est contrôlé par la sécurité interne du monument. La Société d’exploitation de la tour Eiffel (Sete) sous-traite cette mission à une entreprise. L’année dernière, cette dernière faisait elle-même appel à la sous-traitance. Les agents ainsi embauchés ne travaillaient sur le site parfois que la journée, et n’étaient « pas formés à assurer la sécurité du lieu », signale un ancien employé de la société sous-traitante :

    « Les week-ends, il y avait beaucoup d’agents sous-traitants, inexpérimentés. C’est plus de risques. »

    Un délégué du personnel de la Sete confie à StreetPress que « la sécurité du monument a été en péril ». Contactée, la Sete n’a pas souhaité commenter.

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    Entre les flics et la boîte en charge de la sécurité de la tour Eiffel, le torchon brûle / Crédits : Jérome Le Boursicot

    La donne a changé depuis février. Une nouvelle entreprise sous-traitante, Isopro, assure la sécurité du lieu. Elle emploie des agents d’expérience (non-armés) ne travaillant que sur le site de la tour Eiffel.

    Autre écueil, la sécurité interne du monument entretient des relations houleuses avec la police. Le commissaire évoque « un dur combat pour que des policiers armés puissent accéder à l’étage du monument. »

    Non sans louer les efforts de la Sete qu’il dit « exemplaire dans la lutte contre le terrorisme » : contrôlés renforcés aux entrées, portiques de sécurité mis en place rapidement avec détecteurs de métaux. Ou encore un dispositif de brouillage des ondes, destiné à empêcher un téléphone portable d’actionner une bombe.

    >> Lire aussi Vigipirate : les soldats pris au piège des mères juives

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