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    24 / 05 / 2018

    Déjà près de trois semaines sans logement

    Une quarantaine d'habitants de Vitry à la rue depuis l’incendie de leur immeuble

    Par Clara Martot

    Depuis l’incendie de leur immeuble, une quarantaine d’habitants de Vitry se retrouve à la rue. La municipalité leur a ouvert les portes d’un gymnase de la ville, avant de demander leur expulsion.

    Rue Audigeois, Vitry (94) - Quand on demande à Karim où il dort depuis une semaine, il désigne d’un mouvement de bras fatigué une entrée de parking au pied d’une cité :

    « Ici, là. On est polyvalents. On est comme des oiseaux. »

    Voilà trois semaines que son immeuble a pris feu. Alors la journée, Karim et les autres sinistrés s’éloignent de quelques dizaines de mètres pour profiter de l’ombre offerte par les arbres de la place de la Heunière. Ils passent le temps assis sur un banc, face à leur ancien squat. Karim a quitté la Côte d’Ivoire pour la France en 2015. Depuis près de deux ans, il avait élu domicile dans ce petit immeuble à la façade blanche. Pour lui, comme pour ses anciens voisins ivoiriens et maliens, le squat n’était pas un lieu de passage mais bien leur logement depuis plusieurs années. Mais la nuit du jeudi 3 au vendredi 4 mai, un incendie criminel ravage les lieux. Une quarantaine de femmes, d’hommes et d’enfants se retrouvent à la rue.

    La casquette de Karim ne cache pas son regard marqué par la fatigue. Son dos est voûté par l’épuisement :

    « Je dors tellement mal. La nuit, il fait froid. C’est très dur. Je ne sais pas quoi faire. »

    Dans un premier temps, les sinistrés ont été hébergés dans un gymnase mis à disposition par la mairie (PC) de Vitry. Un répit relatif, au regard des conditions de vie : chaleur étouffante et pas de nourriture.

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    Saïd (de dos, à droite) a été gazé par la police lors de l’évacuation du gymnase. / Crédits : Clara Martot

    Jeudi 10 mai, la police les déloge à la demande de la même mairie qui accuse un collectif de soutien d’avoir « par leur intervention, […] entravé tout suivi personnalisé des victimes ».

    Depuis, les hommes et quelques femmes dorment sur le béton. La ville a assuré des chambres d’hôtels aux dix plus vulnérables : une poignée de mères de famille, les enfants et des hommes souffrant de problèmes de santé. Mais le jeudi 17 mai, elle a fait savoir qu’elle ne pourrait plus payer. Les dix sinistrés ont donc rejoint les autres, dehors.

    Bidon d’essence

    On en est là, Place de la Heunière. Karim laisse la parole à Youssouf (1), épaules fines couvertes d’un sweat du FC Limoges. C’est le « représentant » du groupe. Il suit les avancées et cherche des options. Son iPhone sonne toutes les cinq minutes. Il a, lui aussi, les traits tirés. Le squat, il y a vécu trois ans :

    « Au départ, ce n’était pas un squat. C’est la mairie qui nous avait dit d’arrêter de payer le loyer. L’immeuble était trop dégradé et elle n’arrivait pas à joindre le proprio pour les travaux. Il est toujours porté disparu. Nous, on est simplement restés ici, sans foutre la merde. On y a vécu des moments difficiles, parfois sans eau ou sans courant l’hiver. »

    La nuit du 3 mai dernier, tout est parti d’un bidon d’essence. Un habitant du squat arrose son propre appartement, met le feu puis prend la fuite. Un geste criminel que les résidents n’expliquent pas. Certains supposent que le voisin, d’une autre communauté qu’eux, « voulait faire dégager les Noirs ». Ils ont vu le suspect se faire emmener au poste de police, mais ne connaissent pas la suite de l’histoire.

    « Où est-ce qu’on irait ? »

    Lourde intervention des pompiers. Le jour levé, Jean-Claude Kennedy, le maire (PC) de Vitry ouvre les portes du gymnase Joliot-Curie. Mais la situation s’aggrave rapidement et les migrants s’inquiètent, explique Youssouf :

    « Le 7 mai, le maire est venu au gymnase. Il a proposé d’examiner nos situations au cas par cas. En contrepartie, nous devions quitter les lieux. On lui a demandé : si on part du gymnase, où est-ce qu’on va ? »

    Selon lui, l’élu n’a pas de solution à leur proposer. Et dans le même temps, les quarante sinistrés épuisent la nourriture et l’eau fournies à leur arrivée par la Ville. Leurs affaires ont été brûlées, une de leurs voitures a été volée. Il fait chaud, il y a des femmes enceintes, des enfants en bas âge, pas de douche, de lait, de couches. « Je me suis dit, autant réouvrir le squat, comme ça on embête plus la mairie ! », expose Youssouf.

