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    25 / 03 / 2019

    « Il s'est jeté sur moi, il m'a traitée comme un objet »

    Violences sexuelles sur les femmes autistes, un scandale passé sous silence

    Par Stéphanie Plasse , Colombe Nicolas

    Marie, Sophie et Hélène sont autistes. Et comme 88% des femmes souffrant de ce trouble, elles ont été victimes de violences sexuelles. Faute d’écoute et de prévention, la situation est loin de s’améliorer.

    « Je suis morte de l’intérieur. Rien n’arrivera à me réparer », lâche, distante, Marie Rabatel. « La vie, c’est du bonus. Je la mets au service des femmes autistes qui ont subi des violences sexuelles. » Cette femme de 44 ans, atteinte d’un trouble du spectre autistique (TSA) a été victime de viols à l’adolescence. À 12 et à 16 ans. À chaque fois, elle est restée sidérée et en est sortie détruite. Aujourd’hui, si Marie survit, c’est pour faire entendre ces drames intimes. Dans ce but, elle a co-fondé l’association francophone de femmes autistes (Affa).

    Des histoires traumatiques, le psychiatre David Gourion et la psychologue Séverine Leduc en entendent souvent. Alors, afin d’évaluer le nombre de femmes autistes de haut niveau (sans déficience) intellectuel touchées par ces violences sexuelles, ils ont décidé de mener une enquête sur internet. Il s’agit de la première du genre. 228 femmes autistes de haut niveau ont répondu à un questionnaire en ligne. Le bilan, rendu public en janvier dernier, est lourd. Alors que 14,5 % des Françaises âgées de 20 à 69 ans affirment avoir subi des violences sexuelles au cours de leur vie, 88% des femmes autistes de haut niveau interrogées (1) déclarent, quand à elles, avoir été victime d’une ou plusieurs violences sexuelles (viol ou tentative, attouchements, baiser non désiré).

    « Je n’étais pas forcément méfiante. »

    Le nombre de victimes ne surprend pas vraiment Marie Rabatel. « Les femmes autistes rencontrent souvent des troubles de la communication qui peuvent se traduire par une incompréhension de l’implicite, des signaux non-verbaux », explique la co-fondatrice de l’Affa :

    « Difficile dans ces cas là de comprendre exactement ce que la personne attend de nous, notamment lors des rapports de séduction. On peut se retrouver dans des situations finalement dangereuses pour soi, sans se rendre compte qu’on est en danger. »

    Comme beaucoup de femmes au fonctionnement autistique, Sophie*, 38 ans, n’a pas pu détecter les intentions de son agresseur :

    « Quelqu’un qui me dit “tu me plais”, je pense d’abord qu’il parle de l’entièreté de ma personne, physique et mentale. Je ne pense pas d’abord au sexe. Je ne vois pas non plus les relations hommes-femmes comme forcément teintées d’attirance sexuelle. »

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    « Je suis morte de l'intérieur » / Crédits : Colombe Nicolas

    Alors Sophie ne s’est pas méfiée quand un ami recroisé par hasard lui a demandé de l’héberger. « J’ai tout de suite accepté. J’étais contente de le retrouver. » Une fois à la maison tout bascule :

    « Il s’est jeté sur moi, il m’a traitée comme un objet. J’ai crié mon refus mais peine perdue. Il n’a pas utilisé de préservatif et il a été très violent dans sa façon de me pénétrer. »

    À l’instar de Sophie, Hélène*, 35 ans, a des difficultés à déchiffrer les comportements des autres, surtout des hommes. Elle craint de rentrer en contact avec eux. « J’ai les jambes qui tremblent. Je ne supporte pas leur regard. J’ai peur qu’ils partent sur le terrain de la séduction, un terrain que je ne maîtrise pas. »

    Hélène a été agressée à 27 et 33 ans. À chaque fois par des prêtres et toujours dans les mêmes circonstances. « Au début, ils se faisaient très doux, avec des grands sourires, très mielleux. Je n’étais pas forcément méfiante. » D’autant qu’il s’agit d’hommes d’église, « des gens censés être respectables » :

    « Ils disaient qu’ils voulaient être mes maîtres spirituels, qu’ils voulaient me guérir, me sauver, faire sortir le diable qui me possédait. C’était très hypnotique. Mais ensuite, ils ont posé leurs mains sur mes bras, mon cou, entre mes cuisses. J’avais très peur mais je ne savais pas comment réagir, ils avaient une emprise sur moi. Finalement, j’ai réussi à leur échapper de justesse. »

    Selon un rapport de Human Rights Watch, leur difficulté à identifier les comportements violents, à comprendre la notion de consentement, à s’opposer et à se défendre, exposent les femmes autistes à un risque jusqu’à dix fois plus élevé.

