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    16 / 12 / 2019

    Le calme plutôt que la brutalité de la vie sur les trottoirs de Paris

    Les SDF du bois de Vincennes

    Par Antoine Tamet

    Près de 150 SDF vivent au bois de Vincennes. Beaucoup de travailleurs pauvres et des migrants venus d’Europe de l’Est, cabossés par la vie. Nadir, Christophe, Romano et les autres racontent leur quotidien.

    Bois de Vincennes, Paris 12 – L’énorme rocher du zoo pointe entre les feuilles. Engoncé dans son pull en laine et sa doudoune, Christophe sort de sa tente. Il a dormi habillé, emmitouflé sous un tas de couvertures élimées. Avec sa barbe grisonnante et son bonnet de laine bordeaux, il pourrait passer pour un vieux loup de mer. C’est dans cette forêt qu’il a échoué. À l’abri des regards, le Bulgare s’assoit devant une table basse adossée à un arbre. Gobelets en plastique, bouteilles et cendriers s’y entassent. Christophe se verse un grand verre de café froid, laissé dehors toute la nuit, et roule une cigarette. Il parle peu. Dans un français hésitant, il explique qu’il dort ici depuis près de dix ans.

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    Christophe a essayé trois fois d’aller en foyer. Le bruit, le monde et les vols l’ont poussé à rester au bois de Vincennes. / Crédits : Antoine Tamet

    Comme lui, selon un décompte réalisé lors de la deuxième Nuit de la solidarité en février dernier, 639 sans-abris dorment dans les zones boisées de la capitale et ses alentours. 150 habitants à l’année pour le seul bois de Vincennes, selon la maire (PS) du XIIe arrondissement, Catherine Baratti-Elbaz. Des hommes seuls en majorité, dont beaucoup, comme Christophe, viennent d’Europe de l’Est. Les promeneurs qui passent à proximité jettent à peine un regard aux tentes vert et bleu. Souvent, il faut un fait divers sinistre pour entendre parler des habitants du bois de Vincennes. Comme en septembre dernier, où un sans-abri polonais de 63 ans a été retrouvé mutilé, avant de succomber à ses blessures.

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    La mairie tolère leur présence. Elle ne les chasse pas, mais interdit les cabanes pérennes et les meubles. Près de l’avenue du Tremblay, Nadir, 42 ans, protège sa tente. Il y fixe plusieurs bâches en prévision du mauvais temps. Absent durant un temps, il est revenu dans le bois il y a un mois et demi. L’homme a bien intégré les règles : pas de déchets, rien qui ne dépasse de son abri. « La propreté de Paris est passée une fois, mais ils ne m’ont rien dit : j’ai mon sac-poubelle, mon cendrier… », se souvient le quadragénaire.

    La débrouille au jour le jour

    À 20 mètres de chez Christophe, deux autres tentes sont installées. Nikat, 50 ans, sort de la plus grande en sandale malgré le froid. Bulgare également, il vit en France depuis neuf ans et habite la forêt depuis deux ans et demi. Pour échapper à l’humidité, il a suspendu chaussures et vêtements sur des cintres accrochés à des branches. Un autre arbre accueille le miroir qu’il utilise pour faire sa toilette. Nikat passe sa main sur son menton rasé de près : un luxe ici. Comme il n’y a pas de douches publiques dans la forêt, la majorité des sans-abris font de longs trajets pour se laver.

    Après la salle de bain, la salle à manger. Une salade de pâtes sous plastique trône sur une table composée d’un rondin et d’une planche. « Emmaüs », explique Nikat. « Avec les Restos du Cœur, il y a tous les jours un endroit où on peut manger, sauf le dimanche et au mois d’août. Ce soir, je vais y aller. Demain aussi », raconte Nadir. Celui des Invalides à sa préférence :

    « Je les ai tous fait et, comparé aux autres, c’est le meilleur. Ce qu’ils donnent là-bas, on ne le trouve pas ailleurs. C’est bourgeois ! Ils donnent des salades et des sandwichs Cojean à 7 ou 8 euros. Des trucs classes. »

