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    28 / 04 / 2017

    « C’est les abstentionnistes contre le reste du monde »

    Leçons de morale et insultes : dur, dur de voter blanc

    Par Inès Belgacem

    Ils envisagent de voter blanc ou de s’abstenir. Certains hésitent encore. Mais tous sont confrontés à une tornade d’injonctions à faire barrage au FN. Entre cours de morale et insultes, ils racontent leur dure semaine.

    « Tu n’as qu’à voter tout de suite FN, ce sera plus simple ! » L’injonction a été rétorquée maintes fois à Gabriel, dès qu’il parle de son abstention certaine au second tour des présidentielles. À 21 ans, l’étudiant en licence d’Histoire en région parisienne et militant de la France Insoumise fait partie des millions de Français qui ne se retrouvent ni dans le programme d’Emmanuel Macron, ni dans celui de Marine Le Pen. Une position minoritaire – et inquiétante pour une partie de l’opinion – quand le mot d’ordre reste le front républicain, envers et contre tout. « On peut aussi se poser, réfléchir et ne pas manger la purée qu’on nous sert tout de suite », soupire Hugo, 25 ans, qui pense au vote blanc. Camille* abonde :

    « En ce moment, c’est les abstentionnistes contre le reste du monde. »

    Depuis qu’ils ont émis l’idée de voter blanc, Antonin, Hugo, Emma, Margaux et les autres sont dans le viseur des tenants du front républicain. Sauf qu’entre leçons de morale et insultes, ils en ont ras-la-casquette.

    « SI LE PEN PASSE, TOUT SERA DE TA FAUTE ! »

    « Je suis un peu tombée des nues quand j’ai commencé à parler d’abstention et de vote blanc. Les réactions ont été tellement vives », débriefe Camille*, 21 ans et étudiante en Lettres à Grenoble. Elle a voté Poutou au premier tour. Pour sa première participation à une élection présidentielle, la jeune femme voulait « voter par adhésion et pas pour le moins pire, même s’il n’avait aucune chance… ». À 20h, ce dimanche 23 avril, elle est évidemment déçue des résultats. Pendant la soirée, elle trouve les réflexions autour du vote blanc ou de l’abstention sur Twitter intéressantes et décide de les partager sur son Snapchat. Là, avalanche de messages incendiaires : « OHÉ c’est Le Pen au second tour ! », « si le FN passe, tu t’en voudras toute ta vie », « t’iras expliquer aux gens pourquoi ils se font expulser comme des merdes ».




    Camille résume :

    « L’idée globale était “tu fais le jeu du FN”. »

    Même expérience pour Antonin, 23 ans et militant de la France Insoumise à Toulouse. Dimanche soir, il est en rogne. Les commentaires pro-front républicain l’exaspèrent. Il rentre chez lui tard et explose sur Twitter :

    « Allez-vous faire foutre avec vos “Ne pas voter Macron, c’est voter Le Pen.” Ne pas voter Macron, c’est ne pas voter Macron. #SansMoiLe7Mai »


    Le lendemain au réveil, il découvre les 1.600 retweets et 2.100 fav’. « C’était réconfortant de voir que nous étions plusieurs dans cet état d’esprit. » Avec, aussi, un paquet de noms d’oiseaux : « enculé », « fils de pute », « irresponsable », « tu penses qu’à ta gueule », « ignorant », « va voter Macron ».

    « J’ai eu droit à tout. Il y avait aussi des messages apaisés, mais tout aussi insupportables car moralisateurs. Et ça n’arrive pas que sur les réseaux sociaux. Des gens que je connais m’ont expliqué très sérieusement que si Le Pen passait, tout serait de ma faute. »

    « J’ai très mal reçu les brimades, les injonctions à aller voter, la culpabilisation. C’est indécent de reporter tout ce fiasco sur moi… » Emma a 27 ans et prépare le Capes. Elle a voté Arthaud mais a hésité avec Poutou jusqu’au dernier moment. Quand elle a exprimé ses pensées sur le vote blanc à sa famille, ça a été le drame : « Je me suis fait incendier. Il y a une différence entre donner son avis et influencer à coup de menace et de culpabilisation. » La jeune femme avoue d’une petite voix avoir décidé de ne plus en parler et d’éviter sa famille pour le reste de l’entre-deux-tours :

    « Le vote est quelque chose de très personnel. Je prendrais ma décision en mon âme et conscience. Je suis une adulte responsable et je sais pourquoi je vote ou pas. Derrière cette culpabilisation, personne ne se pose la question de pourquoi notre société en est arrivée à ce second tour… »

    Le vote blanc et l’abstention comme troisième voie

    « Je comprends le front républicain, mais je ne me vois pas assumer les régressions sociales du libéralisme de Macron », confie la futur prof, ajoutant :

    « On nous taxe de paresse intellectuelle, alors qu’au contraire notre choix est bien réfléchi. »

    Même constat pour Camille. « En plus je suis voilée, on me l’a très vite rappelé », rigole l’étudiante. Ajoutant :

