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    26 / 09 / 2016

    Manuel de bricolage en cinq étapes

    Murs en moquette et toits en contreplaqué : On a construit un bidonville avec des Roms

    Par Paul Conge , Anne-Charlotte Compan

    A force de se faire démolir leurs cabanes et d’en monter d’autres, les Roms sont des experts de l’architecture d’urgence. StreetPress a suivi pendant plusieurs semaines ces pros de la récup’ en galère de logement.

    Saint-Denis (93) - Dernières lueurs d’après-midi. En cette mi-septembre, des claquements de marteau résonnent à travers un terrain vague. Anna, 45 ans, est accoudée à un vieux sofa de récup’. Elle lève les yeux vers la toiture, couverte d’une bâche et d’une douzaine de planches en rangs serrés :

    « Je ne sais même plus combien de cabanes on a construites… Mais c’est au moins la dixième. »

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    Le capitaine Haddock. / Crédits : Anne-Charlotte Compan

    Le visage tanné, Anna tire sur sa clope avec élégance. Par-dessus son legging, une jupe noire, ornée de colliers de perles blanches, lui tombe en-dessous des genoux. Cette mère de trois enfants est arrivée en France en 2001 avec son mari devenu ferrailleur. Longtemps, elle a mendié dans la rue parce que « c’est pas possible de faire autrement, on n’a pas le droit de travailler ». Elle a connu la vie à l’intérieur du bidonville, mais aussi en dehors, dans une maison qui bientôt sera avalée par la ZAC de Montjoie. A force de bâtir des cabanes, démolies au fil des expulsions, les Roms sont passés maître dans l’art de la construction. StreetPress les a suivi dans la construction des camps de Boulevard Ney, du Boulevard Wilson et enfin celui de celui-ci en Seine Saint-Denis. Petit manuel d’architecture en cinq étapes.

    1Repérer les lieux

    Un mois plus tôt, dans une cabane d’un « platz » (surnom que les Roms donnent à leurs bidonvilles) de Saint-Denis, boulevard Wilson. Assise sur le lit face à la fenêtre, la fille d’Anna, Maria, 20 ans, tient son bébé dans les bras. Diego, 8 mois, est le petit dernier du clan. Sa mère a bazardé son maquillage et ses mini-jupes pour vivre dans le campement, avec Leo son mari. Depuis qu’il lui a passé la bague au doigt, elle a renoncé à une carrière de créatrice mode qu’elle avait commencée très jeune avec un statut d’autoentrepreneur. Ensemble, ils habitent le camp Wilson. Véritable petit village auto-construit, avec son bar, sa boutique improvisée, et ses allées qui percent entre les cabanons en enfilade. 300 Roms au moins l’occupent depuis le printemps 2015.

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    Il faut encore déménager. / Crédits : Anne-Charlotte Compan

    La veille, trois policiers ont débarqué pour les avertir. Comme tous les habitants du bidonville, ils seront expulsés du terrain d’ici la fin de la semaine. « Par contre, on ne peut pas vous donner le jour exact » ont éludé les agents. Les voilà condamnés à trouver un nouvel endroit où poser bagage. Maria tente un scénario :

    « J’ai bien trouvé un terrain en me baladant cet après-midi, il n’est pas très loin d’ici, près de la station de RER. On pourrait tous s’y installer. »

    Natacha, du Secours catholique, pianote sur son téléphone pour trouver l’emplacement sur Google Maps. Elle se tourne vers le lit, le regard interloqué :

    « C’est un peu périlleux quand même… »

    En effet, le terrain vague est à côté… d’un commissariat de police ! Maria ne voit pas spécialement où est le problème. Le temps presse. « Bon, n’y mettez quand même pas tout de suite les caravanes, pour ne pas vous faire repérer », se résout Natacha. Les 48 premières heures sont cruciales : passé ce délai, il faudra enclencher une procédure juridique pour les déloger. Une stratégie qui a fait ses preuves avec le bidonville Wilson, et avant cela, celui de la petite ceinture à Paris. Mais le lendemain, coup de fil en catastrophe de Maria :

    « On a passé la nuit sur le terrain avec les familles, mais la police nous demande de partir ! »

    Les forces de l’ordre ont rapidement repéré leurs deux caravanes. Retour à la case départ. Enfin pas vraiment, ils seront bien expulsés trois jours plus tard et s’éparpillent dans Paris. Rebelote, quelques semaines plus tard : ils dégotent un terrain appartenant à la SNCF. Quatre familles s’y installent, avant d’en être délogées l’après-midi d’après. Un vigile a cafté à la police.

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    La pression policière est quasi constante. / Crédits : Anne-Charlotte Compan

    A force de discrétion, les Roms trouvent finalement leur sésame en Seine-Saint-Denis. Un sol pentu, terreux et cahoteux, à l’angle d’une route et d’un chemin de fer, où « il y a suffisamment de place pour des dizaines de familles », lance Maria.