    Je t’appelle depuis la forêt

    Parfois, la mère de Nikat lui passe un coup de fil depuis la Bulgarie. Elle voudrait qu’il rentre pour les vacances. « Je n’y vais pas beaucoup. Ici, j’ai du travail. Et je n’ai pas d’argent », explique le quinquagénaire. Vieil appareil à clapet ou smartphone qui donne accès à Internet, chacun ici s’est débrouillé pour se procurer un portable. « J’ai une grande batterie, de quoi recharger six ou sept fois mon portable », se félicite Nadir. Régulièrement, il fait le trajet jusqu’aux locaux de l’association Aides, dans le 2ème arrondissement, ou à la Bagagerie, située près du bassin de la Villette. Sa batterie y reste à charger pour la nuit.

    Les journées sans vadrouilles, le quadragénaire écoute la radio. France Info enchaîne les flashs d’actualités à mesure qu’il aménage son coin. Pour tromper l’ennui, ce geek de la forêt a fait ses provisions culturelles. « Je télécharge des films sur un ordinateur, je les copie et les mets sur mon portable. Le soir, j’aime bien regarder des mangas, des documentaires… », détaille Nadir. Le curieux parle avec autant de passion de Dragon Ball, One Piece et Naruto que des documentaires sur la nature, l’espace et les animaux préhistoriques :

    « Je suis autodidacte, j’aime bien apprendre. »

    Trouver un job

    Nikat désigne la tente vide de son voisin. Ce dernier est parti bosser. Le Bulgare attend un coup de fil pour partir à son tour. « Je fais de la peinture sur des chantiers, je trouve du travail grâce à un patron polonais », explique-t-il. Ses journées de boulot lui rapportent entre 50 et 70 euros. Ici, le bâtiment est un gros pourvoyeur d’emplois. Luca, 36 ans, pose du placo pour 90 euros la journée. Ce grand gaillard aux cheveux courts vient de Roumanie. Là-bas, il aurait touché 25 euros pour les mêmes missions. « Du travail, il y en a en Roumanie. De la paye, non », explique-t-il.

    Derrière lui, le canapé-lit déployé, couvert de plaids, apparaît dans l’ouverture de sa grande tente bleue. À côté, un tabouret joue le rôle de table à manger. Quatre pommes et une baguette sont posées dessus. Une glacière et des bouteilles de lait traînent au sol. Luca loge ici depuis deux mois. Le Roumain a un objectif : dans deux semaines, s’il a toujours un travail, il cherchera une chambre ou un studio. Mais comme pour ses voisins de la forêt, l’entreprise risque d’être compliquée. Avec un tout petit salaire et bien souvent aucune fiche de paye, une nationalité étrangère et aucun garant, difficile de convaincre un propriétaire parisien.

    Romano, l’ancien soldat

    Romano explique ne pas parler assez bien français pour travailler. Ce Russe qui – par coquetterie peut-être – refuse de donner son âge, n’a pas d’expérience dans le bâtiment à faire valoir. « J’étais soldat à Donetsk, en Ukraine », affirme-t-il. Romano dit avoir déserté. Il a jugé le conflit entre la Russie et l’Ukraine trop bête pour qu’il y laisse sa peau. Il tente de traduire ses opinions politiques :

    « Zelynski est oligarchien ; Poutine no good mais il n’y a personne d’autre ; avant lui, communisme no good. »

    Débrouillard, l’homme s’est aménagé quelques sièges avec des bûches. Il se grille parfois un peu de viande sur une vieille grille de métal. Pour la douche, le Russe a fixé un gros bidon d’eau renversé entre deux arbres. Sacrée installation pour quelqu’un qui ne dort ici que depuis deux mois. Rasé de près, souriant, Romano se pose pour discuter. Lorsqu’il porte la main à la bouche pour tirer sur sa cigarette, on y distingue une alliance. L’ancien soldat dit avoir abandonné sa femme et son bébé en désertant. Ils ont fini par divorcer. Malgré tout, il porte encore la bague. Aujourd’hui, il veut retourner à Donetsk. Depuis la forêt, il suit l’évolution de la situation politique. « Avant, les négociations, c’était Poutine, Porochenko, Merkel et Hollande. Ça ne bougeait pas. Maintenant, il y a Macron et Zelynski », détaille-t-il, plein d’espoir. Un jour, c’est sûr, il rentrera.

