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    28/09/2021

    J’ai fait une vasectomie et c’était (un peu) galère

    J’ai trente ans, pas d’enfant et je me suis fait stériliser

    Par Christophe-Cécil Garnier , Marine Joumard

    Début 2021, j’ai souhaité faire une vasectomie, l’opération qui rend les hommes stériles. Entre les refus des médecins de m’opérer car je n’ai pas d’enfant, les débats sans fin ou les blagues sur les couilles, ça n’a pas été une promenade de santé.

    « Alors, quand est-ce que tu te fais couper les couilles ? », me lance un ami au cœur de l’été. Cela fait quelques mois que je lui parle de mes démarches pour être stérilisé. Cette opération est une vasectomie. « Mais tu sais qu’il ne se fait pas vraiment couper les couilles, hein ? », s’assure un autre pote, assis à côté. Le premier répond en riant :

    « Ouais mais vieux, pour nous c’est pareil ! »

    Cette « contraception masculine définitive », comme l’indiquent les livrets d’hôpitaux, n’est pourtant pas une décapitation des parties génitales. L’opération – rapide, une trentaine de minutes en moyenne – consiste à faire plusieurs ouvertures dans les testicules pour couper les canaux déférents, des petits tubes qui emmènent les spermatozoïdes vers le sperme. Pas de canaux, pas de spermatozoïdes, pas d’enfant.

    J’ai trente ans, je suis en couple depuis un an et demi, je ne veux pas de progéniture depuis plus de dix ans, j’ai toute ma tête et pourtant ma vasectomie a l’air de surprendre la terre entière. Je sais que c’est une opération radicale mais la décision est mûrement réfléchie. En 2018, Libération titrait sur cette pratique « de plus en plus féconde », avec un bond de 491% des opérations entre 2010 et 2018. Un chiffre trompe-l’œil, qui ne correspondait même pas à 10.000 hommes par an. Et quand je vois les obstacles, je comprends pourquoi.

    Pas touche au pénis

    Presque à chaque fois que j’en ai parlé à des hommes, les questions étaient les mêmes et portaient, je crois, sur ma virilité : « Tu ne vas pas avoir du mal à bander après ? », « Ça va changer ta libido ? », « Tu vas continuer à éjaculer ? ». Cette dernière, un ami journaliste me l’a posée à voix basse, comme si c’était une discussion honteuse. Je le rassure : tout marche comme avant une fois que c’est fait. Un autre m’a conseillé de faire l’opération sous anesthésie générale – où l’on est totalement endormi – plutôt qu’en locale. « Si tu sens qu’on te trifouille à cet endroit-là, ça risque de te traumatiser », a-t-il grimacé. Si les premières questions m’ont plutôt fait sourire, celle-ci m’a fait réfléchir : est-ce que je n’allais pas penser à l’opération et à tous ces soignants autour de mes testicules lors de mes prochaines relations sexuelles ? Même si je sais que tout le reste marche comme avant, je ne suis pas si différent de mes potes.

    Dès qu’on parle de vasectomie, il y aurait une « peur archaïque sur la castration des hommes », selon Elodie Serna, historienne et autrice de Opération vasectomie, paru en juin 2021 aux éditions Libertalia. La stérilisation serait un terme très mal perçu. « Ce mot fait peur, on croit que ça engendre des troubles comme l’impuissance », estime Pierre Colin, le co-fondateur de l’association pour la recherche et le développement de la contraception masculine (Ardecom). Le groupe a été créé dans les années 70 par des hommes qui faisaient « la grève de la reproduction » et prenaient la pilule. Fort de son expérience, Pierre Colin lâche :

    « Tout ce qui touche au sexe du mec, c’est un non-dit. »

    Le sexagénaire et l’Ardecom se bagarrent avec le ministère de la Santé pour qu’il y ait plus de campagnes sur les contraceptions masculines, afin d’en finir avec les clichés liés à la virilité. Les fantasmes sur le sujet sont entretenus à cause d’un « vrai manque d’informations du monde médical sur la vasectomie », selon Elodie Serna, qui va publier l’ouvrage Faire et défaire la virilité en novembre 2021 (PU Rennes).

