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    20/12/2022

    Un véritable citoyen du monde

    Pas de frontières pour les Drahi et leurs 30 passeports

    Par Clara Monnoyeur , Antoine Champagne

    Multiples nationalités, entreprises et maisons sur tous les continents. Avec la famille Drahi, on voyage beaucoup et les frontières sont un concept ridicule. Les choix géographiques paraissent souvent motivés par la fiscalité du pays choisi.

    Patrick Drahi est né au Maroc. Il est citoyen français. Il est aussi résident en Suisse où il paye ses impôts. Ses entreprises sont réparties sur toute la planète, des États-Unis à l’Europe en passant par l’Asie. Il a lui-même cinq nationalités (Maroc, France, Israël, Saint-Kitts-et-Nevis, Portugal). Il peut ainsi se rendre comme il le souhaite, avec un jet privé, dans des résidences situées à Londres, New-York, aux Caraïbes, à Genève, à Zermatt, en Israël… Bref, Patrick est un véritable citoyen du monde. Un hippie des temps modernes : nous vivons sur une toute petite planète et les frontières sont abolies.

    Comme les nomades qui ne se sont jamais sentis concernés par les lignes que des dirigeants politiques ont tracées sur des cartes, Patrick Drahi sait parfaitement que les frontières existent et que les législations changent d’un pays à l’autre. Mais cela ne le concerne pas vraiment. Il choisit, comme dans une pioche de Monoply géant, ce qui l’arrange. Avec semble-t-il la même obsession : où paye-t-on le moins d’impôts et quelles conditions doivent être réunies pour y parvenir ? En cela, il est aidé par deux principaux cabinets de fiscalistes : Atoz et Luther. Le premier lui fournit d’ailleurs un document annuel permettant de « faire son marché » parmi tous les pays de la planète, étudiés et présentés selon leur « offre » fiscale.

    Des pays très accueillants

    Le Portugal présente des avantages fiscaux ? Pour Patrick Drahi qui y investit avec son ami Armando Pereirra, voilà peut-être une opportunité. Qu’à cela ne tienne, « en faisant des recherches, Patrick Drahi s’est découvert des ancêtres portugais qui auraient autrefois vécu entre Lisbonne et Faro, dans le sud du pays », note le magazine Challenges dans un portrait particulièrement laudateur d’Armando Pereira, co-fondateur d’Altice. Voilà donc Patrick Drahi Portugais depuis 2016. Peut-être pas pour toujours, en revanche, car le rabbin de Porto qui a aidé à sa naturalisation a été très récemment mis en examen dans une enquête qui porte sur des faits « susceptibles de constituer des délits de trafic d’influence, de corruption active, de falsification de documents, de blanchiment d’argent » ou encore de « fraude fiscale », selon les termes du ministère public portugais. Une sombre histoire de naturalisation de personnalités comme le milliardaire russe Roman Abramovitch ou l’homme d’affaires… Patrick Drahi ?

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    Patrick Drahi dispose également d’un passeport de Saint-Kitts-et-Nevis. Il y a obtenu des avantages fiscaux conséquents en échange de ses nombreux investissements sur l’île de Nevis. / Crédits : DrahiLeaks

    Plus chaud que le Portugal, les Caraïbes. Patrick Drahi dispose également d’un passeport de Saint-Kitts-et-Nevis. Il y a obtenu des avantages fiscaux conséquents en échange de ses nombreux investissements sur l’île de Nevis : achat d’une énorme propriété (Armando Pereira, encore lui, y est son voisin), allongement de la piste de l’aéroport, achat du matériel pour réaliser les tests Covid du pays pendant la pandémie… En échange, le gouvernement lui accorderait une exemption de TVA pour dix ans pour tous les produits importés ainsi qu’une exemption d’impôts sur le revenu et d’impôts sur les sociétés pour tous les développements entrepris sur Nevis.

    Visiblement adepte des nationalités multiples, Patrick Drahi aurait toutefois tenté de renoncer à sa nationalité française, mais sans succès, selon le magazine Challenges.

    Un homme du monde

    Dans l’ensemble, comme l’a comptabilisé le média suisse Heidi News, Patrick Drahi, sa femme et ses quatre enfants ont accumulé 27 passeports… Soit plus de quatre par personne.

    Et encore, c’est sans compter le passeport de Nevis acheté pour la petite fille de Patrick Drahi en janvier 2021, lorsqu’elle avait cinq mois et alors qu’elle dispose déjà des nationalités suisse, américaine et israélienne…

    Nevis accorde la nationalité en échange d’investissements sur l’île. Il faut également compter avec les frais à régler au juriste qui s’occupe des formalités (un peu plus de 5.000 euros dans le cas de sa petite fille).

    Pour ses entreprises, la même règle s’applique : un jour aux Pays-Bas, le lendemain au Luxembourg, les holdings changent de nom et de forme juridique au gré des envies et des conseils des fiscalistes. Le groupe Altice est présent au Luxembourg, en France, aux Pays-Bas, aux États-Unis, au Portugal, en Espagne, en Allemagne, au Canada, en Russie, en Israël, en Corée du Sud, en Grande Bretagne, au Japon, en Colombie, au Brésil, en République Dominicaine, en Australie, en Argentine, au Mexique, à Madagascar, à l’Île Maurice, en Suisse, en Tunisie, au Maroc, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Sénégal, à Hong Kong, en Italie, au Cap-Vert, en Allemagne, au Chili, en Roumanie, à Dubaï, en Belgique, à Singapour.

