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    16 / 05 / 2019

    Une culture populaire en danger

    Les nouveaux stades mettent en péril les buvettes historiques

    Par Christophe-Cécil Garnier

    Autour des stades, ils sont des dizaines de petits commerçants à proposer à manger et à boire avant les matches de foot. Appréciés des supporters, icônes du football populaire, ces stands perdent pourtant du terrain face aux fanzones.

    Angers - Le match qui oppose le SCO d’Angers au Stade Malherbe de Caen ne commence que dans quatre heures. Mais à côté du stade Raymond Kopa, les stands de buvettes sont déjà là. Les enseignes sont installées depuis 11h du matin et chacun s’active pour préparer les steaks, les hot-dogs et les oignons qui rempliront les ventres et les mains des supporters dans quelques heures. « On prend du temps à se préparer. Avec l’âge, on fait les choses moins vite », sourit une vendeuse de l’échoppe Chez Coco, où un étendard du club local trône fièrement. Âgée de 67 ans, la marchande ambulante explique que l’enseigne est là depuis la création du SCO d’Angers, soit 1919. Elle représente la quatrième génération de vendeurs. « Je suis sûrement la dernière. Nos enfants ont fait des études et ne reprendront pas le stand », dit-elle avec une pointe de fierté dans la voix.

    Dans chaque stade de football, il y a toujours plusieurs buvettes d’où s’échappent une savoureuse odeur de graillon. Populaires et conviviaux, ces commerces ambulants sont le lieu de rendez-vous des supporters qui préparent ou débriefent la rencontre. Les échoppes remplissent des parvis entiers dans certaines villes, on en compte 6 à Nice ou à Caen, 10 à Guingamp ou encore 19 à Nantes. « On fait partie du décor. Je suis très attaché à l’ambiance autour du stade. Les commerçants comme moi font la connexion entre les supporters », fait valoir Marc Corgnet, patron d’un énorme snack nantais qui compte « 15 à 20 salariés ». « Tout cela fait partie du folklore. Quand Nantes était en Ligue 2, il y avait du monde grâce à nous », assure Jean-Yves Hamon, propriétaire de Chez Jean, où l’on propose sandwiches et boissons à emporter.


    Une longue liste d’attente

    La situation nantaise est unique et ravit de nombreux fans comme Florian Le Teuff, le dirigeant de l’association de supporters À la Nantaise, qui défend un actionnariat populaire. « Ce qui m’a attiré au stade, ce n’est pas le football mais l’ambiance. L’odeur de saucisse et le brouhaha qu’on ressent autour et dans le stade », se rappelle celui qui a vu son premier match à douze ans, en 1992.


    Mais rejoindre la communauté de vendeurs nécessite de la patience pour les restaurateurs. « Les places sont transmises de génération en génération. Il y a une liste d’attente pour ceux qui n’ont pas d’enfants pour reprendre la suite », explique Jean-Yves Hamon, qui est aussi président de l’association des commerçants. « Les droits des places sont gérés par ceux qui organisent l’espace public, comme les marchés de fruits et légumes. Quand quelqu’un arrête pour différentes raisons, ces gens décident s’il y a un emplacement de libre et s’ils font une attribution », continue Marc Corgnet.

    Le prix de l’emplacement est d’environ 200 euros par match, soit entre 90.000 et 100.000 euros par an qu’empoche la municipalité selon Ouest-France. Et pourtant, on se bat pour ces places : il y a actuellement une cinquantaine de personnes sur la liste d’attente.

    Le million d’euros chaque année ?

    « On n’aime pas parler d’argent. Mais je pense qu’avec tous les commerçants, on doit avoisiner le million d’euros [de chiffre d’affaires] chaque année », lance Marc Corgnet, qui parle « d’estimation ». « Je ne suis pas dans la tirelire des autres ». Des chiffres qui font des envieux. Pour le vendeur, « c’est le souhait de tout dirigeant de club de première division de gérer nos emplacements pour avoir un monopole sur toute la restauration et contrôler les prix ».

