Droit d’asile : le programme de Macron inquiète, celui de Le Pen terrifie

Droit d’asile : le programme de Macron inquiète, celui de Le Pen terrifie

Avocats, salariés de l’Ofpra et associatifs craignent la suite

Refugees | Reportages | par , Tomas Statius, Pierre Gautheron | 3 Mai 2017

Droit d’asile : le programme de Macron inquiète, celui de Le Pen terrifie

Les professionnels du droit d’asile ne savent pas à quelle sauce ils vont être mangés. « Le programme de Macron est dangereux. Celui de Marine Le Pen est plus dangereux », soupire Alice de l’Ofpra.

Montreuil (93) – Dans la 6e salle d’audience de la Cours nationale du droit d’asile (CNDA), Abdurahman fait face aux juges. Un interprète traduit la discussion au jeune immigré d’une vingtaine d’années, Jordans noires aux pieds.

Ce mardi, dans les deux grandes salles d’attentes sans charme, ils sont plusieurs dizaines de réfugiés à attendre leur tour, un peu intimidés, parfois épaulés par un avocat. Dans la profession, l’hypothèse Le Pen fait frémir. « C’est même à se demander si un lieu comme celui-ci [la CNDA, ndlr] existera toujours après son élection », s’inquiète Maître Tassev.

En 2016, 39.000 d’entre eux ont poussé les portes de la CNDA pour plaider leur cause. Sur les murs s’étalent les jugements récemment rendus. « Yes j’en ai gagné un ! Ce n’est pas une journée si pourrie », sourit une avocate.

Les programmes des candidats sur l’asile sont flous

Mais la joie risque d’être de courte durée. La faute aux programmes des deux finalistes à l’élection présidentielle sur les réfugiés et le droit d’asile. En la matière, ils sont plutôt peau de chagrin. Du côté de Marine Le Pen, seuls cinq points abordent la question l’immigration, dont une petite partie traite d’asile. Idem pour le candidat d’En Marche !.

« C’est bien simple, on ne sait pas à quelle sauce on va être mangés », s’inquiète Maître Tassev, un habitué des prétoires de la CNDA. « C’est du vent » se risque Juliette (1), employée à l’Ofpra, à l’évocation d’une des mesures d’Emmanuel Macron. Pour Alice (1), elle aussi employée à l’Office, le péril est important pour les pros de l’asile :

« Le programme de Macron est dangereux. Celui de Marine Le Pen est plus dangereux. Dans un cas, l’Ofpra se détériore. Dans l’autre, il n’existe plus. »

L’inquiétude est aussi palpable du côté des principales assos de soutien aux réfugiés, qui interviennent notamment en Centres de Rétention. France Terre d’Asile, dont le directeur a rejoint En Marche !, et la Cimade appellent à voter Macron. Sur son site internet, l’asso œcuménique refuse néanmoins de donner un blanc-seing à celui qui sortira vainqueur de la confrontation. Elle appelle à la « vigilance citoyenne » et à la « responsabilité des futurs dirigeants politiques pour garantir la dignité et le respect des droits fondamentaux des personnes étrangères. » Pas de consigne de vote du côté de l’Ordre de Malte mais un simple rappel sur son site des « valeurs évangéliques » de l’asso et l’importance de « la dignité imprescriptible de la personne humaine. »

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En 2016, 39.000 personnes ont poussé les portes de la CNDA /

Macron a une « vision clinique de l’asile »

Quelles sont les mesures phare d’Emmanuel Macron en matière de droit d’asile ? Réduire le délai de réponse aux demandes d’asile de 6 mois à 8 semaines pour l’Ofpra (la plupart des dossiers sont traités en 3 mois précise le site de l’Office) et de 9 mois à 6 mois pour la CNDA. Le candidat propose également de « déconcentrer la CNDA » afin de lui permettre d’intervenir dans les centres d’hébergement d’urgence. « C’est un programme qui va dans le bon sens », annonce tout de go Pierre Henry, directeur de France Terre d’asile et soutien farouche d’Emmanuel Macron.

Pour plusieurs pros, interrogés par StreetPress, l’objectif de réduire à tout prix les délais de réponse aux demandes d’asile a tout d’un miroir aux alouettes. « C’est totalement irréaliste », s’énerve Maitre Tassev entre deux audiences :

« Obliger des délais plus courts, avec une barrière temporelle, ça amènera forcément à des erreurs. Ça prend du temps une procédure, il faut faire des recherches, éventuellement contacter des personnes dans le pays d’origine du demandeur. »

Même son de cloches du côté des salariés de l’Ofpra. « Huit semaines, cela ne me paraît pas réaliste ne serait-ce que du point de vue technique », s’inquiète, Anne (1) fraîchement arrivée à l’Office. « C’est une vision clinique de l’asile. On est à la limite de ce que l’on peut faire », renchérit Juliette, jeune opératrice de 24 ans. Pour Maître Berthilier, impossible en effet de répondre plus vite aux demandes d’asile sans allouer des moyens supplémentaires aux services compétents.