    « On m’a dit “toi, tu as beaucoup à perdre” ou “toi tu devrais faire barrage au FN, plus que quiconque”. Je suis bien consciente des enjeux. Mais ce ne sont ni ma religion, ni mes origines, qui vont donner la couleur de mes opinions politiques. »
    « Bien sûr que je me pose des questions. J’ai tout de même le privilège d’être une jeune femme blanche, avec un travail et des diplômes. Est-ce que ce n’est pas un luxe de bourgeoise blanche ? », s’interroge Margaux, avant d’ajouter :
    « Mais je me rend compte que des gens qui n’ont pas ces privilèges peuvent avoir les mêmes opinions politiques que moi. »

    Le vote blanc et l’abstention ne sont pas acceptés comme des positions politiques sérieuses, expliquent les personnes que StreetPress a interrogées. Elles confient leur malaise sur le sujet. Tous ont toujours voté à toutes les élections, sauf pépins. Tous considèrent aujourd’hui avoir trouvé une troisième voie dans l’abstention et le vote blanc. « C’est un rejet total du système », pour Gabriel, Margaux ou Hugo, qui ne veulent plus cautionner des politiques qui les « débectent ». Antonin s’explique :

    « J’ai tellement regretté d’avoir voté Hollande. J’ai vraiment honte. Depuis 5 ans, je me dis que le jour du vote de 2012, j’aurais mieux fait de rester chez moi. »

    Quand il revient en 2017, le ton du militant est tout aussi révolté :

    « Dans les deux cas, c’est le chacun pour soi qui gagne. D’un côté la xénophobie, de l’autre l’égoïsme. Je ne peux pas m’y résigner. »

    « Macron n’est pas la même chose que le FN. Mais gouverner par ordonnance ou par 49.3, ce n’est pas normal. Je ne vais pas voter pour un guignol pour éviter le FN. Ce n’est pas mon rôle. », lance Gabriel. Antonin complète :

    « C’est du chantage moral finalement, où on érige le pyromane en pompier… Le FN surfe sur la paupérisation. Et Macron va créer toujours plus d’inégalité avec ses opinions libérales. L’un fait le nid de l’autre. »

    Tous ont cette amère sensation que les causes du problème sont oubliées devant l’urgence. Comme l’explique Margaux, 32 ans et chargée de mission dans une association liée aux droits du travail :

    « On nous demande de faire barrage au FN, mais personne ne s’intéresse à pourquoi il monte en dehors des élections. On ne peut pas nous sonner juste là maintenant, alors qu’il n’y a pas eu une politique qui s’est intéressée au problème. Je n’ai pas à pallier les carences de la politique depuis plusieurs années. »

    « JE N’AI PAS ATTENDU LES ÉLECTIONS POUR LUTTER CONTRE LE FN »

    Margaux est militante 365 jours par an, sans toutefois être encartée. « Je fais partie de ceux qui ont pris le FN au premier degré lorsqu’ils ont balancé “si vous voulez des réfugiés, prenez-les chez vous”. J’en ai hébergé pendant un moment. » Féminisme, loi Travail, aide aux réfugiés, elle est de tous les combats :

    « Les gens qui me disent “tu fais le jeu de l’extrême droite”, je ne les ai pas vus cette année dans les manif et dans les projets militants. »

    Camille est « la militante anti-raciste normale », selon ses termes. Elle fait la plupart des manifs à Grenoble et est récemment montée à Paris pour La Marche :

    « Ce sont les gens qui sont peu politisés qui viennent me faire des reproches. Ils ne font rien, à part mettre un bulletin dans l’urne tous les 5 ans, et c’est moi qui porterais tout cet échec sur mes épaules ? »

    Gabriel est également outré, lui qui s’est engagé dans la campagne pendant 6 mois et « a fait reculer le FN chez les jeunes, au profit de la France Insoumise ». Même sentiment pour Antonin, également au Front de gauche :

    « Je me suis battu dans les rues, j’ai milité comme un chien, j’ai fait du tractage et j’ai parlé aux gens qui votent FN – contrairement à pas mal de gens qui poussent au vote utile. Je n’accepterai pas qu’on me reproche la victoire du FN. »

    Ils hésitent quand même…

    Certains sont décidés : ils ne voteront pas, ou blanc, le 7 mai prochain. Et peu importe si Le Pen passe, ils se sont faits à l’idée. Gabriel rêve même du Grand Soir : « Quand je regarde les USA, je me dis que dans leur malheur, il y a de l’espoir. Parce qu’il y a un éveil citoyen. » Quant à Antonin, il s’énerve :

    « J’en viens à me dire que s’ils la veulent, qu’ils l’aient et bon débarras ! Débrouillez-vous avec elle ! »

    D’autres, comme Sabrina, ont des doutes. « Là se trouvent toute la complexité et les incohérences de l’être humain. Inconsciemment, je me repose peut-être sur le fait que Le Pen ne passera pas. » Même remise en question pour Hugo et Emma. Cette dernière a l’impression d’être une girouette depuis quelques jours :

    « Je pars le matin en me disant “im-pos-si-ble que je vote pour Macron”. Le soir c’est “et si elle passait”… »

    À Sabrina de conclure. « La culpabilisation marche bien malgré tout », rigole-t-elle :

    « Difficile de rester sur ses opinions et se focaliser sur le fond du problème devant cette pression. Je suis à 75 % sûre de ne pas voter, de m’abstenir pour exprimer ma défiance face à ce système. Mais j’hésite toujours… »

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