Le tribunal des dealers

Le tribunal des dealers

Séquestration, dette et misère sociale

« La 13 » | Enquête | par , Tommy Dessine | 4 Janvier 2016

Le tribunal des dealers

A Bobigny, une chambre ne juge que des affaires de drogues. A la barre, c’est une partie de la vie du 9-3 qui se raconte, entre petites mains, choufs et gros poissons. « A Niort, 4kg c’était l’affaire de l’année. A Bobigny, c’est du commun. »

Tribunal de grande instance de Bobigny, mardi 1er décembre 2015 – Ils sont déjà nombreux à se serrer sur les bancs de la salle d’audience. « La 13 », comme tout le monde dit ici, c’est la 13e chambre correctionnelle, spécialisée dans les affaires de stup’. Tout ce que les policiers saisissent de dope dans le « 9-3 » atterrit là. Les petites mains, les choufs, les gros poissons, les camés-revendeurs, les nourrices… tous les acteurs de l’économie de la drogue défilent ici.

Séquestré 4 jours sur un toit

Dans le box des prévenus, ce jour-là, un mec de 18 piges, en sweat-shirt informe, baisse la tête entre deux flics. Il a été enfermé quatre jours pleins sur le toit d’un HLM de Sevran pour ne pas avoir réglé une dette de shit. Mais s’il est devant la justice, c’est qu’il en a aussi vendu. Nicolas Blot, le président d’audience, un petit homme grisonnant au calme quasi imperturbable, lui lit :

«La police vous a vu prendre des pochons d’herbes et de résine de cannabis dans un bosquet. »

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« La 13 » siège du lundi au vendredi, presque toutes les semaines de l’année. / Crédits : Tommy

Dans le public, d’autres jeunes engoncés dans des doudounes à capuches attendent d’être jugés, certains sont simplement venus assister leurs potes. Plus loin, quelques mamans inquiètes se triturent les doigts. Tout au fond, une famille d’origine africaine patiente sans rien dire. Tout devant, un père en costume-cravate avec un mouchoir coloré plié dans la poche de poitrine attend avec son fils. Ils sont venus de Saint-Denis, où le fiston s’est fait pincer en train de dealer du shit. Ils sont assis à côté d’un type avec un tatouage de scorpion dans le cou. Sur la première rangée de bancs, une brochette d’avocats relisent leurs dossiers en écoutant d’une oreille.

Le narvalo qui vendait au Chinois

Il est 14 heures. Une dizaine de personnes d’une cité de Sevran sont venues assister à l’audience du type coincé sur son toit d’immeuble. Le prévenu lance par instants des coups d’œil complices à ses connaissances du quartier. Le président, très sérieux :

« Vous avez déclaré que vous vendiez de la drogue pour un Chinois. »

Dans le public, tout le monde se marre en entendant ça. « Wala, c’est n’importe quoi. Même lui, ça le fait gol-ri », dit un garçon dans le public en pointant le prévenu dans son box qui peine à dissimuler un sourire. « Chinois » n’est qu’un surnom.

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Les points de vente du 93 : le quartier Emile-Zola à Saint-Ouen, celui des Chalands à Sevran, Clichy-sous-Bois, Montreuil, Aulnay-sous-Bois… / Crédits : Tommy

Le président Blot fouille dans la vie du jeune prévenu, lui cherchant des points positifs :

« Votre mère dit que vous étiez doué pour l’accordéon. »

De nouveau, les potes pouffent de rire dans leurs doudounes : « Le narvalo ! » Tout le monde rigole, il n’y a que le père en costume-cravate assis au premier rang qui reste de marbre. Entre les deux flics, même le prévenu sourit d’un air benêt, l’air de ne pas comprendre que c’est lui l’objet des moqueries.

Sur l’un des bancs, deux jeunes filles élégantes, des boucles argentées dans les oreilles, interrogent un copain, soudain inquiètes :

« Il va prendre que du sursis, non? »

Le type hausse les épaules, il n’en sait rien du tout.