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    Depuis le bois de Vincennes, Romano surveille l’évolution politique de l’Ukraine. Un jour, il retournera là-bas. / Crédits : Antoine Tamet

    L’ancien employé de musée

    Nadir avait une bonne situation avant. Quelques années en arrière, il travaillait au musée du Quai Branly. L’air rusé, le quadragénaire raconte un poste planqué, bien payé, où il était le chouchou d’un supérieur. Mais quand sa sœur épouse un Belge, propriétaire d’une chaîne de restaurants, il démissionne pour aller les aider. « Je ne serais pas parti là-bas, je serais au musée », soupire-t-il dans la fraîcheur de l’automne. Car un peu moins de deux ans plus tard, sa sœur est victime de violences conjugales. Elle divorce. Dans la foulée, Nadir perd son emploi. Les ennuis s’enchaînent, jusqu’à ce que le Parisien soit mis à la porte par son propriétaire.

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    Dans un premier temps, il essaye de poser sa tente sur un trottoir de la capitale. « C’était une vraie galère : on pouvait venir le soir, mais il fallait tout emmener le matin et partir quand les magasins étaient encore fermés », soupire-t-il. Comme il a fait un peu de prison, son SPIP (service pénitentiaire d’insertion et de probation) lui trouve un foyer pour anciens détenus. Le bruit y est insupportable. « Là où j’étais, c’était du matin au soir : les camions, les voitures, les livreurs dès 6h du matin… C’était prise de tête. Même si j’avais où dormir, et j’y suis resté un an et demi, je venais parfois passer trois jours ici, dans la nature ». La direction du foyer change, les règles aussi, et Nadir finit par être expulsé. Il s’installe au bois. « C’est le calme, la tranquillité. Comme faire du camping… Sauf que j’habite là ». Pas question de se résigner. Le sans-abri vise une formation de magasinier-cariste, et se vend déjà :

    « Je pense que c’est mon truc : j’ai eu des problèmes avec la justice, mais quand j’étais dans le deal, j’étais prévoyant, j’avais toujours des stocks ».

    La forêt cache mais ne protège pas

    Pour l’instant, l’ambitieux souffre de problèmes d’estomac et a besoin de soins. Le traitement réclame une hospitalisation d’un mois. Mais Nadir galère à prendre rendez-vous. Blasé, il évoque aussi des complications au niveau des jambes et un problème nasal. « Je veux régler mes soucis de santé avant de travailler ». En semaine, le malade quitte donc sa tente pour trouver des accès à Internet et faire ses démarches. Il n’est pas le seul à avoir été cassé par la rue : plus loin, un homme âgé jette quelques morceaux d’escalope aux chats sauvages qui approchent de sa tente. Il refuse de donner son nom, mais montre un papier indiquant qu’il a rendez-vous à l’hôpital à 16h30. Ses jambes et son dos le font souffrir. L’homme attrape un sac, un gros manteau et commence sa longue marche : il est 11h.

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    Viktor vient de Russie. Il dort en forêt depuis 15 ans. Dans son bric-à-brac, il garde précieusement une batterie de secours pour son téléphone portable, nécessaire pour survivre ici. / Crédits : Antoine Tamet

    Aux problèmes de santé s’ajoutent les questions de sécurité. Ici, les embrouilles ne sont jamais loin. Viktor, un Russe de 54 ans qui dort près du château de Vincennes depuis une quinzaine d’années confirme : « Il y a beaucoup de voleurs ici ». Les accusations entraînent des tensions. « J’ai dû bouger ma tente parce que mon pote a cru que je l’avais volé », complète Nadir, dépité. La technique est enfantine : venir en journée, appeler plusieurs fois pour vérifier son absence et se servir. Le geek de la forêt garde sur lui papiers, portable et batteries. Il a déjà perdu une tente et une bâche. « Ils sont bêtes : on est en galère, on a rien », grogne-t-il. Seule solution : rester à distance raisonnable des sentiers de balade, et espérer que les voisins surveillent un peu. Mais comme il le répète si bien, dans la forêt, c’est « chacun pour soi et Dieu pour tous ».

    En partenariat avec le CFPJ.

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