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    Dès qu’on parle de vasectomie, il y aurait une « peur archaïque sur la castration des hommes » selon l'historienne Elodie Serna. Ma virilité serait-elle menacée ? / Crédits : Marine Joumard

    Le soutien des réseaux

    Au début de mes démarches, en janvier 2021, je ne connaissais pas grand-chose sur cette contraception définitive. À peine le prix : environ 65 euros remboursés presque entièrement par la Sécu. Je suis tombé sur plusieurs groupes Facebook. Le plus important – 20.000 membres environ – est mixte : on y aborde la vasectomie mais aussi la ligature des trompes, le pendant féminin qui comporte plus de complications graves, également plus onéreux. Les milliers de membres parlent des législations, du vécu sur les différentes méthodes de chirurgie, de ce médecin qui n’a pas voulu opérer… Le tout dans une ambiance très bienveillante et inclusive. Mais qui reste très féminine : quand je regarde les 30 derniers posts, deux concernent des hommes – et l’un a été posté par sa compagne.

    Dans ces groupes, il y a Robin Lenogue, le cofondateur du Garcon : le groupe d’action et de recherche pour la contraception, basé à Toulouse. Là où d’autres membres de l’asso favorisent la contraception thermique – le slip chauffant –, lui a fait sa vasectomie en 2019 et a investi le terrain numérique après l’opération. « Je me suis dit qu’il y avait pas mal de gens intéressés par notre expérience », témoigne-t-il. Le trentenaire squatte trois groupes Facebook et encense ces espaces de discussions publics :

    « Ça n’arrive pas souvent qu’une communauté masculine émette des questionnements. »

    Le poids de la contraception

    « Mais pourquoi tu n’attends pas ? », me demande ma belle-sœur entre deux bières d’apéro sur sa terrasse dans le sud. Pour elle, ne pas vouloir d’enfant ne justifie pas une opération. Il me suffirait de ne rien faire pour garder mes options ouvertes en cas de changement. Elle n’est pas la seule. On m’a souvent demandé si j’étais sûr de mon coup, si je n’allais pas le regretter vu mon âge. Une situation qui ne concerne que 7,4% des vasectomisés d’après une étude internationale en 2018. Mais si je souhaite passer à l’acte maintenant, c’est parce que je ne veux plus faire peser le poids de la contraception sur ma compagne. En France, 74% de la population qui peut procréer en utilise une, selon l’ONU en 2015. Sur ces 74%, 39,5 prennent la pilule, 18,4 utilisent le stérilet et 3,7 se sont ligaturé les trompes. Côté vasectomie, seulement 0,8% des Français ont fait l’opération. Ils sont 21% en Angleterre ou au Canada, 11 aux États-Unis et 8% en Belgique ou en Espagne.

    D’autres ont trouvé ça courageux, surtout parmi mes amies femmes. Quand je leur explique que je passe à l’acte maintenant pour que ma compagne ne prenne pas de contraception, elles hochent la tête et n’ont pas besoin d’en savoir plus. Elles connaissent les effets secondaires de la pilule, qui peuvent être très néfastes. Avec le recul, j’aurais même aimé avoir pris cette décision avant pour mes autres partenaires. « Beaucoup d’hommes viennent dans nos permanences car leurs compagnes n’en peuvent plus de la pilule », détaille Pierre Colin de l’Ardecom, qui vient parler contraception hormonale masculine ou thermique avec le Planning familial. Ça ne convainc pas ma belle-sœur, qui estime qu’un stérilet permet d’éviter les ennuis. Je lui glisse que le dispositif est quand même mal vécu par certaines femmes. Le débat dure une trentaine de minutes avant que mon frère n’y mette un frein. L’autrice Elodie Serna analyse :

    « Ce qui reste difficile à comprendre, c’est qu’on ne veuille pas d’enfant du tout. C’est comme s’il y avait quelque chose de triste à ça. »

    C’est pour cela que j’ai choisi de ne pas parler de mon opération à un groupe d’amis où deux couples venaient d’avoir leur deuxième enfant. Je n’ai pas senti le moment idéal pour poser le débat – et mes couilles – sur la table.

    Un corps médical opposé

    Je savais que ma volonté de ne pas vouloir d’enfant pourrait brusquer certains proches. Mais je n’imaginais pas que les médecins seraient aussi hostiles. J’aurais toutefois pu m’en douter. Dans les groupes Facebook dédiés à la stérilisation, des listes recensent les urologues qui pratiquent la vasectomie et y précisent la mentalité des docteurs : certains prennent à 23 ans sans enfant ; pour d’autres, il faut avoir 40 ans et être père. Dans un des indexs que je regarde, il n’existe aucun praticien dans 24 départements français, dont les cinq départements d’outre-mer.