    Changer la buvette pour les supporters, c’est porter atteinte à l’identité du club. Autour du stade Bauer de Saint-Ouen (93), l’arrivée de foodtrucks avec des menus un peu plus élaborés a fait grincer des dents les aficionados du Red Star, qui goûtaient déjà peu la politique de partenariat du club avec Vice, comme l’a raconté StreetPress dans un précédent article..


    Le business des nouveaux stades

    Avec l’argent en jeu, ces commerces sont en voie de disparition. La construction des nouveaux stades en France pour l’Euro 2016, dans les zones périphériques des villes hôtes, a permis aux clubs de foot de mettre de côté les marchands historiques. À Bordeaux, par exemple, les supporters pouvaient trouver une dizaine d’enseignes sur leur chemin pour aller au stade Chaban-Delmas. Avec le Matmut Atlantique, la nouvelle enceinte livrée en 2015, les marchands ambulants ont été déplacés 800 mètres plus loin, à dix minutes à pied. Une fanzone entoure désormais le stade et les services de restauration ont été confiés à une filiale de Casino.

    Face à ce déménagement de force, certains commerçants ambulants tentent de protester. À Bordeaux, ils ont organisé des opérations escargot en 2015. « La mairie veut éliminer la concurrence. On a nommé cet emplacement le cimetière des commerçants de Chaban. Pour nous c’est la mort. Il n’y aura que quelques dizaines de personnes qui vont passer par là. Les supporters vont rester autour du stade, et ne vont pas aller aussi loin », déclarait David Baptista, le président du syndicat Cid-Unati Gironde, à France Bleu en 2015.

    Les supporters de toujours continuent de se rendre au « cimetière » et à soutenir leurs marchands ambulants. « Si on veut manger une frite chaude, on va là-bas, parce qu’on veut pas se taper la pizza surgelée et réchauffée de la fanzone qui est impersonnelle, comme le stade », confie un leader des Ultramarines, le groupe de supporters bordelais. Ce dernier pointe l’inefficacité de ce nouveau système aseptisé et la faible affluence des nouvelles zones. « Ça ne marche pas. À l’arrivée du nouveau stade, il y avait une trentaine d’espaces. Ils les ont réduits à une dizaine. Dans certains autres clubs, les gens ont l’habitude de venir une heure et demie avant pour passer un moment de convivialité. Plus ici ». Une enquête de la Ligue de Football Professionnel a montré en 2017 que les supporters n’étaient pas satisfaits de l’accueil, de la diversité ou de la qualité des produits proposés et surtout des prix, jugés trop chers.

    Les commerçants nantais résistent

    À Nantes, l’annonce de la construction d’un nouveau stade a provoqué des remous chez les commerçants. Jean-Yves Hamon, le président de l’asso nantaise, contextualise : « Les exemples de Lyon et Bordeaux nous inquiétaient. Nous, on a eu la chance d’être soutenus par la ville et la métropole de Nantes. Chaque région est particulière et tout dépend des baux que les commerçants ont signés avec la municipalité. Nous, on a de très très bons rapports. »


    Ce dernier, qui vend des sandwiches aux supporters du FC Nantes depuis plus de 30 ans, ne craint pas la concurrence et les changements souhaités par les clubs. « On est arrivés à la Beaujoire en 1984, on nous a toujours dit qu’on serait dégagés du jour au lendemain. On est en 2019 et on y est toujours. Le forcing, on l’a subi plus d’une fois », persifle Jean-Yves Hamon. Marc Corgnet, son voisin de vente, est moins optimiste et prend l’année 2008 pour exemple. Cette année-là, lors d’un match, les 22 snacks sont tous contrôlés au coup d’envoi par le procureur de la République, qui débarque au stade avec 22 contrôleurs fiscaux, 22 policiers en civil et 22 policiers en tenue.

    « Et là, quelques-uns y ont laissé des plumes… Tout ça va revenir, je pense. C’est le problème des commerçants ambulants, on est toujours sur un fil. »

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