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    L’entrée murée de l’ancien squat place de la Heunière. / Crédits : Clara Martot

    Sauf que les poutres sont rongées par les flammes et menacent de s’effondrer. La mairie, pour des raisons de sécurité, fait murer les deux portes d’entrée du squat. Les jours passent, et une cinquantaine d’autres sans-abris du département viennent squatter au milieu des autres. Youssouf assure ne pas connaître ces nouveaux arrivants :

    « Nous ne souhaitions pas leur venue ! Je l’ai dit à la police municipale et à la mairie. »

    Tabassé jusqu’à tomber inconscient

    C’est ici qu’entre en scène la Ligue de défense noire-africaine (LDNA). Un mouvement « antiraciste » et « afromilitant » selon Gucci, co-fondateur, qui s’est fait connaître pour avoir obtenu de Twitter la fermeture du compte, sur le réseau social, de Génération Identitaire. C’est Youssouf qui les a contactés, comprenant que la mairie n’allait pas cautionner très longtemps les troubles au gymnase. Gucci débarque et, dit-il, découvre une situation chaotique :

    « Quand je suis arrivé, il restait un paquet de chips et trois bouteilles d’eau. »

    Comme à chaque déplacement, le militant reconnaissable à ses lunettes de soleil et son sweat aux couleurs du mouvement, se filme. Sa visite du gymnase, le 8 mai dernier enregistre 75.000 vues sur la page Facebook de la LDNA.

    Deux jours plus tard, Gucci filme l’arrivée de la police nationale en tenue anti-émeute. La vidéo montre les heurts avec les occupants, sur fond de cris et de bébés qui pleurent. Karim explique avoir été tabassé jusqu’à tomber inconscient. Il pointe son pote Ibrahim qui titube. Il a reçu des coups de matraque, il est ressorti de l’hôpital un bras dans le plâtre. A côté, Saïd, 17 ans. Il s’est fait gazer dans les yeux. Mais il ne veut plus raconter, « parce que ça sert à rien ». La vidéo de Gucci semble confirmer le récit de Youssouf :

    « Le commissaire nous a dit qu’il nous laissait une heure pour rassembler nos affaires et quitter les lieux. Au bout de cinq minutes, ils commençaient à frapper. Des femmes ont été gazées. À côté des enfants. »

    De son côté, la municipalité justifie l’intervention des forces de l’ordre « au regard des risques de trouble manifeste à l’ordre public ». En cause, un « groupuscule», une allusion à la LDNA, contre qui elle envisage « la possibilité d’une action en justice ». Impossible cependant d’avoir plus de détail : la mairie n’a pas donné suite à nos demandes d’interviews.

    Et les chambres promises ?

    Les sinistrés et leurs soutiens accusent la mairie de Vitry de les balader. « Il n’y a eu aucune prise en charge », s’énerve Gucci :

    « Ces gens sont là depuis plusieurs années. Certains connaissent même le maire ! »

    Côté mairie justement, on estime avoir « veillé à la sécurité des occupants, notamment les femmes avec nourrisson » en prenant en charge leur accueil en hôtel.

    Les autres se rabattent sur l’option trottoir. La LDNA lance un appel aux dons. Mokobe du 113, originaire de Vitry, vient en soutien. Mais pour le moment, Karim, Saïd, Kader et les autres dorment encore devant l’entrée d’un parking :

    « La nuit, on aligne les caddies pour faire une barrière. »

    Depuis le 17 mai, ils ont été rejoints par les femmes et enfants qui dormaient à l’hôtel, la Ville ne voulant plus assurer leur hébergement. Certains se sont installés dans des tentes près d’une école maternelle. Un « campement sauvage » que la mairie ne cautionne pas, avance-t-elle dans son communiqué. Dans un premier temps, elle avait convoqué chaque sinistré individuellement. Sauf que l’affaire n’avance pas assez vite au goût de Youssouf :

    « Des gens y sont allés. J’y suis allé. Ils ont pris mon nom, ma date de naissance, une adresse, bref, ce qu’ils savaient déjà. Comme aux autres, ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien dans l’immédiat. »

    Trois semaines après l’incendie, la mairie rappelle que c’est la responsabilité de l’État « de procéder à un examen individuel de la situation des occupants ». Mais à en croire Youssouf, place de la Heunière, plus personne n’ose espérer une solution.

    1. Le prénom a été modifié à sa demande

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