Et sur le sujet, le candidat d’En Marche ! n’est pas très clair. « De toute façon, là-dessus comme sur le reste, avec Macron c’est le flou complet », se marre le baveux, clope au bec devant le tribunal.

Tous fustigent l’imprécision du programme du candidat En Marche !. Pour Juliette, Macron « a mal bossé sa copie », notamment sur la CNDA :

« Je suis d’accord que les délais y sont longs. Mais déconcentrer la CNDA alors que tous les demandeurs d’asile ne sont pas en centre d’hébergement, cela n’a pas de sens. »

Le programme du FN est irréalisable

Du côté du FN, virage à 180°. Au menu ? Limiter l’immigration légale à 10.000 personnes par an et contraindre les réfugiés à déposer leurs demandes d’asile dans les pays qui ont des frontières directes avec leur pays d’origine. « On marche sur la tête », souffle Maître Tassev. « Tout ça participe à un climat très tendu qu’on ressent depuis un certain temps ici ». « Le droit d’asile est inaliénable. Ce n’est pas possible d’exiger cela », s’insurge Juliette :

« Les Érythréens ne vont pas demander l’asile au Soudan. »

Anne renchérit :

« En terme d’asile, le programme de Marine Le Pen est irréalisable. Je vois mal comment elle va pouvoir s’affranchir du droit international. »

Ces 2 promesses sont assorties de mesures qui ne concernent pas spécifiquement l’asile mais l’immigration de manière générale… Pêle-mêle : rétablissement des frontières, rendre impossible la régularisation des sans-papiers et suppression du droit du sol. « Avec elle, on entend toutes sortes d’obscénités ! » soupire Me Tassev. Juliette se montre plus définitive :

« Fermer les frontières, c’est infaisable. Et puis d’ailleurs, les frontières, cela n’a jamais rien réglé. »

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La jungle de Calais / Crédits : Pierre Gautheron / Hans Lucas

« Et toi tu démissionnes ? »

Mais que vont faire les professionnels du droit d’asile si Marine Le Pen accède à la magistrature suprême ? Le lundi matin, la question brûlait les lèvres des employés de l’Ofpra. « Depuis quelques mois, on se posait la question comme ça sous forme de blague. « Et toi tu démissionnes ? » », témoigne Juliette :

« On pense que notre travail à l’Ofpra sera compliqué. On peut craindre que Marine Le Pen nous impose des quotas. Et pour nous c’est impensable. »

« Moi aussi, ça m’a traversé l’esprit », raconte Alice :

« Mais le matin [au lendemain du premier tour] on n’a pas assez parlé des résultats. Ça m’a choqué. C’était presque un jour normal. Il n’y a pas eu de révoltes. »

Pour Pierre Henry, DG de France Terre d’Asile, c’est clair. « Ce n’est pas pensable de bosser avec Marine Le Pen », tonne le quinqua :

« Son programme est incompatible avec les valeurs de la République. Je démissionnerai. »

De son côté, Alice n’en oublie pas pour autant le candidat d’En Marche !. Pour la jeune femme, l’accélération des cadences de réponse aux demandes d’asile voulue par Emmanuel Macron aura forcément des répercussions sur les conditions de travail des salariés de l’Ofpra :

« Avec Macron, il faudra qu’on se mobilise. Je compte me syndiquer. »

Du côté des avocats, on se montre plus mesurés. Suivant la tournure des évènements, les robes se disent prêtes faire bouger les choses. Maître Talman d’agiter le chiffon de la désobéissance civile. Et de citer les soutiens aux réfugiés de la Vallée de la Roya en exemple :

« Heureusement qu’il y a la désobéissance civile contre un pouvoir qui ne respecte pas l’héritage républicain. Moi même je pourrais y participer si les choses tournent mal. »

Autre option envisagée : la grève. Comme en 2012 où les avocats avaient refusé de plaider pendant un peu moins d’un mois pour dénoncer la dégradation du traitement des dossiers et réclamer l’augmentation de l’aide juridictionnelle. « On s’était mobilisé il y a 5 ans mais rien n’a bougé, tout est tombé à l’eau. On avait des espoirs avec l’arrivée de la gauche au pouvoir », souffle Maitre Tassev :

« Résultat, en 2015, on se prend la loi la plus dure en matière de droit d’asile. »

(1) – Le prénom a été modifié


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