    Une maison dans chaque port

    À titre personnel, la famille Drahi investit un peu partout. À Nevis, on l’a vu, mais aussi à New-York où a été acheté un appartement situé au 66ème étage d’un gratte-ciel : plus de 500 mètres carrés acquis pour près de 41 millions de dollars. Mais c’était sans doute trop petit, car l’un des enfants a investi en achetant un autre appartement au 22ème étage du même immeuble. À Genève, c’est sur le très huppé quartier de Cologny que la famille a jeté son dévolu avec cinq numéros dans la même rue, dont une maison de 12 pièces. Patrick Drahi louait d’ailleurs une de ses villas avec piscine et jardin, pour la modique somme de 500.000 francs suisses par an, soit un loyer de 41.666 francs suisses par mois.

    À Zermatt, dans la très chic station de ski où il est domicilié, Patrick Drahi s’investit également beaucoup. Sa société NDZ a fait construire sept chalets de luxe de 500 à 1250m2 baptisés « 7 Heavens ». S’il s’est installé dans cette commune du canton du Valais, c’est peut-être pour sa vue imprenable sur un des plus hauts sommets d’Europe (le mont Cervin) ou pour les sports d’hiver. Mais c’est aussi probablement parce qu’il peut y bénéficier d’un forfait fiscal avantageux. En Suisse, les forfaits fiscaux existent dans plusieurs cantons. Dans le Valais, le taux maximal d’imposition est de 36%, contre un peu plus de 41% dans le canton de Vaud (Lausanne) ou 45% à Genève, par exemple.

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    La vue majestueuse sur le Cervin depuis le chalet de luxe de Patrick Drahi dans la très chic station suisse de Zermatt, où il bénéficie d’un forfait fiscal. / Crédits : Image commerciale.

    Le choix de la résidence principale du milliardaire semble, comme pour le reste, dicté par l’obsession de payer le moins possible. Mais à force d’être partout et nulle part à la fois, Patrick Drahi a fini par se faire remarquer par les autorités fiscales genevoises, comme l’avaient révélé nos confrères d’Heidi News. Les impôts helvètes se demanderaient si Patrick Drahi vit bien à Zermatt comme il le déclare, ou s’il réside dans ses autres maisons de Cologny près de Genève ; et s’il vit séparé ou non. L’homme d’affaires a déclaré à l’administration fiscale suisse ne plus vivre avec sa femme et lui verser une pension, expliquent nos confrères d’Heidi News. Mais les Suisses soupçonnent un montage artificiel pour payer moins d’impôts.

    David, le fils de son père

    Chez les Drahi, les enfants ont eux aussi la bougeotte, grandes études obligent. Mais chacun de leur déplacement et lieu de résidence paraîssent, là aussi, choisis pour payer le moins de taxes possible. C’est le cas pour David Drahi. À 27 ans, il a terminé ses études : il est aujourd’hui à la fois codirecteur général d’Altice Europe, administrateur d’Altice USA, et de la filiale Altice au Portugal.

    Après des études à Lausanne, puis Londres et Oxford, David aurait le projet de s’installer à New York ? Les fiscalistes ont immédiatement planché sur les aspects fiscaux de ce déménagement en produisant notamment un document qui analyse les conséquences fiscales de cette installation aux États-Unis. Tout est toujours calculé à l’avance. Un des fiscalistes prévient par exemple : « Quelques nouvelles pour le permis/impôts de David, j’ai le projet quasi final pour les aspects fiscaux […] Une fois qu’il aura obtenu le visa, il pourra s’installer quand il le veut, il n’y a pas de délais mais le compteur des sept ans tourne. Pour des questions fiscales toutefois, il faut qu’il s’installe en 2022. »

    Pour rejoindre ses entreprises disséminées sur la planète ou ses résidences variées, Patrick Drahi comme sa famille dispose de jets. Mais là encore, le patron d’Altice ne fait pas les choses simplement : pas question de louer un bête avion à une société quelconque comme il en existe tant. Il lui faut ses propres avions. Et même le plus gros possible. Il a ainsi acquis un Bombardier Global 7500 qui, selon le fabricant, est « le plus grand » et possède « le plus long rayon d’action des avions d’affaires au monde ». Et l’achat de l’appareil fait bien entendu visiter du pays : pour opérer cet avion, il y a toutes sortes d’entreprises qui sont sollicitées : Equiom, qui nous embarque vers l’Île de Man, Valais Management Services (le Family Office en Suisse), Manjet Aviation également enregistrée sur l’Île de Man et Sparfell Aviation (Suisse)…

    À LIRE AUSSI : #DrahiLeaks : Patrick Drahi, le milliardaire radin qui aime les robes tyroliennes

    Lorsqu’il disposait d’un super yacht, le Quite Essential (comme son nom ne l’indique pas…), Patrick Drahi avait mis en place une infrastructure permettant de ne pas apparaître comme le bénéficiaire final du bateau. Là encore, les entreprises qui permettaient de brouiller les pistes et le bateau sont logées dans des endroits exotiques comme Guernsey, aux Îles Caïmans, ou à Malte…

    Sur l’eau, dans le ciel ou sur la terre, c’est une constante : pas besoin de 80 jours pour faire le tour du monde avec Patrick Drahi. Quelques instants suffisent.

    Contactés, Patrick Drahi et David Drahi n’ont pas répondu à nos questions.

    Illustration par Caroline Varon, enquête de Clara Monnoyeur et Antoine Champagne.

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