« Je n’ai plus la force », lâche Nina (1). À 37 ans, elle est à bout de souffle, exténuée par des mois de bataille depuis son embauche en 2023 contre son employeur, l’entreprise irlandaise de fast-fashion Primark, pour des salaires impayés, des fiches de paie erronées, un trop-perçu. Dès avril 2024, un médecin constate chez la salariée la présence de « troubles anxio-dépressifs » survenus « suite à des situations de souffrance sur les lieux de travail ». Quelques mois plus tard, en décembre, elle est placée en mi-temps thérapeutique.
Débarqué en France en 2013, Primark compte trente magasins et près de 7.000 employés et a atteint en 2024 un chiffre d’affaires de 1,03 milliard d’euros dans l’Hexagone, soit une augmentation de 16 % en un an, selon « Libération ». Derrière ce succès se cache une réalité plus nuancée. Depuis un nouveau management en 2021, les conditions de travail se sont fortement dégradées, comme en témoignent des salariés interrogés dans plusieurs régions. Ils déplorent une surveillance constante, une réduction des effectifs…
Manque de personnel
« Avant, nous étions plusieurs personnes par rayon. Ce qui divisait la charge de travail. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas », raconte Anaïs Pascual, 33 ans, vendeuse polyvalente à Toulon (83) depuis 2016. « Les managers exercent un contrôle constant sur les salariés. » Primark présente également un important renouvellement du personnel. « Nous sommes aujourd’hui 176 salariés [à Toulon, ndlr], dont 102 en temps partiel et 40 en temps plein, contre 250 employés en 2016 », précise Anaïs Pascual. Même constat du côté du magasin de Nantes (44) ouvert en 2022. « Nous étions 280 employés à l’ouverture contre environ 115 aujourd’hui », détaille Ahmet Avci, délégué central CGT Primark.
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« Lorsque nous ouvrons un nouveau magasin, nous sommes conscients que notre marque est très attendue et les magasins connaissent un fort engouement », justifie Primark à StreetPress. L’entreprise explique que lorsque les magasins « atteignent leur rythme de croisière », ils peuvent alors décider de recruter « des collaborateurs supplémentaires » ou de « ne pas les remplacer ». Le manque de personnel génère une pression supplémentaire pour les salariés, mettant parfois en danger leur santé physique et mentale, à l’instar de Nina, salariée dans l’Est.
Nina écrit à la directrice des ressources humaines du magasin qui lui répond en mars 2025 que les services de paie de Primark ne comprennent « rien du tout à sa fiche de paie » car celle-ci est jugée « complexe ». / Crédits : DR
À la surcharge de travail s’ajoutent des problèmes fréquents liés aux fiches de paie. Chez Primark, l’arrêté de paie est fixé au 28 du mois sur des plannings de 4 à 5 semaines. Les heures supplémentaires et dimanches, appelées « variables », sont payées avec un mois de décalage. Ce fonctionnement occasionne régulièrement des erreurs de rémunération. « En février 2025, je n’ai été payé que 23 euros et 35 centimes pour un mois de salaire à mi-temps ! », dit Nina. Dans un mail daté du 28 février 2025, adressé à la directrice des ressources humaines du magasin, Nina demande des explications et précise « ne plus avoir ni les moyens d’aller travailler car dans l’incapacité de se payer un ticket de bus et ne pouvant plus se nourrir ». Début mars 2025, cette dernière lui indique que les services de paie de Primark ne comprennent « rien du tout à sa fiche de paie » car celle-ci est jugée « complexe ».
Inspection du travail chez Primark, 2025 by Garnier
Une fiche de paie à 0 euro
Sans ressources, Nina se voit contrainte de retourner travailler à temps plein. « Cela m’a anéantie. J’ai été suivie par un psychiatre qui m’a arrêté à plusieurs reprises », détaille-t-elle. La salariée contracte près de 1.500 euros d’impayés de loyer et finit par emprunter de l’argent à ses proches. En avril 2025, elle obtient gain de cause auprès de l’Inspection du travail, qui ordonne à Primark de régulariser la situation au plus vite. Quelques mois plus tard, en octobre 2025, Nina a la surprise de recevoir une fiche de paie à 0 euro. Épuisée, elle fait une tentative de suicide. « À ce moment-là, j’ai complètement perdu pied », confie-t-elle aujourd’hui.
Depuis novembre 2025, Nina est néanmoins ponctionnée par l’entreprise à hauteur de 10 % sur chaque salaire reçu car elle doit « rembourser un trop-perçu reçu en janvier 2025 ». / Crédits : DR
L’événement inquiète Primark, qui effectue en octobre 2025 un premier virement de 1.000 euros avant de lui verser 499 euros en cash — comme en atteste un document. Depuis novembre 2025, Nina est néanmoins ponctionnée par l’entreprise à hauteur de 10 % sur chaque salaire reçu car elle doit « rembourser un trop-perçu reçu en janvier 2025 », où elle avait « touché 1.488 euros net ». Elle confie :
« J’ai demandé à de multiples reprises à Primark de m’expliquer l’origine de ce trop-perçu ainsi que le montant de mon salaire initial. Cela fait des mois que j’attends un retour. »
Le cas de Nina n’a rien d’une exception selon plusieurs délégués syndicaux, souhaitant rester anonymes. « Le système de rémunération est très opaque pour les salariés comme pour les RH. Nous devons souvent passer par le siège pour avoir des explications sur les fiches de paie. » Interrogé à ce sujet, Primark affirme que les dysfonctionnements seraient liés à un problème de « mise à jour » du système de paie, survenu en fin d’année 2025. L’entreprise affirme avoir mis en place « des solutions concrètes » pour les personnes touchées.
