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    12 / 06 / 2015

    Bienvenue dans la boutique de Ferid

    Au Thé-Troc, pionnier de la BD indépendante à Paris

    Par Jean-Jacques Valette

    « Je suis un anarcho-communiste fumeur de hash », balance Ferid. Depuis 35 ans cet ancien routard tient Thé-Troc, une boutique dédiée à la BD indépendante où vous pouvez croiser des dessinateurs cultes de la contre-culture des années 60.

    Alors que le numérique balaie le monde du livre, des librairies font acte de résistance. A deux pas de la place de la République à Paris, se tient le Thé-Troc. Une boutique dédiée à la BD indépendante et au thé. Le patron, Ferid, tient le comptoir depuis plus de trente ans.

    « Je ne suis le patron de personne, et je n’en ai jamais eu ! »

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    Ferik et son badge "je chie Charlie" tiennent la boutique / Crédits : Jean-Jacques Valette

    Ce vieil anar a roulé sa bosse pendant 15 ans, entre la France et l’Asie, avant de revenir ouvrir un lieu qui lui ressemble :

    « J’y ai mis toutes mes passions : du bon thé, de la bonne BD, quelques vinyles de rock et des babioles que je ramenais de voyage. »

    Mais ici, rien de consensuel. Dans sa vitrine, un message de soutien à la Palestine et une affiche hommage à Clément Méric. Il y a aussi cette caricature de Manuel Valls avec ce petit texte : « Répétez après moi : Charlie est grand et Charb est son prophète ! Sinon c’est la prison ! »

    Anarcho-communiste fumeur de hash

    Chez Ferid, les revues d’extrême gauche CQFD et Fakir vous accueillent à l’entrée. Mais aussi Cáñamo et High Times, spécialisé sur le chanvre. « Et quoi ? Je suis un anarcho-communiste fumeur de hash. J’ai jamais demandé la permission à personne et c’est pas à mon âge qu’on va me la donner ». Sur les murs, les héros des Freaks Brothers côtoient Enki Bilal et des affiches psychédéliques.

    En 1968, Ferid était en cavale en Suisse pour avoir déserté le service militaire. Un accident de voiture l’a empêché de revenir pour participer aux événements de mai. Mais à peine sorti de l’hôpital, il lève le pouce et part pour l’Inde. Pourquoi ? « Pour fumer du hash bien sûr ! » L’Inde le fait rêver aussi depuis son enfance. Son premier contact avec la BD, il l’a eu avec les aventures de Corentin, l’histoire d’un jeune mousse qui s’échoue sur les côtes du sous-continent. « Et Cuvelier, il savait dessiner les détails, pas comme Hergé avec ses noix de coco du commerce. »

    L’Afghanistan, « ils ont vraiment du thé de merde »

    Pendant 15 ans, il voyage entre l’Asie et l’Europe, vendant de l’herbe pour continuer à avancer. Il revient sur ses combines :

    « Je travaillais le cuir à l’époque. Je fabriquais des sacs avec des double-fond, j’en cachais aussi dans mon jeu d’échec, c’était facile. J’ai arrêté en 1978 quand les contrôles se sont intensifiés. »

    Lors de ses voyages, il découvre le thé en Afghanistan. « J’ai été charmé par leurs salons, mais ils ont vraiment du thé de merde ». Il pense s’y installer. Nous sommes en 1979, la vie est douce à Kaboul où il a un plan pour reprendre un hotel-resto sur la place principale. « Je pars me balader dans le Nord pour y réfléchir et quand je reviens, je dis les communistes arrivent ! Et ça m’a fait la même au Laos ! Paf, encore un pays où je me sentais bien, et où j’ai été obligé de partir à cause des rouges. Bref, je suis retourné en France en 1981. J’ai ouvert le lendemain de l’élection de Mitterrand. Au moment où des gens de droite partaient avec des valises de fric, moi j’apportais les miennes.»

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    Un coup de thé, un Freak Brother / Crédits : Jean-Jacques Valette

    Militant de la BD de qualité

    Dans sa boutique, on ne trouvera aucune des BD des géants de l’édition :

    « C’est par choix éthique. Vous savez qui détient Hachette ? Lagardère, le marchand d’armes. Et Dargaud ? Le Vatican et l’Opus Dei. »

    Pour lui, la qualité est ailleurs. Bien décidé à défendre sa conception de la BD, il mise sur l’éditeur indépendant L’association, qu’il accompagne depuis leurs débuts en vendant leurs titres sans prendre de commissions. « Mais ce n’est plus pareil aujourd’hui, il n’y a plus de dessinateurs à Paris. Ils sont tous partis en province à cause des loyers ».

    Il se lie aussi d’amitié avec Gilbert Shelton, le dessinateur américain des Freaks Brother. Un monument de la contre-culture des années 60 alors en pleine traversée du désert. « Personne voulais de lui, ou de Crumb. C’était des has-been, mais je croyais encore en eux. J’ai commencé à l’éditer, et j’ai vendu plus de 100.000 de ses albums ». Son ami, installé à Paris, passe régulièrement le voir.

    « Je chie Charlie »

    A son revers, il porte un badge « Je chie Charlie ». « Je me rappelle quand il y a eu les attentats. J’allume la télé et je me dis “putain oh non, pas Cavanna !” Puis je me rappelle qu’il est déjà mort l’année dernière, et je fais ouf. »

    (img) Un titre polisson déniché par Ferid dsc00538.jpg
    Ferid n’est pas vraiment Charlie. « Ce qui me gêne c’est le culte qu’on leur voue, alors que depuis l’arrivée de Philippe Val c’était devenu franchement mauvais. Il ne faut pas oublier que les caricatures, c’est un journal danois d’extrême droite qui les a publiées à l’origine. Quand les caisses étaient vides, hop, une nouvelle Une raciste. »

    Quand on lui demande où retrouver aujourd’hui cet esprit frondeur des origines, il fouille dans son stand :

    « Attend, j’ai deux trois trucs en stock que tu ne dois pas connaître… »

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