Jusqu’à la veille de l’évènement, l’adresse est restée secrète. Le jour J, photos et vidéos sont interdites. « Vous savez qu’il est difficile de louer des locaux. Ceux qui sont “en face” sont bien plus puissants que nous », justifie au micro l’un des organisateurs, sous les approbations du public. Le 7 février, une cinquantaine de personnes se sont réunies à Paris pour une conférence organisée par la librairie Logos, un établissement niché dans le très chic VIIe arrondissement, qui vend des livres d’auteurs antisémites et complotistes. Il s’agit de l’ancienne librairie Vincent, qui a racheté une partie des stocks de la librairie d’Emmanuel Ratier, un journaliste d’extrême droite obnubilé par « les réseaux d’influence » notamment liés aux juifs, aujourd’hui décédé. Elle est aussi dirigée par un associé d’Alain Soral, l’idéologue plusieurs fois condamné pour « provocation à la haine raciale » et négationnisme.
Dans la salle de conférence ce jour-là, des stands proposent une « anthologie » des textes d’Alain Soral, ainsi que des livres édités par sa maison d’édition, Kontre Kulture. Parmi eux : « La Doctrine aryenne du combat et de la victoire » de Julius Evola, un penseur fasciste italien. « La librairie Logos met à disposition gratuitement la lettre “Faits et Documents“ », annonce l’homme au micro, tandis que des sympathisants se précipitent sur cette publication de quelques pages.
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Fondée par Emmanuel Ratier, la lettre est désormais gérée par des proches d’Alain Soral et relaie souvent des théories complotistes. À l’image de ce numéro que StreetPress s’est procuré, consacré au « secret le mieux gardé de la République » : Brigitte Macron serait en réalité un homme. Ou de cet autre exemplaire sur « l’offensive LGBT », qui accuse « le mouvement transidentitaire » d’avoir été propulsé, entre autres, par des milliardaires d’origine juive.
Des gélules anti-cancer
Mais le sujet de la conférence est différent. La star de la journée, Sylvie Beljanski (1), est venue présenter son livre, « Gagner la lutte contre le cancer : la découverte dont la République n’a pas voulu ». Avocate de profession, elle est la fille de Mirko et Monique Beljanski, un biologiste français et son épouse poursuivis pour exercice illégal de la médecine et de la pharmacie dans les années 1990 (2). Ces derniers avaient développé et commercialisé des produits naturels prétendument anti-cancer et anti-sida, sans l’aval des autorités sanitaires. Depuis, Sylvie Beljanski a repris le flambeau et a fondé une fondation aux États-Unis, destinée à réhabiliter les travaux de son père et à vendre ses comprimés. Après avoir remercié l’association d’Alain Soral « Égalité et Réconciliation » pour l’invitation — trahissant une nouvelle fois le lien entre la librairie Logos et l’idéologue — Sylvie Beljanski débute :
« Une fois mes parents arrêtés, le GIGN est venu mettre à sac le laboratoire. C’était une opération classifiée secret défense. »
Puis l’avocate met en avant des études selon lesquelles le pao pereira et le rauwolfia, les deux plantes utilisées dans les gélules Beljanski, inhiberaient « les cellules cancéreuses », tout comme certaines variétés de thé vert. Problème : ces travaux, majoritairement financés par la Fondation Beljanski, ne permettent aucunement de démontrer un bénéfice réel pour la guérison du cancer car ils ne portent pas sur des humains. Les oncologues ne reconnaissent donc pas ces produits, qui pourraient éloigner les patients d’une prise en charge réellement efficace.
