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    02/07/2021

    « Quand on s’amuse tout en étant dans un fauteuil, le handicap disparaît »

    À Nanterre, on joue au foot en fauteuil

    Par Juliette Leste-Lasserre

    Tous les jeudis, des personnes handicapées physiquement se réunissent à Nanterre pour jouer au handifoot en fauteuil électrique. En plus de participer à des compétitions nationales, la pratique leur permet d’accepter leur handicap.

    Gymnase Léo Lagrange, Nanterre (92), un jeudi soir – Bruno, petite chaînette d’argent vissée au poignet et polo violet sur le dos, effleure à peine le joystick de son fauteuil que celui-ci pivote, à toute vitesse. Un système de pare-chocs, fixé à l’avant de l’engin, fait le reste et la frappe part. Bienvenue au handifoot, où des fauteuils électriques permettent à des personnes qui présentent des handicaps moteurs de jouer malgré tout. La calvitie naissante, Bruno a la cinquantaine. Habitant de Noisy-le-Sec, il se déplace toutes les semaines jusque derrière les grandes tours de La Défense – le RER A est « heureusement » accessible – pour jouer avec le Nanterre Foot Fauteuil. Il souffre d’une déformation musculaire, un handicap qu’il a contracté à la naissance :

    « Je suis bloqué de partout, moi. Mes jambes ne bougent pas, mes bras non plus. Le foot fauteuil ça me fait du bien, pour le corps, pour l’esprit… On est une vraie famille de foot, ici. »

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    Ça joue ! / Crédits : Juliette Leste-Lasserre

    Des handicapés moteurs

    Bruno est un des anciens du club avec Thierry, ou « Titi » comme on l’appelle dans l’équipe, un regard d’ange sous ses sourcils broussailleux. Lui, a du mal à articuler et sa tête penche légèrement sur le côté. Il présente également un handicap moteur. Avec leurs quatre coéquipiers, ils viennent s’entraîner tous les jeudis soirs au gymnase Léo Lagrange, dans le quartier du petit Nanterre. Le club est composé de plus d’une dizaine de joueurs, certains en compétitions, comme Bruno et ses comparses, d’autres en loisir. Jugurtha, le benjamin de l’équipe, arrive après tout le monde. Après l’avoir gentiment charrié sur ses éternels retards, Mary – la toute jeune présidente du club au bronzage méridional – et Rabah, l’un des aidants bénévoles, le prennent à bras-le-corps pour le hisser dans des sangles fixées à un lève-personne. Une machine qui vient le déposer dans son fauteuil de jeu. Ce joueur de 32 ans est l’un des plus bavards du groupe. Mais sur son handicap, il ne s’attarde pas trop :

    « J’ai perdu l’usage de mes jambes à 14 ans. C’est arrivé brutalement. Petit, j’étais un vrai footeux, je jouais super souvent. Au foot valide, je veux dire. C’était le loisir par excellence pour voir les potes, passer un bon moment ensemble. »

    Ancien étudiant en sciences politiques à la fac de Nanterre, un jour de 2012, il croise Alexis sur le campus. Celui-ci lui parle du club, des entraînements, et ni une ni deux, Jugurtha y participe puis intègre l’équipe. En parallèle de son boulot dans une agence de pub, il se prend de passion pour le jeu, lui qui avait arrêté le sport lorsque son corps a commencé à lâcher. La plupart des joueurs ont connu le foot fauteuil via le bouche à oreille. Parmi les handisports, la discipline est assez récente. Elle a été créée en France à la fin des années 70 par des jeunes de Vaucresson (92). Ces passionnés de foot cherchaient un moyen d’en faire en fauteuil. Une vingtaine d’années plus tard, le club de Nanterre est créé et commence à rafler des titres en compétition régionale, puis nationale, avec un cinquième championnat de France raflé en 2007.

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    Jugurtha, le poignet et les baskets correctement sanglées dans le fauteuil, est prêt à jouer. / Crédits : Juliette Leste-Lasserre

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    Dans le local, des photos de l’équipe sont affichées au mur, en souvenir de tous les matchs disputés. / Crédits : Juliette Leste-Lasserre

    Un sport technique

    « Allez, prêt ! », « Alexis, attention au plot », « Position de frappe, tu tires ! », « Les gars, c’est mou du genou là, allez ». Sur le terrain, Thomas – le coach – s’époumone. En face, un autre Bruno garde le but, impassible. Plutôt taciturne, ce trentenaire, DJ sur son temps libre, a les cheveux grisonnants attachés en queue de cheval sous sa casquette. Elle ne bouge même pas quand il intercepte la frappe de Julien, l’attaquant du Nanterre Foot Fauteuil, un blondinet assez jeune également. Le rythme est soutenu, les fauteuils pivotent dans tous les sens et les échanges de balle sont rapides. Jugurtha explique :

