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    20/02/2017

    « Beaucoup de députés traitent leurs assistants parlementaires comme des chiens »

    Par Stéphane , Sarah Lefèvre

    Le Fillon gate est l’arbre qui cache la forêt, raconte Stéphane. Les enveloppes parlementaires sont trop souvent détournées, jusqu’à permettre d’offrir des ipad à ses enfants. Les collab’ sont souvent maltraités et sous-payés.

    Cette histoire de Fillon, c’est super que ça sorte, mais quand tu vois tous les abus qui existent ne serait-ce qu’au Parlement… tu te dis que ce n’est que la partie émergée du problème. Il n’y a aucune transparence sur les dépenses des députés.

    Ce fonctionnement est normal pour eux et ça les choque quand le public s’indigne, en plus !

    D’abord nos salaires sont arbitraires

    D’une manière générale à l’Assemblée, tout se règle entre la ou le député et son collaborateur. Alors de mon côté ça va, mais certains collègues se retrouvent dans des situations moins confortables.

    Pour le salaire, par exemple, j’ai la chance d’être plutôt bien payé depuis cinq ans. 3.000 euros nets en moyenne en début de carrière c’est un salaire élevé ! Mais j’ai des collègues qui sont au SMIC sans compter leurs heures.

    Chaque député dispose d’une enveloppe mensuelle de 9618 euros et en fait absolument ce qu’il veut. Un député choisira d’avoir trois attachés parlementaires à 1200 euros nets par mois, un autre de n’en avoir que deux et de les payer mieux.

    Comme pour nos salaires, les parlementaires font ce qu’ils veulent de leurs différentes enveloppes.

    Il n’y a aucune vérification. Pas d’instance supérieure de l’État pour contrôler les potentiels abus. Pour nous, collaborateurs parlementaires, l’histoire de l’emploi fictif de Pénélope Fillon n’a donc rien d’étonnant. À l’Assemblée comme au Sénat, les élus sont complètement indépendants dans la gestion de leur budget.

    Ensuite, les députés votent systématiquement contre les lois qui visent à les contrôler

    Le député UDI Charles de Courson tente depuis plusieurs années de s’attaquer au dossier de la transparence des finances de nos élus. Pétitions, amendements… toutes ses propositions en faveur du contrôle des dépenses des parlementaires ont été systématiquement repoussées par ses collègues.

    Aucun ne veut que l’on mette le nez dans les comptes. Aucun ne veut avoir à se justifier de l’achat de son dernier costard trois pièces.

    Seul supposé « garde-fou » : une déclaration sur l’honneur, mise en place par Claude Bartolone, où il est indiqué que les dépenses de l’IRFM [l’indemnité représentative de frais de mandats] doivent concerner des postes de dépenses liés à l’exercice de leur mandat (transports, permanence parlementaire, restauration, etc.). Donc chaque année, les députés s’engagent sur l’honneur et puis c’est tout ! On se contente donc de ce pov’ papier… Et tout le monde les laisse tranquilles.

    Avec les 15.000 euros d’ « enveloppe informatique », merci les iPad

    En plus du budget dédié à nos salaires, chaque député ou sénateur dispose d’une réserve parlementaire de 130.000 euros pour des projets qu’il souhaite soutenir. Le détail de ces dépenses est public. Entre autres budgets alloués aux dépenses quotidiennes, chaque député bénéficie d’une enveloppe informatique. Celle-ci, moins connue, s’élève à 15.245 euros pour le quinquennat.

    A priori, elle permet d’assurer les dépenses numériques, liées au mandat bien sûr. Une fois de plus, chacun la dépense comme il veut et n’a rien à justifier. Bizarrement, les enveloppes se vident d’un coup, juste avant Noël ! Certains élus s’en servent pour acheter des iPads à leurs enfants, par exemple.

    On pourrait au contraire imaginer que ce matériel resserve pour les prochaines mandatures, à ceux qui suivront… Eh bien non ! Les députés demeurent propriétaires de ce matériel, même après leur mandat.

    Si on multiplie ces quelque 15.245 euros par les 577 députés que compte l’Assemblée, ça donne 8.796.365 euros – pas négligeable, donc.

    Je bosse 40 heures par semaine

    La quantité de travail varie aussi beaucoup d’un député à un autre. On peut dire que je travaille 40 heures par semaine en moyenne. Je ne pense pas être celui qui travaille le plus.

    Quand je cumulais les deux mi-temps, l’un à l’Assemblée, l’autre au Sénat… C’était dur ! Ça prend beaucoup plus que deux mi-temps en fait. On passe de dossier en dossier et les députés nous appellent quand ça les arrange.

    J’ai des collègues pour qui tout est compliqué : demander des congés, des temps de récupérations. Parfois on dépasse largement les 40 heures. Tout dépend de l’investissement du boss, le député. Il n’y a pas de cadre défini pour gérer ce rythme.

