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    19 / 07 / 2019

    « Ailleurs, les petites vieilles nous regardent comme si on était des terroristes »

    Le Madrilène, bar-PMU de Neuilly et QG des petites mains de la ville

    Par Hélène Musca

    Le bar-PMU le Madrilène, est le QG de ceux qui travaillent à Neuilly sans y vivre. Personnel de ménage, ouvriers… Ils sont au service des riches habitants de la commune.

    Neuilly-sur-Seine (92) - « Salam ‘Aleykoum. » Un casque de chantier vissé sur la tête, Nassim joue des coudes pour commander un allongé au bar. À côté de lui, des ouvriers en bleu de travail avalent des shots d’expresso tout en discutant en polonais. Des tickets de loto chiffonnés traînent sur les tables, le comptoir est poisseux de bière et la décoration, inexistante : « Le Madrilène » ressemble à n’importe quel rade parisien… Si ce n’est qu’il se trouve au coeur de Neuilly-sur-Seine. Avec un revenu médian de 43.350 euros par habitant (contre 20.300 euros en moyenne en France) cette commune des Hauts-de-Seine est la 4e plus riche de France.

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    Salim (à gauche) et Momo posent devant le bar. / Crédits : Hélène Musca

    Mais Le Madrilène donne à voir une autre facette de la ville. Implanté au bord de la nationale qui relie Paris à La Défense et en face de la ligne 1 du métro depuis son ouverture en 2003, il tire son nom de l’avenue de Madrid dont il fait l’angle. c’est devenu le repaire de ceux qui travaillent à Neuilly sans y vivre. « C’est pas l’endroit où vont les gens qui ont du fric, ça c’est clair ! », rigole Elias, les cheveux gominés en arrière et un attaché-case à la main. Le banquier de 33 ans passe devant le PMU tous les matins pour aller au travail. « Y’a toujours que des ouvriers, des femmes de ménage ou des gardiens d’immeuble, ici. » Alice, une Neuilléenne de 23 ans, avoue y mettre les pieds le moins possible. « On ne va jamais dans ce bar, sauf quand on doit acheter des clopes en urgence, un dimanche après-midi ou un jour férié. Ça craint un peu, en fait… »

    « Un PMU, c’est le lieu populaire par excellence »

    « Alors, on boit un coup ou on tue le chien ? » Derrière le zinc, Bob prépare trois pastis en blaguant avec les habitués. Gilles et lui sont les véritables piliers de l’établissement : les deux serveurs bossent au Madrilène depuis plus de dix ans. Ils appellent tous les clients par leurs prénoms et leur claquent la bise. Les quinquas ont vu partir les premiers gérants, deux frères kabyles qui ont pris leur retraite l’année dernière et sont rentrés en Algérie. Ils travaillent désormais pour Ke Li, un Chinois taiseux plus soucieux de « faire tourner la baraque » que de discuter de l’âme des lieux.

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    Bob ne reste jamais longtemps sérieux derrière son bar. / Crédits : Hélène Musca

    « On est un peu la mémoire de l’endroit, du coup », explique Gilles en passant la main sur son crâne dégarni. « Quand j’ai commencé, c’était un peu plus chic, il y avait même un comptoir en marbre », se souvient Bob. Les précédents patrons ont fini par le faire enlever :

    « Ça ne collait pas, de toute façon : un PMU, c’est le lieu populaire par excellence, et celui-ci n’échappe pas à la règle. »

    Le Madrilène est ouvert 7 jours sur 7, de 5h30 à 21 heures sans interruption. Les ouvriers qui entament leur journée et les gardiens de nuit qui la terminent s’y retrouvent tous les matins pour un café au comptoir – il coûte un euro plus cher en terrasse. À partir de 15 heures, les habitués viennent pour décompresser après le travail, parier sur les matchs de la soirée et boire des bières. « C’est mon moment préféré », rit doucement Ousmane, un Sri Lankais de 42 ans qui fait des ménages à Saint-Dominique, le lycée privé et catholique du coin. Après sa pinte de 1664, il sort en terrasse pour faire un Skype avec sa femme, qui vit toujours à Colombo. « J’aurais peut-être assez d’argent pour rentrer en décembre », confie-t-il, plein d’espoir.

