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    10/07/2023

    Grèves, interpellations et licenciements

    Au lycée Victor Hugo de Marseille, au moins neuf personnels éducatifs qui dénoncent des propos racistes écartés

    Par Elisa Verbeke

    En un an, au moins sept surveillants, une professeure et un CPE ont été écartés de leur poste au lycée Victor Hugo à Marseille. Leur point commun : tous sont syndiqués ou ont tenté de dénoncer « des dysfonctionnements ».

    Marseille (13) – Sur le parvis du lycée Thiers, Myriam prend la parole sous les applaudissements de ses confrères assistants d’éducation (AED) :

    « À Victor Hugo, on dénonce les dérives autoritaires de la direction, le sexisme et l’invisibilisation de notre lutte. »

    La vingtenaire était surveillante l’année passée, 2021-2022, au lycée Victor Hugo situé à quelques pas, dans le quartier de la Belle-de-Mai, un des plus pauvres de France.. Comme deux autres, elle n’a pas été renouvelée pour des « manquements ». Ils dénoncent des représailles. « On a lancé l’alerte en faisant remonter les accusations d’élèves au sujet d’une professeure qui tenait des propos racistes », se lance Bassekou, collègue de Myriam également non renouvelé.

    C’est de là qu’auraient commencé les tensions à Victor Hugo. Un rapport signé par plusieurs AED que StreetPress a pu consulter relate les propos attribués à une professeure et rapportés par des élèves : « Tu devrais faire femme de ménage », « blédards », ou encore « mon petit-fils est noir, ça m’a choquée ». L’ancienne proviseure en aurait alors parlé à la professeure, sans cacher les noms des AED signataires. À partir de ce moment, les choses dégénèrent avec la proviseure. « Ça se traduisait par des convocations informelles, par des mises à l’écart tout au long de l’année. On a fini par porter plainte pour harcèlement », explique Myriam. Lilia (1), une autre surveillante syndiquée commente :

    « On n’attend pas d’un surveillant qu’il ait un réel rôle dans l’équipe pédagogique. Dès qu’on prend ce rôle-là, ça nous est reproché, ça devient un problème. »

    Lorsqu’à la fin de l’année 2022, Myriam, Bassekou et Lisa tous trois syndiqués, apprennent qu’ils ne sont pas renouvelés pour « manquements », ils tombent des nues : « J’ai eu le soutien d’une trentaine de profs qui ont pris le risque d’attester devant la justice que je faisais un excellent travail auprès des élèves. » explique Myriam. « On a ouvert la salle informatique pour les aider à faire leurs lettres de motivation pour ParcourSup sur le temps de midi. On mettait en place des ateliers avec les parents pour les accompagner, on a aussi organisé un tournoi de foot », détaille Bassekou. En mauvais termes avec la direction, ils ne demandaient pas l’aval avant de lancer chaque projet. C’est cette liberté prise qui serait qualifiée de « manquements ».

    Depuis, impossible pour Myriam et Bassekou de retrouver du travail à Marseille : « Les entretiens se passent souvent très bien avec les établissements, mais dès que ça remonte au rectorat, on ne nous embauche pas », croit savoir Myriam. Bassekou se pense également « blacklisté » par l’académie. « Nous avons lancé un litige au tribunal administratif », finit Myriam.

    Nouveau proviseur

    « On la met sur le lycée la banderole ! » Emmanuel Roux, surveillant à Victor Hugo depuis quatre ans et récemment licencié, porte sur ses épaules ses camarades pour accrocher aux grilles des fenêtres du prestigieux lycée Thiers, les draps qu’ils viennent de taguer : « Non au racisme, au sexisme et à la répression dans l’Éducation nationale », et « féministes antifascistes contre l’islamophobie ». Après une photo de groupe, le grand homme aux cheveux roux prend la parole : « J’ai fait 48 heures de garde à vue », commence celui qui est aussi secrétaire de l’union départementale de la CGT des Bouches-du-Rhône (UD-CGT). Le jeudi 1er juin 2023, plusieurs dizaines de militants de l’UD-CGT pénètrent le bureau du nouveau proviseur de Victor Hugo. Si la CGT revendique une action non-violente en soutien à Emmanuel Roux, le rectorat, lui, évoque une action avec « violences verbales et physiques ». Emmanuel Roux, présent aux abords du lycée, est interpellé sur-le-champ et placé en garde à vue. Bassekou et Maria seront aussi interpellés chez eux le lendemain matin.

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    Emmanuel Roux, surveillant à Victor Hugo depuis quatre ans et récemment licencié, porte sur ses épaules ses camarades pour accrocher aux grilles des fenêtres du lycée Thiers les banderoles qu’ils viennent de taguer. / Crédits : Elisa Verbeke

    Le surveillant CGT serait dans le viseur de l’Académie, depuis qu’il « a fait remonter les propos d’élèves qui jugeaient le principal misogyne et islamophobe ». Une enquête de Mediapart a en effet révélé que le nouveau proviseur tenait des propos « scandaleux » à ses élèves de confession musulmane : « Je ne veux pas que vous restiez à la maison avec dix gamins à faire le couscous, le tajine ou les samoussas », aurait-il prononcé, entre autres. Mais pour le rectorat, cite Mediapart, le responsable de l’établissement « fait l’objet de pressions, d’accusations totalement injustifiées, voire de menaces pour lesquelles des plaintes ont été déposées ».