Interdiction d’aller à Sevran

L’audience est suspendue. Les potes de Sevran restent dans le hall du tribunal, devant les portes de « la 13 », en buvant des cannettes de Fanta. «  C’est trop un abruti  », continue à moquer l’un d’eux.

L’atmosphère est étrange : on rigole alors que l’éventualité de la prison flotte dans l’air. C’est une atmosphère étrange aussi parce que la petite vie quotidienne continue à la porte des salles d’audience. L’autre jour, StreetPress a vu une maman et son bambin de deux ans attendre des heures dans le hall du tribunal. «  C’est interdit aux enfants. Ce n’est pas un endroit pour eux  », a dit un policier en faction. Le gosse tuait le temps comme il pouvait en jouant avec un ballon de baudruche rouge entre les piliers du tribunal.

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"Il n’y a pas une ville qui échappe au trafic dans le 93." / Crédits : Tommy

Quand l’audience de ce 1er décembre reprend, la peine tombe pour le type au sweat informe : un an de prison sans mandat de dépôt et trois ans d’interdiction de se rendre à Sevran. « Vous comprenez ce que ça veut dire “sans mandat de dépôt“ ? », sonde le président d’audience avec mille patience. Le condamné ne s’inquiète que de son interdiction d’aller à Sevran :

« Où je vais aller, moi ? »

Cartographie des points de vente

« La 13 » siège du lundi au vendredi, presque toutes les semaines de l’année. Ses audiences racontent la banalité des deals de Seine-Saint-Denis et esquissent la cartographie des points de vente dans le département : le quartier Emile-Zola à Saint-Ouen, celui des Chalands à Sevran, Clichy-sous-Bois, Montreuil, Aulnay-sous-Bois

« Il y a 42 commissariats en Seine-Saint-Denis, ça veut dire 42 coins chauds dans le département. Evidemment que l’on a plus d’affaires de stup’ qu’ailleurs », explique Nathalie Barbier, ancienne bâtonnière et avocate à Bobigny depuis 1989.

« Il n’y a pas une ville qui échappe au trafic dans le 93. C’est une très grande misère sociale qui défile ici. »

L’avocate se rappelle avoir plaidé dans une affaire de stupéfiants à Niort, dans les Deux-Sèvres, il y a quelques années. Le prévenu avait pris six ans pour 4 kilos de shit.

« Là-bas, c’était l’affaire de l’année, ça a fait une demi-page dans le journal local. A Bobigny, c’est du commun. »

Ce 1er décembre, le président Nicolas Blot se gratte la tête, il y a trop de dossiers à traiter. Il sait d’avance que tous ceux qui patientent dans la salle, convocation à la main, ne passeront pas. « Nous allons faire passer en priorité les personnes en détention. Et probablement renvoyer les autres affaires », dit-il à voix haute. Un brouhaha d’incompréhension flotte sur les bancs. « Je passe pas aujourd’hui ? », demande un jeune homme vêtu de son plus beau bas de survêtement pour comparaître devant le tribunal : un jogging bleu aux couleurs du club de foot de Chelsea.

Les Cyril Lignac de la coke

Après Sevran, on passe à une embrouille de cocaïne à Bondy pour laquelle l’un des prévenus est en prison. Il a 43 ans et machouille les syllabes à cause de la drogue et des médicaments. Les flics lui retirent ses menottes. Il s’est pris la tête dans son salon avec un autre bonhomme qui comparaît libre à la barre. Quand les policiers ont débarqué dans l’appartement, appelés par des voisins à cause du bruit, ils ont retrouvé des sachets de coke plein la table basse. 400 grammes de CC, empaquetés dans des sachets plastique avec, en prime, une petite balance de cuisine. Des Cyril Lignac de la poudre.

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Tous les acteurs de l’économie de la drogue défilent à "la 13" / Crédits : Tommy

La salle d’audience est encore bien garnie même si la dizaine de personnes venues de Sevran a déserté les lieux. Le père en costume-cravate, assis au premier rang, a sorti une pile de documents pour l’affaire de son fils – des photocopies de carte d’identité, des factures, un contrat de travail… – qu’il feuillette comme pour vérifier qu’il n’a rien oublié.