    « Gérer le fauteuil, c’est un peu comme conduire une Formule 1. C’est physique, ça demande une concentration de tous les instants. »

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    Le logo du Nanterre Foot Fauteuil, aux couleurs verte et jaune. / Crédits : Juliette Leste-Lasserre

    Petite équipe mais grande famille

    Arrive le moment de la pause cigarette. Thierry s’élance dehors, avec son maillot aux couleurs de l’Olympique lyonnais, suivi par les autres. Les blagues fusent. Au sein du groupe, on se définit comme « une famille ». Quand Alexis, l’un des membres qui joue attaquant, s’est marié, tout le monde a été invité. Jugurtha raconte qu’au début, le club était « un peu une auberge espagnole, avec des profils très variés ». Au fil des départs et des arrivées, cela a créé « une joyeuse bande harmonieuse » :

    « Franchement, on vit des moments extraordinaires. »

    Pour le benjamin du Nanterre Foot Fauteuil, cela lui fait un « bien fou » de faire partie d’une famille de foot comme celle-ci :

    « Ça permet de vivre autrement… Quand on s’amuse tout en étant dans un fauteuil, le handicap disparaît. Ça aide beaucoup au début, surtout pour un jeune comme moi : le fait d’être dans un groupe, de voir des gens qui ont un handicap mais qui ont une famille, qui travaillent. »

    Pour cette équipe de Division 2, les weekends de matches font partie des moments partagés les plus marquants. « C’est un peu la colonie de vacances », glisse Jughurta, espiègle. « On passe notre temps à se vanner, mais bon, dès qu’on arrive sur le terrain, on redevient sérieux hein ! ». Pour des raisons sanitaires, la saison ne commencera qu’en septembre 2021. « On a tous hâte », explique Bruno le quinqua. Julien et la petite bande acquiescent. Au lieu d’être étalés sur plusieurs semaines comme une saison classique de foot, les matchs se disputent sur un long week-end, question de logistique. L’organisation est conséquente. Des camions sont spécialement dépêchés pour l’événement, accompagnés par une équipe de bénévoles et d’aidants qui escortent les joueurs au quotidien. Un budget total qui oscille autour des 15.000 euros pour le club. Ça entraîne surtout beaucoup de fatigue pour ces joueurs handicapés, parfois éreintés de tous ces déplacements.

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    Jugurtha – le benjamin de l'équipe –, Thierry et Bruno – les anciens du club – discutent des stratégies à venir pour le match. / Crédits : Juliette Leste-Lasserre

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    Au milieu de l’entraînement, Thomas, le coach, fait un point avec l’équipe du Nanterre Foot Fauteuil. / Crédits : Juliette Leste-Lasserre

    Une survie financière compliquée

    Le club ne manque pas de projets. Le dernier en date, organiser la prochaine coupe d’Europe ici, à Nanterre. Mais c’est aussi le côté associatif qui anime la présidente Mary et son équipe. Avec les joueurs, ils mènent une vingtaine d’actions de sensibilisation par an, en entreprise comme en milieu scolaire. Joint par téléphone, Aurélien, le secrétaire du club, souligne les difficultés financières que le club rencontre. « Chaque saison, ça ne tient qu’à un fil pour boucler tous les budgets », explique-t-il.

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    Rabah, un aidant bénévole, fait les derniers réglages sur un fauteuil Strike Force utilisé par l’un des joueurs. / Crédits : Juliette Leste-Lasserre

    En cinq ans, les subventions allouées par la ville de Nanterre et son maire Patrick Jarry, ancien membre du PCF, à ce club-association ont tout de même augmenté, passant de 2.850 à 4.000 euros. Mais c’est encore mince face au prix d’un fauteuil – sans compter l’entretien, les moteurs à changer – qui est lui de 13.000 euros. Aurélien termine l’échange sur note d’espoir :

    « Il y a de plus en plus de bénévoles qui se présentent pour prêter main forte aux joueurs. C’est une bénédiction pour tous les handisports qu’il y ait une telle mobilisation humaine derrière. »

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    Bientôt la coupe d'Europe dans le gymnase ? / Crédits : Juliette Leste-Lasserre

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