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    Comme la vasectomie est un sujet tabou, ceux qui veulent faire l'opération se renseignent sur des médecins pratiquants via le bouche-à-oreille ou les groupes Facebook. / Crédits : Marine Joumard

    J’ai rapidement calé mon premier rendez-vous. Un médecin que j’avais vu dans certains médias. Je me suis vite rendu compte qu’il proposait des prix bien au-dessus du marché : 950 euros l’opération, qui ne sont évidemment pas pris en charge par la Sécu. Il peut se le permettre vu les galères pour se faire opérer. Après lui, j’ai rencontré trois urologues qui ont refusé de m’opérer. Pour deux raisons : parce que je n’ai pas d’enfant et que je suis encore jeune. Peu importe que mon avis soit tranché et n’ait pas évolué depuis dix ans. « C’est dur pour moi de prendre cette décision », m’avoue peiné un docteur trentenaire barbu en blouse bleue d’un hôpital de la rive gauche parisienne. Sa plus grande peur : que je regrette cette opération définitive. Il demande à son collègue plus expérimenté. Lui n’a eu qu’une seule fois quelqu’un d’aussi jeune et il a aussi refusé. Sa posture avec moi n’est pas différente.

    Mais ils ne sont pas aussi culpabilisants que le docteur O. Dans son cabinet du 4ème arrondissement, il me coupe directement quand je lui dis que je veux une contraception définitive. « Je ne vous opérerai pas », lance-t-il d’un ton péremptoire sans même entendre mes raisons ou ma situation. Le docteur O. continue son sermon lorsque j’insiste et lui annonce ne pas vouloir de progéniture :

    « Vous savez, le désir d’être père arrive très tardivement chez les hommes. Vous pensez que vous n’en voulez pas et puis, hasard de la vie, à 50 ans vous rencontrez quelqu’un et vous avez envie de faire un enfant avec cette personne. »

    Il oublie sûrement qu’à cinquante ans, je n’aurais sûrement pas de gosses avec une femme de mon âge, ménopause oblige. Et puis, avoir 70 ans quand mes enfants en auront 20, merci mais non merci. Je ne réponds cependant rien de tout cela et j’attends la fin de son monologue. Le docteur O. termine en parlant de la vasectomie comme d’une « mutilation ». Le terme est fort et pas anodin : c’est comme ça qu’on considérait la stérilisation jusqu’en 2001 et sa légalisation en France – douze ans après l’Espagne et 29 ans après le Royaume-Uni. « Si on a eu autant de retard par rapport à d’autres pays européens, ça tient essentiellement à la politique nataliste de la France tout au long du XXème siècle. La question démographique reste un enjeu national », soutient l’historienne Elodie Serna. Elle y trouve également l’explication de l’esprit conservateur du corps médical en France. Selon une enquête sur un millier de médecins en 2010, 34% des praticiens ne considéraient pas la stérilisation masculine ou féminine comme « une méthode contraceptive acceptable ». Et parmi eux, 9% considéraient surtout la vasectomie comme inacceptable, contre 4% pour la ligature des trompes.

    Mes raisons ne comptent pas

    Lors de ces entretiens, les urologues m’ont conseillé de parler de ma décision avec une psychologue. J’ai été énervé par cette volonté de m’infantiliser, de penser que je n’ai pas réfléchi à tout cela. Je leur ai pourtant expliqué à chaque fois toutes mes raisons. Il y a dix ans, j’en avais surtout deux. D’une part, ma sœur aînée est autiste. J’ai vu à quel point la situation a pesé sur mes parents. Leur fatigue après 34 ans à tenter de trouver des solutions d’éducation et d’accueil pour leur fille, à s’engager dans des associations. J’ai toujours su que je ne pourrais pas assumer si cela m’arrivait également, d’autant que mon frère et moi devrions nous occuper de ma sœur quand mes parents ne seront plus en état. Ces derniers hochent la tête quand je leur explique. « C’est vrai que ça fait longtemps que tu dis que tu n’en veux pas », confirme mon père. Ma mère me confie alors qu’elle a voulu que mon père fasse une vasectomie après ma naissance – je suis le troisième et petit dernier – à 35 ans. À l’époque, elle a tenté de mettre sa gynécologue dans la boucle car mon paternel n’était pas motivé. « Mais ça n’a pas marché, elle m’a complètement rabrouée en disant que c’était n’importe quoi. Du coup, il ne l’a jamais fait », me raconte-t-elle posée sur mon canapé, en montrant du menton mon père qui grimace, gêné.

