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    27 / 03 / 2020

    « Je sens déjà la fatigue sur mon corps »

    Insalubrité, manque d’espace, promiscuité : le pénible confinement des mal-logés

    Par Lina Rhrissi

    Habitat minuscule, surpeuplement, moisissures ou souris… Pour les mal-logés, les mesures pour lutter contre la pandémie du coronavirus entraînent du stress et des risques sanitaires accrus.

    « Avant je restais à la fac pour réviser mais depuis le confinement, c’est très compliqué de suivre les cours à distance », déplore Moussa (1), étudiant en L1 d’administration économique et sociale à l’Université Paris Nanterre. « Ici je n’ai pas de table et pas de place pour ranger mes affaires. Il y a trop de bruit et toujours des gens qui sortent et qui rentrent. »

    Le Malien de 26 ans partage avec ses deux cousins une chambre individuelle de 12m2, comprenant un lit et une salle de bain, dans un foyer de travailleurs migrants à Aubervilliers. Chaque soir, les trois jeunes hommes sortent les deux matelas rangés sous le lit. Moussa rentre dans les critères des quatre millions de mal-logés en France, selon le dernier rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre. Parmi eux, les sans-abri et les habitants de bidonvilles, mais aussi les personnes en centres d’hébergement, à l’hôtel ou dans des habitations insalubres, trop petites ou surpeuplées, sans chauffage ou WC individuel.

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    Le foyer de migrants de Moussa, où il partage avec ses deux cousins une chambre individuelle de 12m2. Chaque soir, les trois jeunes hommes sortent les deux matelas rangés sous le lit. / Crédits : DR

    Depuis le confinement annoncé il y a onze jours par Emmanuel Macron, il est devenu impératif de rester chez soi et les seules sorties autorisées doivent être justifiées par une attestation. Après un très gros loupé des forces de l’ordre qui ont verbalisés des SDF pour non-respect du confinement, le ministre du Logement a annoncé samedi dernier la mise à disposition de 2.000 places d’hôtel supplémentaires en France pour héberger les sans domicile. Le gouvernement a également annoncé la prolongation de la trêve hivernale des expulsions locatives. Mais rien n’est prévu pour rendre supportable le confinement de ceux qui vivent dans de mauvaises conditions.

    À VOIR AUSSI : Les confinés, la série vidéo de StreetPress

    « Je sens déjà la fatigue sur mon corps »

    Depuis le 16 mars, Moussa n’a pas quitté le foyer, « même pas pour faire une balade ». Sa situation de demandeur d’asile le rend fébrile. « J’ai une attestation mais le mieux c’est quand même de rester enfermé pour ne pas être contrôlé par les policiers. » Arrivé en France en janvier 2019, il a rejoint ses proches à Aubervilliers il y a quelques mois. Avec les 400 euros que lui reverse l’Ofii (Office français de l’immigration et de l’intégration), il participe aux 200 euros par mois de loyer. Dans le bâtiment, les mosquées ont été fermées mais les cuisines communes – indispensables aux locataires – sont restées ouvertes. Une vingtaine de personnes par étage s’y croisent plusieurs fois par jour. « Ils ont mis des affiches pour nous dire de nous laver les mains, mais on n’a pas de gants ni de masques », dit Moussa, qui a réussi à se procurer du gel hydroalcoolique et reste le plus possible dans la chambre :

    « Si le confinement dure trop ça va être dur, je sens déjà la fatigue sur mon corps. Rester assis, ne pas faire de mouvements, ça pèse trop. »

    Pour Brigitte, 60 ans, ancienne employée d’aéroport, le manque d’espace dure depuis onze ans. La Réunionnaise vit avec son frère de 52 ans dans un 11m2 situé dans l’Est parisien, au rez-de-chaussée, composé d’un lit en mezzanine et d’un clic-clac, sans toilettes individuelles. « J’avais une maison à Romainville avec mes enfants mais après le divorce, mon mari n’a pas payé le loyer. On s’est fait expulser. » Alors, la mère de sept enfants a rejoint son frère dans la loge de leur mère gardienne d’immeuble, qui leur a été transmise à titre gracieux. D’habitude, ils sont trois, avec son fils de 23 ans, mais ce dernier est allé vivre le confinement chez sa soeur :

    « Moi je reste ici parce que je suis à risque, j’ai de l’asthme et le virus me fait peur. »

    D’autant que sa fille, caissière dans un supermarché, présente des symptômes proches de ceux du coronavirus. « Je ne suis sortie qu’une seule fois depuis le début, pour aller chercher ma Ventoline à la pharmacie. » Cela fait des années que Brigitte prend des cachets pour réussir à dormir dans une telle promiscuité. Depuis le confinement, son frère, vigile dans un musée, ne va plus travailler. « Parfois j’ai envie de me reposer un peu seule l’après-midi, mais ce n’est vraiment plus possible. » La visite de ses enfants ou pouvoir passer ses week-ends chez eux l’aidaient avant à supporter ce mode de vie.

