La justice ordonne la libération de quatre sans-papiers, la préfecture les expulse

La justice ordonne la libération de quatre sans-papiers, la préfecture les expulse

En Irak, ils disent risquer leur vie

Caguade | Infos StreetPress | par | 31 Mai 2018

La justice ordonne la libération de quatre sans-papiers, la préfecture les expulse

Quatre Irakiens sont arrêtés au guichet de la préfecture où ils avaient pourtant RDV. Moins de 24h après, ils sont expulsés sans même avoir l’occasion de plaider leur cause devant un juge. Et quand la justice ordonne leur libération, il est trop tard.

Vendredi 25 mai, depuis sa cellule du centre de rétention de Konnunsuo, au sud de la Finlande, Milad tourne une vidéo où il décrit le calvaire que lui, ses deux frères et un autre Irakien ont vécu durant 24h entre les mains de la police française. L’un d’eux nous a contactés pour témoigner des conditions de son expulsion décidée en catimini par des fonctionnaires de police.

La semaine dernière, les quatre Irakiens ont été renvoyés de France en Finlande, un pays où ils avaient déjà déposé une demande d’asile. Pour expulser Milad et ses potes, la préfecture a usé d’une ruse de sioux : une expulsion au petit matin, sans consulter la justice qui souhaite entendre les quatres copains… pour les libérer. Magistrat et avocats hurlent à l’abus de pouvoir. Vous avez dit plantade ?

Traquenard de la PAF

Le 22 mai, Milad, Ayman, Rasool et Waleed sont interpellés au guichet de la préfecture de Rouen où ils avaient rendez-vous, puis enfermés au centre de rétention administrative (CRA) de Oissel (76). Les trois premiers devaient comparaître devant le juge administratif pour contester un transfert en Finlande dans le cadre d’une procédure Dublin (procédure qui prévoit le renvoi dans le pays où ils ont déposé une demande d’asile).

L’audience devant le juge administratif a lieu sans eux. Leur avocate, Me Elatrassi Diome, interroge à une dizaine de reprises la préfecture pour savoir où sont ses clients et pourquoi ils ne sont pas présents face au juge. Le dossier semble sensible : « Nous n’avons pas de réponses à vous donner », lui rétorque-t-on au cabinet du préfet. Ils sont, à ce moment là, enfermés au CRA. Un recours est déposé devant le juge des libertés et de la détention (JLD).

Expulsion en catimini

La nuit sera courte pour les quatre compagnons d’infortune. À 6h du matin, les policiers font irruption dans leurs cellules. Ils sont menottés dans le dos et chargés dans un panier à salade de la police. Direction : l’aéroport de Rouen où les attend leur jet privé. Un avion loué par la police aux frontières dont StreetPress vous avait déjà parlé par ici. L’un d’entre eux crie et pleure à la vue de l’avion.

Les fonctionnaires « l’ont soulevé par le coude et lui ont mis un masque sur le visage », raconte Milad. Il nous décrit un objet qui s’apparente à un casque de protection pour patient psychiatrique. Son ami, déjà menotté dans le dos, aurait été contraint de porter ce dispositif. « Il était piégé dans l’avion. Après deux heures ou plus, les restrictions ont été levées dans les airs ». À 8h04, l’avion décolle. Lorsque les demandeurs d’asile arrivent à Helsinki, après une escale à Copenhague, les policiers finlandais les prennent en charge et les enferment au centre de Konnunsuo, au sud de la capitale.

Les magistrats court-circuités

Face à cette expulsion menée manu militari, l’avocate des demandeurs d’asile tombe des nues :

« Franchement, là c’est du jamais vu. »

Et l’expulsion n’a pas étonné qu’elle. Elle a même provoqué une tempête au tribunal de Rouen. Le JLD décide de leur libération… six heures après le décollage de l’avion. La préfecture fait appel de la décision qu’elle aurait un peu de mal à mettre en application. Réponse cinglante du juge d’appel. Dans une ordonnance que StreetPress a pu consulter, il dénonce un abus de pouvoir  :

« Les droits fondamentaux […] apparaissent dès lors violés »

Fait rare, il condamne même Fabienne Buccio, préfète de la Seine Maritime (qui officiait autrefois à Calais) à verser 2.000 € aux Irakiens. Contactée par StreetPress, la préfecture de Seine-Maritime a refusé de répondre à nos question, arguant qu’il « n’y a pas de communication sur ce sujet ».

Des réfugiés en danger

À 29 ans, Milad est diplômé de chimie industrielle. Pris en étau dans le conflit religieux, il a fui l’Irak avec ses deux frères Ayman, 27 ans et Rasool, 25 ans. « Je suis un musulman libéral. Je n’appartiens à aucune catégorie particulière », explique-t-il quand on lui passe un coup de fil. Son oncle et sa tante qui tenaient un magasin d’alcool ont été tués en 2007. D’autres proches de Milad sont victimes de la guerre civile :

« Les enfants de ma tante ont été tués, découpés et retrouvés dans le coffre de leur voiture. »

Il insiste sur le danger que représente la vie dans leur pays :

« [En Irak] je suis en danger à cause des milices. Il n’y a pas de sécurité ni de vie humaine digne. Ils ont tué mes proches. »

La police finlandaise leur a annoncé leur transfert imminent vers l’Irak où ils disent risquer leur vie.


L'actu