    2Choper le matos

    18h30, un camion-benne dégringole le terrain vague et décharge son contenu dans un nuage de poussière. Les glaneurs de matériaux sont de retour de leur ronde quotidienne. A bord : des piles de planches, du contreplaqué, de l’aggloméré, des restes d’armoires, de tables, de palettes, de ferraille et même un peu d’électronique, le tout récupéré aux quatre coins de Paris. Anna explique :

    « Les planches, le bois, on les cherche sur le bord de la route. Il y a un jour dans la semaine où tout le monde jette ce qu’il a en trop. Les frigidaires, les frigos, les fours, les fauteuils, les canapés, les planches… avec le camion, on prend tout ce qu’on peut. »

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    La récolte du jour. / Crédits : Anne-Charlotte Compan

    La quête de matos jeté par les « gadjos » est devenue une habitude. En route pour acheter des vêtements au kilo à Emmaüs, Maria interrompt sa conversation quand elle aperçoit une benne en marge d’un chantier de construction :

    « Il y a plein de palettes et de planches à récupérer, regarde. »

    Quelques minutes plus tard, en scrutant le bord des routes : « Ce canapé, là, il est trop bien ! » Dommage, le coffre de la Citroën Saxo est trop petit.

    3Construire la cabane

    Une fois le matos glané, vient le temps de la construction. Matteo, au chaud dans sa cabane, observe la charpente encore nue de son voisin. Ce dernier semble à court de contreplaqué. Matteo soupire :

    « Moi, j’ai mis une semaine à finir la mienne. Et c’est pareil pour tout le monde. On n’a pas assez de bois, et la pluie nous ralentit. Le temps qu’elles soient construites, on doit dormir dans des tentes. »

    Entre les cabanons à moitié montés, les toiles Quechua prennent l’eau. Les mares de boue et la pluie n’empêchent pas les voisins de Matheo, de poursuivre les travaux. Une fois la structure posée, il faut clouer les plaques qui serviront de murs. Béret gris et chemise rouge, Yani range son sourire bollywoodien et attrape une planche d’aggloméré sur la pile de bois derrière la cabane. Il saisit un escabeau et, avec l’aide de son acolyte au t-shirt vert, Mario, hisse la plaque au niveau du toit, la colle à l’ossature. Un bout de la plaque dépasse ostensiblement du toit : « Ça, ça va gêner la bâche », remarque le Roumain.

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    Atelier bricolage. / Crédits : Anne-Charlotte Compan

    Pour qu’elle ait la bonne taille, il délimite avec un burin la zone en trop, descend, cale méticuleusement la plaque sur le monticule. Le long de la rayure qu’il a tracée, il fait glisser son burin, en même temps qu’il tape au marteau pour approfondir la ligne. Sacrée technique. Quelques percutions plus tard, le morceau en trop s’écarte. Yani fixe ensuite la planche à la charpente grâce à des clous de 8 cm. Il recommence l’opération une demi-douzaine de fois. Le mur ressemble à une mosaïque.

    Quelques mètres plus loin, Miguel un quinquagénaire supervise une autre construction. En mode chef de chantier. D’accord, il a la tchatche un peu sèche, mais il sait de quoi il cause : d’un bidonville à l’autre, il est devenu un pro de la menuiserie. Depuis son fauteuil, il engueule deux jeunes Roms qui alignent les planches de travers :

    « Mais mettez-ça droit ! Enfoncez les clous correctement ! »

    Tereza, elle, ne profite pas des conseils de bâtisseurs confirmés. Ses voisins d’infortune lui ont bien prêté deux-trois outils, mais « je la construis toute seule, j’ai pas besoin d’aide ». C’est l’hiver au bidonville du boulevard Ney, un autre bidonville dont StreetPress a suivi la construction. Seule au marteau, elle travaille sur le plancher de son petit cabanon, la dernière étape du chantier. Des fumées gorgées de cendres s’échappent des cheminées des 90 cabanons. Accroupie, Tereza a beau tambouriner sur les clous, le sol est toujours un peu bancal. Et gare aux tiges de métal rouillé qui hérissent ces vieilles planches :

    « Hier, j’ai failli me percer le pied, un clou s’était planté dans ma chaussure. »

    Le confort est spartiate. Mais sa toiture, qu’elle recouvrira d’une grande bâche bleue, résistera à la flotte.

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    Le mobilier aussi est trouvé dans la rue. / Crédits : Anne-Charlotte Compan

    Une fois la cabane montée, les Roms s’attaquent à la déco. Sur le fronton de son cabanon, Felipe, la cinquantaine bien entamée, a cloué une frise décorative, en forme de vagues. Il n’en est pas peu fier : il l’a découpé lui-même, à la machine.