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    Ousmane vient tous les jours à la débauche au « Madrilène ». / Crédits : Hélène Musca

    « Ce bar, c’est chez nous ! »

    « Moi, c’est le seul café de la ville où je me sens bien », marmonne Nassim, en grattant distraitement un Black Jack à l’aide d’une pièce de vingt centimes. À 39 ans, il travaille pour la Snadec, une entreprise de désamiantage installée à Neuilly, mais habite à Gonesse (Val d’Oise). Après ses trente minutes de route quotidiennes, il vient toujours boire un allongé à 6h30 – son petit « moment de détente » avant d’attaquer le boulot. « Ailleurs, on nous prend de haut, c’est cher et les petites vieilles nous regardent comme si on était des terroristes lorsqu’on parle arabe entre nous ! », soupire l’ouvrier en pointant du doigt sa combinaison rouge, râpée au niveau des coudes et des genoux.

    « Ce bar, c’est chez nous ! », acquiesce Salim sous sa casquette. Né d’une mère marocaine et d’un père algérien, cet ouvrier des réseaux de 31 ans vit à Puteaux et passe plusieurs fois par jour au troquet, « pour voir les copains ». Il passe les doigts dans sa barbe : « Tout le monde se connaît, on se parle, on boit des coups ensemble. Ça me rappelle le bled ! » L’arrivée d’Hakim coupe court à son élan de nostalgie. Le chauffeur-routier de 30 ans, de Puteaux lui aussi, a les bras de deux couleurs différentes : il a passé les trois derniers jours dans les bouchons, un coude posé sur sa fenêtre ouverte pour échapper à la chaleur. « J’ai l’air d’un con, maintenant, je suis bicolore ! », râle-t-il. « Joli bronzage, mon pote ! », se marre Salim en lui tapant sur l’épaule.

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    Hakim et son bronzage « bicolore ». / Crédits : Hélène Musca

    Installée deux tables plus loin, Amina (1) tire lentement sur une Marlboro. C’est l’une des rares femmes habituées du « Madrilène ». Elle a travaillé pendant 12 ans « à deux rues d’ici », en tant que cuisinière de la princesse Béatrice de Bourbon des Deux-Siciles, descendante de la famille Bonaparte. « Je devais préparer des banquets incroyables pour des duchesses, des comtes, des princes », explique-t-elle avec fierté, avant d’ajouter : « Vous savez, contrairement à ce qu’on pense, ce sont des gens qui travaillent énormément. » En parlant, la quinqua frotte une trace de brûlure sur sa main. « Une cicatrice de guerre », souffle-t-elle dans un sourire.

    Des cicatrices de guerre, Malik en a aussi. Ses mains sont couvertes de cals et d’ampoules crevées. Ce Tunisien de 36 ans est maçon et travaille sur l’un des chantiers de l’avenue Charles de Gaulle. Il fait tous les jours la navette entre Neuilly et Aulnay-sous-Bois (93), où il vit avec sa famille. Son père, arrivé en France il y a quarante ans, était lui aussi ouvrier. « Il disait toujours qu’on voit la qualité d’une personne à ses mains », confie-t-il. « Mais j’ai honte des miennes : en France, elles veulent juste dire : “Il n’a pas fait assez bien” ». Il désigne d’un coup de menton timide un homme en costume qui passe acheter des cigarettes :

    « Moi, je veux que mes enfants aient les mains des hommes de Neuilly. »

    Article en partenariat avec le CFPJ.
    (1) Le prénom a été modifié.
    Edit le 23/07/2019 : nous avions indiqué qu’il s’agissait du dernier bar-PMU de la ville. Ce n’est pas le cas.

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