    Des tensions qui s’inscrivent dans un contexte national particulier : à la rentrée 2022, le ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye a lancé une circulaire sur le port de l’abaya au lycée. L’écrit stipule que désormais, « même s’il ne s’agit pas d’une tenue religieuse par nature, le port d’un vêtement peut revêtir un caractère religieux éventuel ». C’est aux surveillants à qui on demande de jauger si une robe longue est une abaya ou non, en « appréciant cette utilisation au regard du comportement de l’élève ». « À Victor Hugo, même des robes longues H&M posent problème », juge Bassekou, avant de déplorer : « Le vrai problème, c’est le fantasme de la montée de l’Islam en France. » Myriam renchérit : « Ce qui se cache derrière, c’est une répression syndicale au lycée, pour des faits de racisme avérés et de sexisme. »

    Rapidement, Emmanuel Roux reçoit « une première convocation informelle qui se passe mal. » Il se « prend la tête avec le proviseur », raconte-t-il. « Ce seront des faits qui me seront reprochés parce que je prévois de faire grève, et mes propos seront déformés comme si c’était des menaces directes contre lui. » Il admet :

    « Je pensais que ça serait compliqué, que ça serait une année pénible, mais pas à ce point-là. »

    Début décembre, il apprend lors d’une nouvelle convocation qu’une enquête interne est lancée à son encontre, et qu’il pourra être écouté. En soutien, ses collègues AED se mettent en grève, reconductible depuis le 16 janvier 2023. Mais à la fin du mois de mai dernier Emmanuel Roux apprend qu’il est licencié, « sans avoir été auditionné », promet-il. Emmanuel saisit alors le tribunal administratif. Le surveillant qui a passé quatre ans dans le lycée, et qui aurait reçu une « standing ovation des élèves » quand il a dû quitter l’établissement, termine :

    « Moi, je suis dans l’urgence, j’ai des enfants et là, j’ai zéro euro de salaire. C’est la merde financièrement, juste avant les vacances… »

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    Le surveillant CGT est lui aussi dans le viseur de l’académie, depuis qu’il « a fait remonter les propos d’élèves qui jugeaient le principal misogyne et islamophobe ». / Crédits : Elisa Verbeke

    Professeurs

    Depuis juin 2022, les départs s’enchaînent. Au moins cinq surveillants de Victor Hugo, dont deux grévistes, n’ont pas été renouvelés. Deux sont dans l’attente d’une décision. Emmanuel Roux, lui, a été mis à la porte et un autre AED attend sa notification officielle de licenciement. Il y a aussi le départ forcé de deux personnes qui font partie des plus anciens : un CPE qui exerce depuis 21 ans et une professeure documentaliste, présente depuis 17 ans. Tous deux, syndiqués (CGT et Sud) viennent d’être mutés. Cette dernière déplore :

    « Ce n’est pas une sanction car il n’y a pas de commission disciplinaire, mais dans notre cas, ça peut être vu comme tel. »

    « Ce lycée est si attachant, alors qu’il est vraiment le plus pauvre, le plus ségrégé, le plus déshérité de toute la France », soutient-elle au téléphone, attristée et en colère. Professeure agrégée de lettres, elle exerçait depuis 17 ans, dont 12 comme documentaliste dans ce lycée qui se classe, en effet, à la dernière place des lycées publics d’enseignement général, selon le classement IPS de l’Éducation nationale. Plutôt active, la documentaliste a mis plusieurs projets en place au sein du lycée : le journal de l’école, qui a gagné un prix national, des expositions sur des sujets de société, dont le port du voile.

    Tout dérape quand, lors d’une journée de mobilisation, le 8 mars 2023, elle est prise en photo en train de tenir une banderole où il est inscrit : « Lycée Victor Hugo balance ton proviseur sexiste/raciste ». La photo est diffusée sur les réseaux sociaux. « Ma collègue est convoquée le 10 mars. Et le 13, elle est suspendue », relate un professeur remonté sous couvert d’anonymat. Finalement, la documentaliste apprend à la fin du mois de juin, par courrier recommandé du rectorat que StreetPress a consulté, qu’elle fait l’objet d’une procédure de « mutation d’office dans l’intérêt du service ». Le 30 juin, le CPE de l’établissement, syndiqué CGT, sera lui aussi muté. On lui reprocherait notamment de « prendre des décisions opposées au proviseur en conseil administratif » et « d’avoir défendu les AED », assure une professeure. Contacté, le conseiller principal d’éducation n’a pas souhaité prendre la parole sur le sujet.

    Les personnels en lutte ne font en effet pas l’unanimité dans l’établissement. « Le lycée est devenu un terrain de lutte politico-syndicale », dénonce un enseignant dans un article du Monde. « Dans la salle des profs c’est le mur de Berlin », affirme un autre dans le Parisien. StreetPress a essayé de contacter ces professeurs qui soutiennent leur direction. Aucun n’a souhaité nous répondre.

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    Après une photo de groupe, Emmanuel Roux prend la parole : « J’ai fait 48 heures de garde à vue ». / Crédits : Elisa Verbeke

    Malgré les dissensions et les neuf personnes écartées de leurs postes, la lutte continue à Victor Hugo. Des professeurs viennent de déposer un préavis de grève reconductible à partir du vendredi 1er septembre 2023. Pour Myriam non plus, pas question d’en rester là : « C’est une lutte qu’on mène depuis plus d’un an, ce ne sont pas des licenciements qui nous feront arrêter, au contraire. Malgré nos statuts précaires, on est en première ligne pour dénoncer le racisme et le sexisme dans les institutions. »

    (1) À la demande de l’intéressée, le prénom a été changé.

    Contacté, le rectorat n’a pas répondu aux questions, affirmant s’être « déjà beaucoup exprimé sur ce sujet » et d’ajouter « qu’actuellement, une procédure est en cours », sans donner plus d’informations.

    Contacté, le proviseur n’a pas répondu aux questions.

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