    4Vivre avec les galères entre quatre murs

    Le 14 septembre au soir, la pluie tombe à verse. « C’était la catastrophe », rembobine le lendemain Maria :

    « On a acheté une bâche à Leroy Merlin, mais elle était trouée. On l’a posé quand même. On ne s’attendait quand même pas à ce qu’il y ait des fuites dans la maison ! »

    Ses voisins l’ont hébergée pour la nuit, elle et son bébé. A force de galères, Maria est devenue très débrouillarde. Désormais, elle cloue sur l’intérieur des murs d’énormes pans de moquette recouverte d’un opercule, qu’elle a récupéré en marge d’un salon au parc expo de Paris. « Ça isole, et ça empêche que l’humidité s’installe », confie-t-elle. La moquette en guise de papier-peint, c’est aussi la petite touche déco. Le reste des murs sont recouverts de tentures fleuries, ambiance tzigane.

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    Grâce à des générateurs, ils ont l'électricité. / Crédits : Anne-Charlotte Compan

    Paradoxe de la précarité, l’eau est partout mais elle manque : il n’y a pas d’eau courante, donc pas de toilettes, ni de lavabo, ni de machine à laver. Le soir, les femmes se lavent les cheveux à la bassine, y lessivent les fringues. Les plus veinards à la loterie des encombrants ont quand même la télévision dans le salon. Et certains, un frigo qui fonctionne. Le courant passe à travers des nœuds de câbles tendus à travers le camp, à base de rallonges et de multiprises de récup’, branchés sur trois générateurs qui tournent par intermittence… et flanchent souvent. C’est la troisième panne ce soir, Maria n’a plus de lumière : « Ce n’est pas vrai, ça recommence encore !? ». Le reste de la soirée sera éclairée à la bougie.

    Les bidonvilles sont confrontés à un autre fléau : les rats. Le camp Wilson s’en est retrouvé infesté. Elysa, partie dans une discussion sur la religion orthodoxe, sursaute quand un de ces petits mammifères à moustache passe à un centimètre de ses affaires. Elle transpire l’exaspération :

    « Vous voyez, c’est la misère, ces rats, il y en a partout, on n’en peut plus. »

    5Se la faire démolir

    La vie des camps se termine toujours de la même facon. Le 5 août, une douzaine de camions de CRS s’aligne sur le boulevard Wilson. Ce qui reste des 300 habitants – la plupart ont déjà décampé, comme Maria la veille – sortent les caddies de supermarché et y fourrent leurs affaires. Les Roms ne sont pas vraiment surpris : en mai, juin et juillet, la police est passée pour avertir de « l’expulsion imminente ». Au point que les associations ont dénoncé « le jeu pervers de la préfecture » qui consiste selon eux à « menacer [d’expulsion] pendant longtemps et de ne jamais donner le jour exact ».

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    C'est le jour du départ. / Crédits : Anne-Charlotte Compan

    Ce vendredi, Anya, 10 ans, empile à la hâte ses vêtements roses et blancs dans un panier à linge. A côté, une femme Rom finit d’enrouler ses draps et ses tapis de sol dans une poussette. Inquiet, Leonard, 8 ans, aide aussi ses parents à vider la cabane. « Il n’a pas sept ans, qu’il a déjà une gueule de voyou », raille bruyamment un CRS. Son collègue rechigne à remonter dans son camion :

    « Tu peux être sûr que je vais désinfecter mes bottes en rentrant ! »

    Philippe Galli, préfet de Seine-Saint-Denis, garde un œil sur ces « gusses ». Lui n’est là que pour un passage-éclair :

    « On fait ce qu’on peut pour les personnes vulnérables, on peut pas supporter toute la misère du monde. »

    Une gigantesque file de caddies et de cabas se prolonge jusqu’à l’entrée. C’est la cata : une femme Rom a oublié ses papiers d’identité dans sa baraque. Trop tard, les grilles sont fermées et les CRS catégoriques : le camp va être démoli. Il faudra des larmes et une demi-heure de discussions pour que le préfet autorise un rapide aller-retour.

    Sitôt la grille définitivement cadenassée, le grand ballet des pelleteuses démarre. Les bulldozers orange s’animent, plantent leurs dents à travers les structures en bois des cabanes, les détruisant une à une. Les planches vermoulues sautent tour à tour. Quant aux Roms, ils trimballent leurs affaires sur le bas-côté de la route, jusqu’au prochain bidonville. Quid des relogements provisoires ? Au total ce jour-là, six places d’hôtel seront attribuées.

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    Triste fin pour le bidonville. / Crédits : Anne-Charlotte Compan

    Tous les prénoms ont été changés.

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