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    27 / 05 / 2015

    Bienvenue au quartier général de « la génération Bosnie »

    Au bar « le 61 », les reporters de guerre échangent leurs tuyaux

    Par Yann Castanier

    Entre 2 séjours à l’étranger, la crème des reporters de guerre se retrouve au bar le 61. Imaginé à Sarajevo par des journalistes, le spot a ouvert en 2009 au bord du canal de l’Ourcq, dans le 19e à Paris.

    « Je ne connais pas son boulot sur le Liban. Mais sur l’Afghanistan, il est bon », lâche un grand brun à un confrère. Accoudés au comptoir, ils sont au 61, le bar des reporters de guerre à Paris. Ici, des hommes et des femmes qui reviennent de la frontière syrienne, d’Haïti ou de République Centrafricaine se croisent autour d’un pastis. Ils discutent boulot, prennent des nouvelles des uns et des autres et partagent les histoires qu’ils ont vécues.

    Un bar né dans les ruines de Sarajevo

    Rémy Ourdan, grand reporter au Monde, est un des principaux associés du bar. Il arrive sur sa Vespa. Avec son crâne chauve et sa clope au bec, il a des airs de Marlon Brando dans « Apocalypse Now ». Ourdan s’est fait un nom en couvrant les guerres de Bosnie et du Sierra-Leone au début des 1990’s. Il a aussi écrit un livre sur le Rwanda et s’intéresse au Djihad depuis 2001. Sa voix rocailleuse remplit l’espace :

    « C’est un café culturel avant tout. Lorsque l’on est au bout du monde 10 mois sur 12, on perd le lien avec le côté artistique, avec la ville. Ce bar, c’est un moyen de le conserver. »

    https://www.streetpress.com/sites/default/files/ordan2.jpg

    Rassurez-vous, il y a aussi des petits papys au 61 / Crédits : Yann Castanier

    L’idée du spot a germé à Sarajevo entre journalistes qui couvrent le conflit en ex-Yougoslavie au début des années 1990. Au milieu de la guerre, ils évoquent ce projet un peu fou : faire un lieu de rassemblement pour ceux qui sont en vadrouille permanente. Un repère, un moyen de se rejoindre, de descendre au coin de la rue et de retrouver ses potes.

    Finalement, le bar ouvre en juillet 2009 avec 14 associés. Parmi eux Jean Hatzfeld
    , journaliste pour Libération , Laurent van Der Stock, photographe de guerre, Karen Lajon
    , grand reporter au Journal du Dimanche, Adrien Jaulmes du Figaro, ou encore le photographe Patrick Chauvel .

    Bons tuyaux et testostérone

    Ce lieu est connu dans le milieu des reporters. Mais ici rien qui annonce le quartier général de « la génération Bosnie ». Le bar est lambda : un comptoir, un serveur derrière le comptoir et des bouteilles d’alcool sur les rayonnages. Au fond, une salle avec une dizaine de tables et des chaises de bois. Tout juste les murs de brique sont-ils recouverts d’une exposition en noir et blanc de street photography et les étagères supportent quelques magazines parmi lesquels des vieux exemplaires d’Actuel..

    C’est quand on laisse traîner ses oreilles qu’on se rend compte que le bar a quelque chose de spécial. « Lui, il a suivi les Libyens », assure un reporter à la veste en jean à un autre. Deux confères sont en plein discussion :

    « Et avec les photos, il a fait quoi ? Un contrat avec l’AFP ? »
    « Il fait un long documentaire sur les femmes kurdes. Il a pas une thune. A part Arte, je vois pas qui paierait pour ça.»

    On vient aussi pour s’échanger les bons tuyaux avant un départ en reportage. « Ca tombe bien que je te voie, je vais partir à Kobané », lance une grande femme blonde à Patrice Franceschi . Lui en revient, le teint buriné par le soleil et des avants bras larges comme des poutres, après avoir passé 2 ans auprès des Kurdes de Syrie.

    Verres de vin blanc et demis au comptoir, le 61 reste un repère… masculin. Clopes, clopes et clopes. Les jours d’événement, la testostérone monte au mètre carré. Les chèches bleus sortis du désert côtoient les blousons de cuir et les vestes à poches beiges. Les gueules mal rasées et les rides sur des peaux parcheminées se font face. Remy Ourdan rencontre pour la première fois Patrice Franceschi, écrivain présent pour un événement, alors qu’ils travaillent sur des sujets proches depuis des années. Poignée de main ferme.

    La jeune génération en embuscade

    Jean-Matthieu Gautier, photojournaliste de 33 ans, organise chaque trimestre le lancement du nouveau numéro de sa revue EPIC Stories au bar 61. Ici, les différentes générations de reporters se côtoient, même si elles ne fonctionnent pas de la même manière. Les jeunes partent et font des images sans commande quand les anciens courent les rédactions avec leurs synopsis à la main.

    Que pensent les jeunes de la génération de Rémy ? « Ils sont une inspiration et imposent le respect », répond le photographe Corentin Fohlen, 33 ans, dont StreetPress avait fait le portrait ici. La revue EPIC Stories, elle, tente de créer un nouveau modèle avec la vente de tirages de photojournalisme en ligne.

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