Au Vent se Lève, ils sont taulards ou handicapés mentaux mais surtout comédiens

Au Vent se Lève, ils sont taulards ou handicapés mentaux mais surtout comédiens

« Ici, on donne la parole aux personnes qui ne sont pas considérées. »

Billy Elliot | Reportages | par , Thibaud Delavigne | 8 Mars 2016

Au Vent se Lève, ils sont taulards ou handicapés mentaux mais surtout comédiens

Le théâtre Le Vent se Lève accueille, depuis 2008, des personnes en rupture sociale. Taulards, handicapés mentaux, toxicos, mais tous comédiens, se croisent sur les planches. Réinsérer par la culture et la scène, c'est le pari du directeur du lieu.

Avenue Jean Jaurès, Paris 19e - Les deux comédiens s’avancent sous les projecteurs. Après une longue pause, la quinquagénaire aux grandes lunettes brise timidement le silence du petit théâtre :

« Les goélans prennent le large… »

Dans les gradins, Claude, comédien professionnel qui anime ce soir la répétition, saute de sa chaise et hurle :

« On parle aussi bas au théâtre ?»

Fou rire dans l’assemblée. Elle sourit puis reprend sa réplique, plus fort cette fois. Un léger bégaiement rythme sa tirade. Si la comédienne connait plusieurs dizaines de poèmes sur le bout des doigts, les déclamer en public est plus compliqué. « Les mardis, on travaille avec des comédiens qui ont des handicapes psychiques », explique Jean-Pierre Chrétien-Goni. Accoudé au bar, à droite de la scène, le directeur du théâtre du Vent se Lève nous glisse un mot sur chacun de ses comédiens :

« Lui, à gauche, c’est un fan inconditionnel de foot. Il note sur des cahiers entiers tous les résultats de toutes les ligues, y compris celles du Venezuela… L’autre là, il a écrit plus de 7000 haïkus. Le grand dans le coin, il est toujours là, mais ne participe jamais. Il joue juste de la musique. »

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En scène /

Ce soir-là, ils sont une quinzaine issus des centres réservés aux personnes atteintes de maladies mentales et psychiques à préparer cette pièce écrite par le directeur. Pour les accompagner 3 pros et 3 membres du staff.

Le dirlo’

Jean-Pierre Chrétien-Goni, barbe blanche et cheveux en bataille, a ouvert le théâtre en 2008 avec l’idée « de créer et partager la culture avec des gens qui n’y sont pas forcément conviés ». Il organise des ateliers de théâtre dans les centres pour handicapés mentaux, les MJC, les quartiers populaires, les centres pour toxicos ou les prisons. Son ambition : la réinsertion par la culture. Mais attention, qu’on ne lui parle pas de social, son truc c’est l’éducation populaire :

« Le terme “social” a un côté disqualifiant. Ce théâtre n’est pas non plus un repaire de toxicos, de taulards et de fous. Nous sommes une troupe de comédiens et nous produisons des œuvres. Peu importe la singularité des gens qui participent à la création. »

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Jean-Pierre Chrétien Goni /

Le directeur du Vent se lève a un CV long comme le bras. Chercheur au CNRS et professeur au Cnam, depuis 30 piges il travaille en milieu psychiatrique et carcéral. Jean-Pierre Chrétien-Goni n’est pas là pour soigner. D’ailleurs, Au Vent se Lève, on ne parle ni de patients ni d’encadrants :

« Ils ne sont pas entre malades, mais entre comédiens. Et les professionnels les entraînent dans un univers nouveau et stimulant. On crée les circonstances pour les sortir de leur milieu. »

Donner la parole

Dans un coin de la salle, Ibrahim demande un peu de concentration à ses deux compagnons de scène. Il est déjà tard et chacun doit apprendre son texte. « Il faut rester sérieux là », lance Ibrahim avec un air de diva. Il fait de grands gestes et lève le petit doigt quand il parle. A 32 ans, l’apprenti comédien est suivi dans un centre d’accompagnement à la vie sociale, une structure où sont proposées des activités pour les handicapés mentaux désireux de sortir de leur isolement. Certains y habitent, d’autres y passent leurs journées. Ibrahim fréquente le théâtre depuis novembre, après une activité organisée dans son centre par le Vent se Lève.

« J’aime l’expression corporel, être sur scène. Ici on me donne la parole. Je ne suis pas invisible. »

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Ibrahim et Christian /

Jonathan, casquette vissée sur la tête, abonde :

« Ici, on donne la parole aux personnes qui sont dénigrées, qui ne sont pas considérées. La grande majorité des gens pensent que les fous, les délinquants et les taulards n’ont rien à dire. C’est faux. »

Jonathan, Amadeus et les autres

Jonathan, 37 ans, a passé la moitié de sa vie en prison. Il est encore en liberté conditionnelle. Depuis un an, il bosse la journée au théâtre. Un job à mi-temps. Le soir, il dort en cabane. L’assistant metteur en scène s’investit à fond dans son boulot. En ce moment, chaque vendredi, il anime un atelier pour des jeunes du quartier. « Ils doivent réaliser une œuvre numérique. Son, vidéo, ils choisissent. » La scène l’aide à se détacher du regard des autres, « d’aller vers les gens aussi. » Au théâtre, il se sent accepté :

« Quand je suis dans le métro, j’ai l’impression que tout le monde me regarde. Ce soir, personne ne va rien me dire sur mon jogging ou ma casquette. Les patients n’ont pas de regard négatif sur toi. C’est un soulagement. »

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Amadeus /

Pour Amadeus, grand costaud de 25 ans en jogging et T-shirt noir à manches longues, le théâtre permet de « se détendre ». Amadeus vient d’un centre de Stains. Dans une discussion, il a du mal à s’exprimer et regarde à peine son interlocuteur. Quand il est sur les planches, son bégaiement s’efface.

« On vivote »

Côté thune, ce n’est pas la panacée pour Le Vent se lève :

« On passe notre temps à chercher de l’argent. On n’a aucun moyen pérenne. Ça fait 9 ans qu’on vit avec une vision économique de 4 ou 5 mois. Je ne sais même pas comment on a fait pour tenir. »

La survie de la structure repose presque exclusivement sur les subventions. Les créations sont jouées en public mais sans com’ et avec des entrées à tarif libre. Le vent se lève compte cinq salariés à plein temps, plus deux mi-temps. Un effectif limité pour mener les nombreuses activités et stages de la petite troupe.

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Un monde commun

21h, la répétition tire à sa fin. En pleine scène, André, la cinquantaine bien tassée, lui aussi suivi dans un centre parisien, vient de montrer son cul. Il faut quelqu’un pour calmer le joyeux luron. Et sa partenaire de jeu fait la gueule. Jean-Pierre prend la situation avec philosophie :

« On ne peut pas faire comme si on ne bossait pas avec des gens qui ont des singularités ou un passé lourd. »

Le directeur conclut en citant Fernand Deligny, une référence de l’éducation spécialisée dans les années 70 :

« On ne peut pas les emmener dans notre monde, mais on peut créer un monde commun. »

[Le spectacle sera présenté le mardi 22 mars, à 20h30, au théâtre. Toutes les informations sur la programmation du Vent se Lève est à retrouver sur son site !]


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