    On ne fait pas de différence entre travail de jour et travail de nuit ou de week-end. Quand mon boss a fait passer une loi, on a bossé tous les soirs jusqu’à 23h-minuit pendant une semaine. Et quand on se déplace en circonscription, on compte encore moins nos heures.

    L’assistant fait tout pour le député

    Nos tâches sont nombreuses et variées. On doit d’abord gérer tout l’administratif : l’agenda, les rendez-vous. Pour nombre d’entre eux, on s’occupe aussi d’une grande partie de leurs fonctions parlementaires comme l’écriture des discours, les questions en commission, les propositions d’amendements.

    Lorsque politiquement le collab’ est en phase avec le député pour lequel il travaille, il prodigue aussi des conseils politiques. Ses missions prennent alors une dimension plus partisane et militante. Quant il participe à la campagne des législatives sur ses horaires de travail, cela doit figurer dans les comptes de campagne du candidat.


    « Je dirais que sur 577 députés, il n’y en a que 150 qui s’investissent vraiment et de manière régulière »

    Stéphane, attaché parlementaire

    Certains députés demandent qu’on leur fasse tout, mais nous ne sommes pas élus, nous !

    Alors bien sûr, d’autres redonnent la foi, mais à la louche, je dirais que sur 577 députés, il n’y en a que 150 qui s’investissent vraiment et de manière régulière. Ils deviennent des référents incontournables sur des sujets précis. Pour les autres, on se demande simplement ce qu’ils ont fait pendant cinq ans, même en local dans leur circonscription.

    On n’est pas à l’abri du burn out

    Entre masse de travail et désillusion, tu peux vite péter un plomb.

    Surtout quand, à cette charge de travail, s’ajoute un député avec une personnalité compliquée ce qui est souvent le cas des élus. On n’est pas à l’abri du burn out.

    Comme dans tous les boulots, tu t’aperçois très vite en discutant avec tes collègues que beaucoup de députés traitent les gens comme des chiens. C’est tout le problème de l’ego des politiques. Certains se prennent vraiment pour des stars. Faut être blindé.

    Heureusement, désormais on a des syndicats

    Moi qui ait eu un engagement syndical pendant des années, on ne peut pas nier que sur le plan social les choses aient avancé pour l’encadrement, la santé, les conditions de travail des attachés parlementaires.

    Nous n’avions aucun moyen de négocier ces conditions de travail quand je suis arrivé : il n’y avait qu’un syndicat pour les attachés parlementaires, l’Unsa. Depuis, plusieurs syndicats représentatifs sont présents à l’Assemblée et un cadre de négociation collective entre représentants des collaborateurs et des députés a été instauré. Il est donc enfin possible de signer des accords avec nos députés employeurs.

    L’Assemblée nous maintient dans la précarité

    Donc il y a eu des avancées, mais un point n’a pas bougé : si mon député n’est pas réélu aux prochaines élections législatives, je serai licencié pour « motif personnel ». Les collaborateurs, par un courrier à Claude Bartolone, ont réclamé qu’en cas de défaite de leur député, leur licenciement soit prononcé pour « motif économique ». Cette qualification juridique aurait été plus proche de la réalité et aurait permis une meilleure indemnisation. Cette demande a malheureusement été refusée.

    Bartolone nous a rétorqué que « ce n’était pas dans la loi ». Bien sûr, on n’a jamais demandé autant que ce que Pénélope Fillon aurait touché en guise d’indemnités de départ, d’après les révélations du Canard Enchaîné [16.000 puis 29.000 euros].

    Si je vais aux prud’hommes, j’ai de grandes chances de gagner car une jurisprudence constante existe en la matière : la défaite d’un député n’a rien à voir avec nos comportements ou un quelconque “motif personnel”. Des collègues ont déjà obtenu gain de cause, mais rares sont ceux qui se lancent dans une telle procédure.

    Plusieurs raisons existent mais l’une des plus fréquentes reste que l’on craint que cette démarche ait des conséquences sur notre avenir professionnel. Un député embauchera-t-il un collaborateur qui a attaqué son ancien patron aux prud’hommes, même si ce recours était légitime ? Je ne pense pas.

    Je pense arrêter

    J’ai envie d’arrêter. Je suis arrivé à ce poste sans doute un peu naïf, avec une haute idée de la fonction parlementaire. J’ai découvert la réalité au cours de ce quinquennat : un travail insuffisant pour nombre d’entre eux, des égo parfois démesurés et un gros déficit de transparence.


    « Je suis arrivé à ce poste sans doute un peu naïf, avec une haute idée de la fonction parlementaire. J’ai découvert la réalité… »

    Stéphane, attaché parlementaire

    Dans l’hémicycle de l’Assemblée comme dans celui du Sénat, vous entendez à longueur de journées le mot “réforme”. Celle qui s’impose concerne la transparence de toutes les dépenses des députés.

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