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    19/05/2022

    Quatre années de combat pour se baigner comme elles veulent

    L’Alliance citoyenne de Grenoble raconte son combat pour le droit au « burkini »

    Par Guillaume Pavis

    Ce lundi 16 mai, le conseil municipal de Grenoble a voté l’autorisation des maillots de bain couvrants dans les piscines municipales. Une victoire pour les femmes de l’association Alliance citoyenne qui le réclame depuis quatre ans. Elles racontent.

    Après plus de trois heures de vifs débats au conseil municipal de Grenoble, le résultat tombe : le maillot de bain couvrant communément appelé « burkini » ainsi que le topless – la possibilité pour les femmes d’avoir les seins nus – seront, à partir du 1er juin 2022, autorisés dans les bassins municipaux. Le fruit de quatre années de lutte menée par le « syndicat des femmes musulmanes » de l’association Alliance citoyenne.

    Au départ, l’association travaillait principalement sur les questions de logements dans les quartiers populaires, « très vite des problèmes de discriminations sont remontés », se souvient Amel, étudiante en droit :

    « C’est à ce moment qu’on a pris la décision de monter le syndicat des femmes musulmanes pour s’occuper spécifiquement de ces questions. »

    Elles décident rapidement de se focaliser sur les piscines : « Plusieurs personnes nous disent qu’elles ne peuvent pas y accéder en maillot couvrant avec leurs enfants », détaille Amel. « On s’est dit que c’était juste un règlement intérieur, que ça paraissait relativement facile à obtenir », sourit Audrey, membre du conseil d’administration d’Alliance citoyenne. On est en 2018 et au même moment, la ville de Rennes autorise la tenue dans l’indifférence générale.

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    Anissa, Miana, Audrey et Amel, bénévoles à l'Alliance Citoyenne. / Crédits : Guillaume Pavis

    Désobéissance civile

    « On a rapidement obtenu un rendez-vous avec la mairie qui s’est montrée intéressée par nos revendications puis plus rien. On a alors décidé de passer à l’action, c’était notre dernier moyen de nous faire entendre » poursuit Amel. À l’été 2019, elles mènent ainsi des opérations de désobéissance civile dans deux piscines de la ville en allant se baigner en maillot couvrant. « Même si on a fini par se faire dégager, l’ambiance était bon enfant [autour du bassin] », se souvient Amel. La couverture médiatique sera plus tendue. « Puis, il y a eu un emballement. On parlait “d’intrusion” et de “commando de femmes voilées”. C’était très violent », raconte Anissa, assistante sociale en dehors des points d’eau. Amel raconte :

    « Beaucoup de personnes ayant participé à ces premières actions sont parties. Sur les réseaux sociaux, celles identifiables sur les photos de presse ont reçu des menaces, parfois même directement dans leurs boîtes aux lettres. »

    Toujours sans réponse de la municipalité, les militantes renouvellent leurs actions à l’été 2021. « Ce coup-ci, ça a été beaucoup plus rude [dans la piscine] », raconte Miana, une des militantes :

    « On a été agressé physiquement par des agents pour nous empêcher de rejoindre le bassin. La police est intervenue pour nous sortir. Dans le même temps, celles restées dehors se faisaient invectiver par la foule, certains disaient : “On peut les jeter dehors si vous avez besoin d’aide”. »

    Bien qu’il assure aujourd’hui n’avoir « jamais changé d’avis sur cette question », après cette deuxième action, Éric Piolle le maire de Grenoble, sort de sa réserve et parle « d’islam politique » au micro de France Inter. Toujours sans nouvelles de l’édile, les membres du « syndicat des femmes musulmanes » décident alors de se saisir du dispositif « d’interpellation citoyenne » qui oblige la municipalité à organiser une médiation avec quiconque réunit plus de 50 signatures d’habitants. Les échanges sont plutôt cordiaux mais les négociations échouent. « Ils nous ont expliquées que faute de position commune au sein de leur groupe, on ne pouvait pas avancer », raconte Amel. « Puis, d’un coup, il y a eu un retournement de situation sans que l’on ne comprenne pourquoi », raconte Anissa. « Il s’est mis à défendre nos positions. C’est devenu notre meilleur allié », s’amusent les filles. La suite est connue.

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    En juillet 2021, lors d'une action collage et banderole d'Alliance citoyenne. / Crédits : Anaelle Turc

    Liberté

    L’autorisation des maillots couvrants à Grenoble déclenche des réactions outrées. Les militantes sont à nouveau accusées d’être la tête de pont de l’islam politique, sans qu’on ne sache vraiment ce que recouvre cette expression. « Les islamistes sont contre le burkini, ils nous insultent sur les réseaux. Eux ne voudraient même pas que l’on aille à la piscine ! », s’agace Amel. Comme le foulard, le maillot couvrant est accusé d’être un instrument de soumission des femmes musulmanes. « Dans l’imaginaire, on est soumises mais ce n’est pas le cas », insiste Yasmina. « On nous place en position de victimes qui ne réfléchissent pas par elles-mêmes. C’est une posture colonialiste, ils se pensent en sauveurs mais c’est d’une violence incroyable », abonde Anissa. Elles sont d’ailleurs soutenues par plusieurs militantes féministes comme Caroline de Haas et Alice Coffin qui, deux jours avant le vote, ont signé une tribune écrite par le collectif grenoblois.

    Les attaques ne se limitent pas au front médiatique. Le ministre de l’Intérieur annonce son intention de tout faire pour suspendre la décision du conseil municipal de Grenoble.

    Par ailleurs, ce mardi, le procureur de Grenoble – également sur intervention du ministre de l’Intérieur – a annoncé l’ouverture d’une enquête sur l’association. Elle est accusée d’avoir compilé dans un tableau des informations sur leurs soutiens et notamment leur religion. L’Alliance citoyenne s’est dans la foulée fendue d’un communiqué dans lequel elle justifie l’existence du fichier en question par un but « d’organisation collective ». Elle dit par ailleurs faire « confiance à la justice pour mener une enquête indépendante » tout en fustigeant « la volonté politique du ministre de poursuivre sa chasse aux sorcières contre les associations de défense des droits des musulmans ». Et Laurent Wauquiez, le président Les Républicain de la région Auvergne-Rhônes-Alpes, a déclaré qu’il comptait suspendre les subventions accordées à la ville.

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    Pendant quatre ans, le « syndicat des femmes musulmanes » de l’association Alliance citoyenne s'est battu pour que le burkini et le topless soit autorisé dans les bassins municipaux. / Crédits : Guillaume Pavis

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