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    Brigitte loge avec son frère dans la loge de leur mère gardienne d’immeuble, qui fait 11m2. Un manque d'espace que le coronavirus a amplifié. / Crédits : DR

    Survivre des semaines dans moins de 9m2

    De l’autre côté du périph’, à Saint-Mandé, dans le Val-de-Marne, Sophie vit dans un local « indigne » de moins de 9m2, situé au cinquième étage, depuis 2009. « J’ai dû fuir mon ancien logement parce que je me faisais agresser et je me suis faite avoir par un marchand de sommeil », rembobine la chargée d’accompagnement social. Surface de vie inférieure à celle exigée par la loi, éclairement naturel et ventilation insuffisante, installation électrique non-conforme et dangereuse, mauvaise évacuation de l’eau… En 2013, son logement a été frappé d’un arrêté préfectoral d’insalubrité. Elle ne paye plus les 597 euros de loyer que lui demandait sa propriétaire hors-la-loi. Cette militante de Droit Au Logement (DAL), l’association qui vient de créer une page Facebook pour donner la parole aux mal-logés pendant le confinement, n’a ni télé ni internet :

    « Je limite les branchements parce que j’ai peur que ça explose. Moi qui suis habituée à beaucoup sortir, je me sens très isolée. »

    Depuis que la clef des WC collectifs extérieurs à été perdue, Sophie utilise un pot de chambre qu’elle déverse dans les toilettes turques de l’autre côté de la cour. Avec les mesures liées au Covid-19, conserver une bonne hygiène est encore plus compliqué. Sa douche et son évier sont bouchés et le lieu d’accueil dédié aux femmes mis en place par le Samusocial où elle se lavait est fermé :

    « À la place, je mets un seau sous le robinet de mon évier et je fais comme je peux. »

    Aïssata (1), 35 ans, mère célibataire de quatre enfants de 2 à 13 ans, se bat aussi contre l’insalubrité de son logement. Depuis juillet dernier, son quatre pièces de 74m2 à la cité des 3000 d’Aulnay-sous-Bois est endommagé par un dégât des eaux désastreux. « Un soir, je suis rentrée et j’ai vu les murs de mes toilettes gonflés. Quand la peinture s’est percée, ce sont des excréments qui coulaient. » À ce jour, son bailleur social 1001 vies n’a toujours pas réglé son problème et la jeune femme, qui travaille dans la restauration, n’a pas les moyens de faire appel à une entreprise. La moisissure et l’odeur putride sont toujours là.

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    Le haut et le bas du mur chez Aïssata. Depuis juillet dernier, son appartement est endommagé par un dégât des eaux désastreux. Avec le confinement, la situation a empiré. / Crédits : DR

    L’humidité, qui concerne 20% des logements en France, crée une pollution de l’air intérieure qui a des conséquences respiratoires avérées. « Les enfants ont peur d’aller aux toilettes », raconte celle qui a contacté le mouvement La Révolution est en marche pour faire réagir son bailleur social. Avec le confinement, la situation a empiré. « Avant, j’avais l’habitude d’aérer quand on sortait pour que les murs sèchent mais je ne peux plus et on respire cet air 24h sur 24. Les petits n’en peuvent plus. Je suis déprimée, j’attends le soir pour pleurer pour qu’ils ne me voient pas. » Pour elle, le plus compliqué est de faire les courses :

    « Là je n’ai plus de pack d’eau ni de crème fraîche. Comment je vais faire pour sortir ? Je ne peux pas demander à ma soeur de les garder, ni les laisser seuls, ni les emmener car on risque de se faire verbaliser et ils vont toucher tout ce qu’ils voient. »

    « On préférerait payer un loyer qu’être ici »

    « Le pire, c’est de rester les uns sur les autres matin, midi et soir. On est obligés mais ce n’est pas facile », abonde Souleymane (1). Cloîtrés à huit dans une chambre d’une vingtaine de mètres carrés munie de lits superposés, l’employé de ménage de 38 ans, sa femme Mariame (1) et leurs six enfants souffrent de cette promiscuité accrue causée par le confinement. La famille originaire de Côte d’Ivoire vit dans un hôtel social géré par le Samusocial à Noisy-le-Grand, réputé pour ses souris et ses cafards, depuis trois ans. « Chaque matin, il faut déplacer un peu le lit pour nettoyer la moisissure à cause de l’eau qui coule. » Et leur petit frigo les oblige à retourner faire les courses souvent. « On préférerait payer un loyer qu’être ici », renchérit Mariame, qui lorgne sur les balcons des immeubles d’en face. Depuis que les établissements scolaires sont fermés, les enfants tournent en rond. Chaque matin, la plus jeune, 2 ans, pleure quand on lui rappelle qu’il n’y a pas école. « Le collège de ses garçons leur a bien donné une tablette pour deux, mais parfois c’est difficile, ils envoient beaucoup de devoirs, je finis tard et mon frère doit finir encore plus tard », témoigne Bakary (1), 14 ans.

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    La chambre de l'hôtel social de Souleymane et sa famille est marquée par la moisissure et la promiscuité. / Crédits : DR

    Les populations souffrant de problèmes respiratoires et d’autres maladies ont davantage de risques de complications en cas de contamination par le coronavirus. « Il suffit de penser aux conséquences du mal-logement sur les personnes quand elles y vivent quelques heures par jour, lorsqu’elles ont la possibilité de travailler ou sont scolarisées, pour comprendre que le confinement va avoir des effets négatifs », analyse Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation Abbé Pierre. À titre d’exemple, le surpeuplement augmente de 40% le risque de se déclarer en mauvaise santé. Pour le spécialiste, si les mesures sont prolongées, le gouvernement va devoir réfléchir à des solutions supplémentaires pour les mal-logés. « L’école me manque et j’aimerais bien vivre dans une maison avec chacun notre chambre », conclut le fils de Souleymane.

    (1) Les prénoms ont été modifiés.

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