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Dans le public, tandis qu’un homme chuchote à sa voisine qu’il ne « croit pas » en la chimiothérapie, un autre demande à Sylvie Beljanski si ces gélules peuvent se substituer aux traitements traditionnels. L’avocate reste volontairement évasive : « L’essentiel est que vous soyez confortable avec les choix que vous faites. […] Des gens nous ont dit ne pas vouloir mettre un poison dans leur corps et il ne faut pas leur faire violence », conseille-t-elle. Elle ajoute que le cancer est la conséquence de plusieurs facteurs comme un ADN « déstabilisé » par les vaccins obligatoires. À la fin de son intervention, une femme d’une quarantaine d’années, « soignée » par les gélules Beljanski, se lève et prend à son tour la parole, affirmant avoir eu son cancer après sa deuxième injection contre le Covid-19. « Évidemment ! », lancent plusieurs spectateurs, ignorant peut-être que ces théories complotistes ont maintes fois été débunkées par les scientifiques, comme ici ou là par l’AFP.
Le Covid-19, le « plus grand sacrifice de l’histoire »
La réécriture des faits est courante chez la librairie Logos. Dans sa boutique à Paris, on trouve par exemple « Nuremberg ou la Terre promise » de Maurice Bardèche — qui se décrivait comme un « écrivain fasciste ». C’est aussi un négationniste condamné pour avoir écrit dans ce livre, à propos de la Shoah, que le gaz utilisé dans les chambres d’extermination était en réalité « destiné à “l’assainissement”, c’est-à-dire à la destruction des poux dont tous les internés se plaignaient ».
La librairie vend aussi les ouvrages de Youssef Hindi (3), un proche d’Alain Soral, promoteur de théories conspirationnistes impliquant les juifs. Dans « Covidisme et messianisme » présent dans la boutique, Hindi développe l’idée que la pandémie de Covid-19 est « le plus grand sacrifice de l’histoire de l’humanité » organisé par « les dirigeants israélo-occidentaux ». Le 22 février 2025, la librairie Logos a participé à l’une de ses conférences, intitulée « Globalisme, sionisme, les deux faces du messianisme ». Le 28 mars de la même année, elle a également convié Martin Peltier pour une séance de dédicace, un autre négationniste condamné par la justice française en 1996. Dans un article publié par l’ancien hebdomadaire officieux du Front national, « National-Hebdo », ce dernier estimait que les Waffen-SS étaient « des troupes d’élite particulièrement imprégnées d’un fond idéologique patriote », qui avaient simplement « parfois » commis des « bavures ».
Un complot contre « Charlie Hebdo »
Contacté par StreetPress sur les activités de la librairie Logos, le ministère de l’Intérieur n’a pas donné suite. Ce silence interroge d’autant plus au regard de la perquisition de la librairie féministe et lesbienne Violette and Co, le 16 janvier, pour la vente d’un livre de coloriage pour enfants accusé de contester l’existence d’Israël. « [C’est un] deux poids, deux mesures flagrant », a commenté sur X (anciennement Twitter), quelques jours plus tard, le compte antiraciste No Pasaran, qui relevait déjà certains ouvrages problématiques vendus par la librairie Logos.
Car l’enseigne ne se limite pas aux contenus antisémites. Le 28 juin et le 12 décembre 2024, elle a par exemple invité François Belliot (3) à dédicacer ses livres, un enseignant adepte de théories complotistes. Dans un entretien, il disait douter de l’implication des frères Kouachi dans l’attentat contre « Charlie Hebdo », évoquant plutôt l’hypothèse « de gens qui avaient une formation militaire et qui ont rempli un contrat ». Le 27 septembre 2025, la librairie Logos était aussi présente à une conférence de Jacques Baud (3), un ancien colonel de l’armée suisse et porte-parole de la propagande pro-russe, désormais interdit d’entrer sur le territoire européen par une décision du Conseil de l’Union européenne. Sollicité à plusieurs reprises par StreetPress, l’établissement n’a pas répondu à nos demandes d’entretien. Pas plus qu’Alain Soral.
(1) Contactée par StreetPress, Sylvie Beljanski n’a pas répondu.
(2) Mirko Beljanski décède en 1998, sans avoir été condamné. Monique Beljanski est reconnue coupable en appel en 2002.
(3) Les personnes citées n’ont pas donné suite à nos demandes d’entretien.
Illustration de la Une par Mila Siroit.
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