    « J’avais 12 ans »

    Les femmes autistes font également l’objet d’une double discrimination fondée sur leur genre et sur leur handicap. « Dans une société sous domination masculine et profondément inégalitaire, plus les femmes seront discriminées et vulnérables, plus elles seront exposées à des manipulations et à des phénomènes d’emprise et du coup ciblées par les prédateurs sexuels », précise Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’Association mémoire traumatique et victimologie :

    « Ce qui excite le plus les agresseurs, c’est le fait de dominer l’autre et de transgresser les règles en attaquant des personnes inattaquables, comme les enfants ou les personnes présentant un handicap. Ils recherchent également l’impunité en choisissant des personnes qui ne pourront pas verbaliser leur opposition et les dénoncer. »

    Les victimes sont souvent très jeunes. Toujours selon le sondage mené par David Gourion et Séverine Leduc, l’âge de la première violence sexuelle subie était inférieur à 14 ans dans 47% des cas et à 9 ans dans 31% des cas. Sophie avait 13 ans quand elle a été violée par son petit copain de 19 ans :

    « Il me répétait sans cesse “j’ai envie de toi”, pour moi cela signifiait qu’il avait envie de passer du temps avec moi. »

    Un mercredi de mai, elle rejoint le jeune homme sur une ancienne voie désaffectée, là où les jeunes squattaient pour boire de l’alcool. « J’ai bu une bière pour faire comme les autres. Puis, je me suis retrouvée seule avec lui et il m’a sautée dessus. »

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    Hélène a été agressée à 27 et 33 ans. À chaque fois par des prêtres. / Crédits : Colombe Nicolas

    Marie, non plus, n’a rien vu venir :

    « J’ai été violée, parce-que je n’ai pas compris les intentions de l’autre. J’ai été manipulée. Quand il m’a violée, j’avais 12 ans, et je ne me suis pas débattue. »

    Ne pas être en état de se défendre ou d’appeler à l’aide est fréquent chez les victimes d’agression sexuelle et de viol. Lors d’une forte expérience traumatique, le cerveau mobilise deux mécanismes de survie : la sidération et la dissociation. Ces mécanismes sont particulièrement marqués chez les personnes atteintes de TSA du fait de leur fonctionnement autistique. « Au moment de ces violences, les victimes sont tétanisées. Elles peuvent tomber dans un sentiment d’étrangeté avec une impression d’être spectatrice des événements. Cela peut aller jusqu’à l’amnésie traumatique qui fait “oublier” le viol subi à la victime », explique Muriel Salmona. Ce phénomène peut durer des années, jusqu’à ce qu’un élément déclencheur comme une odeur, une vision, fasse tout ressurgir. Pour Marie, tout est revenu quand elle a recroisé l’un de ses agresseurs :

    « La seule chose que j’ai vu, c’était son regard. Cela m’a retourné le cerveau. Je ne savais plus si j’étais ici ou là-bas, j’étais perdue. »

    Un impact psychotraumatique bien plus important

    Comme placée dans une machine à remonter le temps, Marie s’est retrouvée téléportée sur la scène de son viol, revivant la douleur, les odeurs, le bruit. Les violences sexuelles ont un impact psychotraumatique bien plus important sur les personnes autistes que sur le reste de la population. « Les réactivations de la mémoire traumatique sont plus fortes, moins contrôlables », analyse Muriel Salmona :

    « Elles aggravent le syndrome autistique et accentuent leurs traumatismes en leur faisant revivre les violences qu’elles ont subies. »

    Pour tenter de soigner les trauma qui la détruisent, Marie est hospitalisée une semaine sur trois. Si aujourd’hui, la jeune femme arrive à mettre des mots sur ce qui s’est passé, il y a quelques années encore, cela aurait été impossible. « Les victimes sont envahies par les phrases de leur agresseur qui a le pouvoir de dire ce qu’il s’est produit, et donc le pouvoir de renverser la culpabilité et la responsabilité sans que les victimes s’opposent à cette interprétation des faits. Pour réduire au silence les victimes, c’est parfait », souligne la psychiatre. Il a fallu du temps à la jeune femme pour s’exprimer. « Si on n’est pas écouté tout de suite, on ne parlera plus jamais ou pire, on tombera dans le déni », précise Marie Rabatel qui évoque, pour appuyer ses propos, les chiffres de l’enquête de David Gourion et Séverine Leduc :

    « 51% des femmes autistes expliquaient avoir subi une pénétration par la contrainte (mensonge ou manipulation) et seulement 39% déclaraient avoir subi un viol. On est dans un déni total, il faut agir. »

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    Pour tenter de soigner les trauma qui la détruisent, Marie est hospitalisée une semaine sur trois. / Crédits : Colombe Nicolas

    Omerta

    Un déni renforcé par la loi du silence qui règne particulièrement au sein du couple, des familles et des institutions où s’exercent ces violences. Quand Hélène a parlé de sa première agression aux religieuses de son diocèse, elles ont juste dit que d’autres femmes s’étaient plaintes du même prêtre. Rien de plus. Alors la jeune femme a écrit à l’évêque pour lui raconter ce qu’elle avait vécu. Elle n’a obtenu aucune réponse :

