« J’ai divorcé, je me suis retrouvé sans-papiers »

3 Février 2017

par Jean, professionnel de santé sénégalais, sans-papiers en France, en attente d’expulsion ou de régularisation.

Arrivé légalement en France, embauché en CDI, Jean répond à tous les critères pour faire renouveler son titre de séjour. Sauf qu’entre son installation définitive en 2011 et aujourd’hui, il a divorcé de la Française qu’il avait épousée au Sénégal.

Je m’appelle Jean. Au Sénégal, j’étais ergothérapeute. Tout se passait bien, je recevais même régulièrement des stagiaires francophones étrangers dans mon établissement. L’une de mes dernières stagiaires était une psychologue française.

Nous sommes tombés amoureux et nous sommes mariés au Sénégal, où nous sommes restés quelques temps. C’était bien.

Elle a dû partir, retourner travailler en France. C’était trop difficile de vivre loin d’elle, alors je l’ai rejointe légalement en 2011, via une procédure de regroupement familial. D’abord 3 mois, avant de refaire un aller-retour dans mon pays d’origine.

Cette fois, c’était définitif, j’ai démissionné de mon travail au Sénégal et me suis installé avec elle en France. C’était encore mieux.

« Ça les fait marrer, un noir qui parle occitan »

C’est que la France, j’y ai pris goût. Je m’y suis fait des amis, je suis bassiste dans la chorale de l’Église, je participe aux baptêmes, aux mariages…

Comme nous habitons en Haute-Garonne, j’ai appris l’occitan, pour discuter avec les personnes âgées avec qui je travaille. Ça les fait marrer, un noir qui parle occitan. Ils croient que je suis né ici !

Je n’aime pas rester sans rien faire. Après quelques mois d’intérim et de gestion administrative à mon arrivée en France, en 2011, j’ai suivi une formation de « mise à niveau santé », dont je n’avais franchement pas besoin, mais sans ça les employeurs ne me laissaient pas ma chance.

Je disais aux recruteurs : « Donnez-moi une heure sur le terrain et je vous montrerai si je n’ai pas l’expérience requise » ; mais ça ne suffisait pas.

Une Jean
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Grâce à cette équivalence, j’ai signé en 2013 un CDI d’aide-soignant dans un EHPAD (un établissement d’hébergement pour personnes âgées). Je compte faire mes preuves et ensuite obtenir un diplôme pour être ergothérapeute à nouveau, plus tard.

Le problème, c’est la séparation qui a suivi. Nous savions que le divorce poserait problème pour les papiers.

Ici, j’ai cru que j’allais vivre de la même façon qu’au Sénégal, alors que ce n’était pas possible. J’ai eu du mal à m’adapter aux différences culturelles, j’ai pu blesser ma femme sans m’en rendre compte. Par exemple, je continuais à manger des plats sénégalais, alors qu’elle mangeait des plats français.

Nous ne partagions pas la même nourriture. Ça ne me semblait pas grave. Pour ma femme c’était plus embêtant. Elle a dû commencer à en avoir marre.

Aujourd’hui, ça ne se passerait pas comme ça. Je sais plus de choses sur la France et la façon dont on vit ici. Mais c’est trop tard.


« Nous savions tous les deux que le divorce finirait par causer des problèmes avec mes papiers »

Jean, sans-papier depuis qu’il a divorcé

Nous avons divorcé deux ans après le début de notre vie commune dans ce pays. Pour moi, le mariage, c’était pour la vie. Je suis croyant, mais aussi pragmatique. Nous savions tous les deux que le divorce finirait par causer des problèmes avec mes papiers, mais il était hors de question pour moi de lui refuser la séparation.

J’ai toujours été dans la légalité, toujours été déclaré

En 2015, mon titre de séjour n’a pas été renouvelé. Puisque je n’étais plus marié à une française, je ne pouvais plus bénéficier de la procédure de regroupement familial. J’ai essayé de basculer sur une procédure par le travail.

Je réponds à tous les critères ministériels, mais la préfecture m’a pour l’instant toujours refusé un nouveau titre de séjour. C’est injuste. Et je ne vous parle pas des innombrables allers-retours entre la préfecture et les autres acteurs du dossier.


« Je réponds à tous les critères ministériels, mais la préfecture m’a pour l’instant toujours refusé un nouveau titre de séjour »

Jean, sans-papier depuis qu’il a divorcé

J’ai toujours été dans la légalité, j’ai toujours été déclaré. J’ai prévenu mon employeur immédiatement, à l’EHPAD, qui n’a pas pu me garder sans titre de séjour mais qui a tout de suite signé une promesse de réembauche dès la situation régularisée.

J’effectuais aussi des remplacements dans d’autres établissements. C’est le seul travail que je continue à faire maintenant, je ne veux pas travailler au noir, ce serait encore pire ! Je n’ai pas dit à ces autres employeurs que je n’avais plus de papiers.

Vous imaginez la honte s’ils le découvraient ? C’est très difficile de mentir par omission, je veux être honnête ! Ça me fait mal.

« J’ai passé 4 jours enfermé parce qu’on m’avait volé mon scooter »

Je sais qu’une « obligation de quitter le territoire français » a été émise à mon encontre en octobre 2016. Mais je ne me cache pas, je n’ai pas changé d’adresse.

Heureusement, je ne suis pas du genre à sortir tout le temps. Parce que dehors, je ressens une peur nouvelle, comme jamais. Et si les policiers m’arrêtaient ?

Un jour, je me suis fait voler mon scooter, les gendarmes sont venus chez moi, j’ai dit que j’étais sans-papiers. Résultat : ils m’ont emmené et j’ai passé 4 jours enfermé en centre de rétention avant qu’un avocat ne réussisse à me faire sortir !


« Quand je me suis fait voler mon scooter, les gendarmes m’ont envoyé 4 jours enfermés en centre de rétention »

Jean, sans-papier depuis qu’il a divorcé

Mes amis proposent un mariage blanc

Je remercie tous mes soutiens, mes amis, mes proches et la personne qui m’héberge pour le moment. Je suis arrivé jusque-là grâce à eux. Parmi eux, ils sont nombreux à me proposer de me marier, pour les papiers. J’apprécie beaucoup le geste, mais je ne peux pas accepter.

Ça ne serait pas réglo. On ne se marie pas avec quelqu’un qu’on n’aime pas. J’ai une philosophie à part : je ne veux pas forcer la loi française.

Je n’ai pas beaucoup d’espoir. Grâce à des rassemblements en nombre et à une pétition signée par 50 000 personnes (dont mon ex-femme et sa famille), la préfecture a accepté de recevoir mes soutiens et de réétudier mon dossier.

J’aurai une réponse dans dix jours environ [la semaine du 6 février], mais je crains qu’elle ne soit pas positive.

En revanche, si je tombais amoureux de quelqu’un, on se marierait et j’aurais des papiers sans problème. Mais ça, on ne peut pas le falsifier, et ça ne va pas arriver demain.

Pour signer la pétition de soutien pour Jean, cliquez ici

Propos recueillis par Maxime Grimbert
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