Le président interroge le prévenu au parlé lent :

-Pourquoi vous aviez une balance ? C’est pour le trafic ?
-Moi, je fais que la nourrice. On me paye un peu pour ça. Je pèse pour rendre la même quantité quand on me la redemande, pour pas avoir d’embrouille, c’est tout.
-Combien on vous paye ?
-Je suis consommateur… On me paye un gramme tous les deux, trois jours, quoi.

Le type poursuit, sans même que le président le relance : « Mais il me faut plus, j’ai besoin de 0,5 ou 0,6 gramme par jour, je dirai. »

-Vous consommez depuis longtemps ?
-Depuis 1995, Monsieur !

Il balance ça d’une voix claire, comme un élève qui répondrait à son professeur qui l’interroge sur sa poésie. Sur un banc, quatre garçons éclatent de surprise : « Wouaah, putain ! » Vingt piges que le type consomme. Ils étaient à peine nés quand il a commencé.

Dans son box, le bonhomme continue de parler sans qu’on lui demande rien : « C’est le désespoir, Monsieur, c’est le désespoir… Des fois, j’entends des voix dans ma tête. Et avec la cocaïne, c’est pire… Je sors plus de chez moi. Ca fait deux mois que je suis pas sorti dans Bondy. Même pour faire les courses ! » Il se prend deux ans de prison dont un an ferme quand son co-prévenu repart libre et sans condamnation.

Une chambre surchargée

Nicolas Blot, le président de l’audience, renvoie coup sur coup cinq dossiers, faute de temps. Ils seront jugés en avril 2016, dans quatre mois. On l’entend lire à haute voix, ce qu’il inscrit sur l’un des dossiers : « Surcharge, 30 minutes », ce qui correspond au motif du renvoi et au temps qu’il estime nécessaire pour le juger. « Vous revenez, le 5 avril 2016, à 13 heures, à la 13e chambre, c’est entendu ? », dit-il à l’une des personnes qui repart sans avoir été jugée.

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"Pourquoi vous aviez une balance ? C’est pour le trafic ?" / Crédits : Tommy

Sur le banc du premier rang, le daron tiré à quatre-épingles venu de Saint-Denis s’est arrêté net de farfouiller dans sa paperasse. Il tend une feuille à son fils dont le dossier est aussi renvoyé: « Quand on t’appelle, tu donnes ça. » Le fiston hoche la tête sans rien dire. Quand il tend son papelard au juge plutôt qu’au procureur, son père le reprend d’une grosse voix qui roule comme le tonnerre : « C’est à elle, la procureure, que tu dois le donner ! » Le gosse rentre encore un peu plus la tête dans les épaules comme s’il venait de se faire prendre la main dans le pot de confiture. Aussitôt, il quitte la salle accompagné de son père.

Dealer pour bouffer

Il n’est pas 18 heures mais, à l’extérieur, la nuit est tombée. Au travers du toit-verrière de la salle d’audience, on ne voit plus rien du dehors. La salle de « la 13 » s’est vidée au trois-quart. Voilà, un jeune de 23 ans, blanc et bien blond, les poignets dans des menottes, avec deux flics en guise d’anges gardiens. Il s’est fait tauper à vendre de l’herbe à la cité de Dahlia, à Gagny. Sans l’once d’une provocation, il explique au magistrat :

« Je suis SDF, je vends du shit pour me payer une nuit d’hôtel, c’est pas pour m’enrichir ou sortir en boîte de nuit. C’est mieux de dealer que de vivre à la rue, non ? »

Nicolas Blot, que l’on sent soudain bien en peine de répondre, finit par dire :

« On est partagé. Votre vie n’est pas facile, vous êtes sans domicile depuis vos 18 ans, vous avez été chassé de chez vous par votre mère… mais vous recommencez tout le temps. »

La procureure demande un an de prison ferme. Le tout jeune prévenu hausse les sourcils. En prison, il sera nourri et logé.


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