    « Cela m’a anéantie. J’avais l’impression que c’était moi qui avait un problème. Je pensais que j’avais mal interprété ses gestes. Je me trouvais terriblement ingrate. »

    Alors quand Hélène a subi une seconde agression, elle s’est murée dans le silence. « Je me suis dis : “là c’est la deuxième fois que cela arrive, ils vont vraiment penser que tu inventes”. » Avec le temps, Hélène les avait pratiquement occultées. C’est grâce au travail de Muriel Salmona et de Marie Rabatel qu’elle a pu faire ressortir ces événements traumatiques de sa mémoire.

    Comme au sein de l’Église, l’omerta sur les violences sexuelles règne dans la communauté autistique. Et pour cause, elles ont parfois lieu à l’intérieur même des établissements spécialisés qui accueillent notamment les mineurs présentant des TSA. « Les familles ont des difficulté à dénoncer ces violences du fait de leur dépendance à ces Instituts médico-éducatifs qui sont parfois les seuls à prendre en charge leurs enfants, faute de structures spécialisées et d’auxiliaires de vie au sein des écoles », explique Marie Rabatel.

    Une parole disqualifiée

    Faute d’écoute et de considération, le dépôt de plainte après un viol reste très minoritaire. Comme beaucoup d’autres femmes, Sophie ne s’est pas sentie légitime à porter plainte, par peur d’être « moquée et humiliée ». Aujourd’hui, aucune de ses agressions n’apparaît dans les fichiers de la police. C’est comme si elles n’avaient jamais existé :

    « Mes agresseurs n’ont rien subi, rien réparé, ils ne se sont pas excusés. »

    Selon l’enquête menée par David Gourion et Séverine Leduc, même si certaines femmes ont osé pousser les portes des commissariats, seulement 4% d’entre elles ont déclaré qu’il y avait eu une suite juridique et qu’elles avaient bénéficié d’un soutien psychologique. Et pour cause, les personnes présentant des TSA ont un risque encore plus grand de voir leur parole disqualifiée, que leur témoignage paraisse inutilisable comme élément de preuve, faute de savoir l’interpréter. Témoigner face à un policier peut s’avérer très compliqué, explique Marie Rabatel :

    « Quand une personne autiste victime de viol veut aller porter plainte à la gendarmerie ou à la police, elle doit raconter son histoire à un inconnu. Cela peut la rendre mutique. Elle peut se noyer dans ses mots ou donner l’impression d’être anesthésiée émotionnellement, déconnectée, indifférente. »

    Quant aux autres victimes, celles qui sont dans l’incapacité de s’exprimer verbalement à cause de leurs TSA, elles sont difficilement « identifiées » par les médecins. « Une personne autiste qui va avoir vécu un traumatisme et qui va avoir un comportement en lien avec ce traumatisme, on va dire que c’est son handicap qui justifie cette attitude », explique Marie Rabatel. Conséquence, on lui administre des traitements pour calmer les troubles du comportement qui vont masquer les violences sexuelles subies.

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    #Autismetoo / Crédits : Colombe Nicolas

    Marie Rabatel insiste sur la nécessité de dispenser des formations et de délivrer des outils pour lutter contre ces différents types de situations :

    « Les professionnels doivent savoir repérer les troubles psychotraumatiques, et comprendre les TSA, afin de mieux écouter et mieux accompagner les femmes. Ce n’est que grâce à cela qu’on sera entendues et que l’on arrivera à prévenir les violences sexuelles et les réprimer. »

    « Ma grille de lecture de la vie n’a clairement pas été la bonne »

    Ces troubles psychotraumatiques ne sont pas les seuls à passer sous les radars des médecins. Selon plusieurs études (notamment une enquête du Centre américain pour les informations biotechnologiques), l’autisme serait sous-diagnostiquée chez les filles qui auraient tendance à camoufler leurs TSA. « Cette absence ou ce retard de diagnostic les exposent à des violences sexuelles », explique Marie Rabatel.

    A 38 ans, Sophie est en attente de diagnostic. Pour l’instant, les tests passés laissent supposer un fonctionnement autistique. Sophie ne sait pas si elle aurait eu une vie différente si on l’avait diagnostiquée plus tôt :

    « J’aurais été soit plus attentive, soit plus méfiante. Mais je ne sais pas ce que cela aurait évité ou pas. Ce que je sais, c’est que ma grille de lecture de la vie n’a clairement pas été la bonne toute ces années. L’écoute des pouvoirs publics, la sensibilisation, n’ont pas été bonnes non plus. Peut être, dans un monde plus attentif, me serais-je tout de même fait agresser mais j’aurais pu être écoutée et comprise, reconnue comme une victime ».

    * les prénoms ont été modifiés.

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