Primark, document d'assurance maladie 2025 by Garnier
« Management toxique »
Une dizaine de représentants syndicaux de la CGT, dont Anaïs Pascual, dénoncent un climat de répression syndicale. « J’ai eu des sanctions liées à mes mandats, des avertissements bidons ou des convocations disciplinaires », confie-t-elle. Cette atmosphère a parfois donné lieu à des situations qui s’apparentent à un harcèlement moral et syndical.
C’est notamment arrivé à Virginie (1), 36 ans, employée polyvalente et représentante du personnel en Loire-Atlantique, qui est en arrêt de travail pour burn-out depuis novembre 2025. « Primark, c’est une machine qui vous écrase », confie-t-elle. Virginie affirme avoir toujours connu « un management toxique » qui s’est aggravé lorsqu’elle est devenue représentante du personnel en juillet 2024, soit huit mois après son arrivée à Primark. « À partir du moment où je me suis syndiquée, la situation est devenue intenable. J’étais constamment suivie [par ses managers, ndlr]. On me donnait des tâches impossibles à réaliser puis on me tombait dessus en disant que je faisais mal mon travail », se souvient-elle. Malgré plusieurs signalements à sa hiérarchie, la situation ne change pas :
« En février 2025, j’ai demandé une mutation qu’on ne m’a pas accordée. »
Actuellement, Virginie attend la décision de l’Inspection du travail qui doit acter son licenciement pour inaptitude. « Primark possède des avocats à la pelle et n’a pas peur de payer des milliers d’euros. Personnellement, je n’ai pas la force de faire une procédure aux prud’hommes qui n’aboutira à rien », détaille l’ancienne salariée qui prévoit de quitter la région de Loire-Atlantique. « Je ne suis pas sûre de vouloir me syndiquer à nouveau vu l’enfer que j’ai vécu. » De son côté, la direction de Primark indique qu’« il n’existe aucune différence d’approche managériale selon qu’un salarié appartienne ou non à une organisation syndicale », précise l’entreprise qui confirme qu’une enquête est en cours concernant le manager évoqué par Virginie.
Une politique de mise au pas des salariés
Certains employés non syndiqués ont signalé à la direction des dysfonctionnements au sein de leur magasin — un engagement sanctionné par l’entreprise. Mathilde (1), vendeuse polyvalente dans les Pays de la Loire, en a fait les frais. À son arrivée en mars 2025, elle découvre un climat de tension favorisé par la direction. « Nous allions au travail avec la boule au ventre », se souvient-elle. Avec plusieurs collègues, elle alerte l’Inspection du travail et le siège de Primark. Une enquête interne est ouverte. À sa grande surprise, Mathilde est convoquée puis interrogée sur d’éventuels faits de harcèlement. Quelques jours plus tard, à la mi-décembre 2025, elle est mise à pied. « On m’a reproché d’entraver l’enquête interne en cours », raconte Mathilde. Selon l’entreprise, elle aurait « discuté avec un manager en lui demandant de mal parler de la direction » dans l’objectif de « lui nuire ».
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En janvier, un mois après sa mise à pied, Mathilde apprend qu’elle est licenciée au motif d’un « comportement qui nuit à l’ambiance du magasin, à la direction, à ses collègues et exerce une pression sur eux ». Pour Mathilde, c’est clair : « J’ai été lanceuse d’alerte. Or, le but de Primark, c’est de faire taire les gens. »
Interrogée, l’entreprise confirme que « le licenciement fait suite à une enquête interne après une alerte pour dysfonctionnements managériaux » et ajoute que les « éléments recueillis n’ont pas remis en cause la décision prise ».
Quant à Nina, salariée dans l’Est, elle avoue être découragée. Début janvier, la CPAM lui a indiqué traiter pour l’instant les arrêts de travail d’octobre 2024. « J’attends toujours d’être indemnisée. Je ne comprends pas car j’ai envoyé tous les documents demandés depuis plus d’un an. Ce qui suppose que Primark n’a pas transmis les attestations employeurs. »
(1) Les prénoms ont été modifiés.
Selon nos informations, Primark s’est depuis engagé à annuler la dette de Nina ainsi qu’à la rembourser sans préciser quand cela sera effectué. Pour Nina, le « mal est fait » puisqu’elle a contracté plusieurs dettes auprès de ses proches pour payer Primark.
Illustration de la Une par Jérémie Luciani.
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