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    « De plus en plus de jeunes veulent une vasectomie car ils ne souhaitent pas mettre au monde des enfants dans ce monde pourri », confirme Pierre Colin, co-fondateur de l'Ardecom. / Crédits : Marine Joumard

    L’autre motif quand j’étais plus jeune a longtemps été un inceste dans ma famille, un de mes oncles avec sa fille aînée. Je l’ai appris quand j’étais ado et ça m’a beaucoup marqué sur les questions de parentalité. Au fil des années, ces raisons se sont atténuées pour laisser la place à d’autres. Comme le poids de la contraception ou le pessimisme face à la situation écologique par exemple. « De plus en plus de jeunes veulent une vasectomie car ils ne souhaitent pas mettre au monde des enfants dans ce monde pourri », me confirme Pierre Colin, co-fondateur de l’association pour la recherche et le développement de la contraception masculine (Ardecom), avec son franc-parler. Selon une étude de chercheurs suédois en 2017, un enfant en moins correspond à 58 tonnes de CO2 évitées par an (contre 2,4 tonnes si on n’utilise pas de voiture).

    Mais ce vécu personnel n’a pas pris chez les docteurs que j’ai rencontrés. Par contre, il a son importance dans le domaine médical. Lors d’une vasectomie, il est possible de congeler son sperme dans un Centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains (Cecos). Une pratique que les docteurs sont tenus de conseiller au cas de regrets. Mon sperme peut y rester durant des décennies contre 40 euros par an. Et si je change d’avis, il peut être étudié par la science ou servir à une famille qui souhaite avoir des enfants. Sauf que cette deuxième option n’est pas possible pour moi en tant que frère d’une personne autiste, comme me l’a confié la soignante en charge du don du sperme :

    « Toute la famille est exclue quel que soit le degré de parenté. »

    Moralité : les raisons qui m’ont poussé à considérer une contraception définitive sont refusées par le corps médical ; mais les craintes de donner mon sperme à d’autres familles sont prises au sérieux. La situation est hypocrite.

    Une autre technique pour revenir en arrière si on le souhaite est la vasovasostomie : la technique de reconstruction des canaux déférents qui permet un retour à la fertilité. J’ai appris par une autre urologue, la docteure R., que ça n’était pas vraiment faisable dans la pratique :

    « On dit que c’est rétroactif, qu’on peut remettre tout en place. Il ne faut pas croire ça, c’est des conneries ! On n’y arrive pas. »

    Un délai de réflexion de quatre mois

    Début septembre, je suis finalement passé sur le billard pour faire cette vasectomie, sous le bistouri de la docteure R., la cinquième urologue que j’ai rencontrée. Contrairement à ses homologues masculins, elle ne m’a pas jugé et ne m’a même pas demandé mes raisons. « J’imagine que c’est réfléchi », a-t-elle simplement lâché. Il fallait donc que ce soit une femme qui mette fin à ce parcours chaotique ?

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    J'ai finalement réussi à faire ma vasectomie, neuf mois après le début de mes démarches. / Crédits : Marine Joumard

    La docteure R. a toutefois suivi la procédure habituelle : après le premier rendez-vous, il y a quatre mois de réflexion laissés aux hommes pour changer d’avis et vérifier que ça ne se fait pas sur un coup de tête. Un délai que je ne comprends pas tout à fait. En comparaison, il est de deux semaines pour une chirurgie esthétique et une telle attente n’existe pas au Canada ou au Royaume-Uni, où la vasectomie est courante.

    Après l’opération, je n’ai eu aucune douleur. Des complications sont possibles mais rares (moins de 3% des cas post-opératoires nécessitent une consultation médicale). Malgré mes cicatrices, j’ai pu marcher normalement deux jours après l’opération et j’ai repris le sport au bout de trois semaines. Mes amis qui me vannaient ou étaient pleins de questions m’ont félicité d’une tape sur l’épaule et sont passés à autre chose. Dans deux mois et demi, je ferai un spermogramme afin de vérifier que je n’ai plus de spermatozoïdes. Histoire d’être sûr que, désormais, je tire à blanc.

    Texte écrit par Christophe-Cécil Garnier et illustré par Marine Joumart.

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