« Nous avons gagné les élections municipales 2026 ! » Sur son compte Instagram, Youcef Brakni jubile. Le militant antiraciste s’est engagé dans sa ville, Bagnolet (93), en tant que codirecteur de campagne – « c’était une collégiale, chacun représentait une sensibilité », débriefe celui qui portait la voix des quartiers. Le 22 mars dernier, son candidat insoumis écolo, Édouard Denouel, a emporté au forceps la guerre des gauches face au maire socialiste sortant Tony Di Martino, avec 52,68% des suffrages :
« Participer aux élections fait partie de mon ADN militant : s’opposer politiquement c’est bien, prendre le pouvoir c’est mieux. »
« On est venus prendre notre place ! », abonde Fenda Diarra, 35 ans, nouvelle conseillère municipale d’Ivry-sur-Seine (94) depuis la réélection du communiste Philippe Bouyssou (53,17% des voix dans une quadrangulaire). Mère solo, noire, voilée, enfant d’immigrés, la primo-élue estime avoir un paquet de combats à porter avec son écharpe tricolore. « L’antiracisme, la précarité, la jeunesse ne peuvent pas être des sujets discutés dans des sphères militantes restreintes : il faut que ça arrive dans les instances politiques », insiste Sonia Chaouche, qui a découvert ce mois-ci l’ambiance feutrée du Conseil de Paris au côté de Sophia Chikirou – l’Insoumise a arraché neuf sièges en arrivant troisième d’une triangulaire avec 7,96% des voix, derrière la candidate de droite Rachida Dati (41,52%) et le socialiste victorieux Emmanuel Grégoire (50,52%).
Outre leurs idées politiques, les trois activistes ont en commun d’être membres du Comité Adama, fondé en 2016 après la mort d’Adama Traoré, 24 ans, dans la gendarmerie de Persan (95). « On part du combat contre les violences policières pour construire quelque chose de solide, qui va durer sur plusieurs générations », sourit Assa Traoré, figure de proue de ce mouvement qui, année après année, voudrait se construire en centre de formation « des leaders de demain ». Devenue le visage du combat contre les violences policières, la sœur d’Adama, suivie par plus de 440.000 personnes sur Instagram, n’a pas rejoint de liste. Elle a cependant usé de son influence en courant les meetings, partout où elle l’a pu, pour soutenir ses recrues et alliés.
Des membres du Comité seront désormais à la table des conseils municipaux de Paris, Bagnolet, Noisy-le-Grand (93), Ivry-sur-Seine, Beaumont-sur-Oise (95) et Boulogne-Billancourt (92). Sans compter les militants élus avec l’étiquette Assemblée des quartiers, regroupement cousin – fondé en 2024 par différents mouvements partout en France pour peser dans le débat public – et les mairies amies. Saint-Denis (93), La Courneuve (93), Stains (93), Sarcelles (95), Choisy-le-Roi (94), Créteil (94) et d’autres, sont autant de villes où le Comité possède des soutiens de tous bords politiques à gauche. « Depuis 2022, on a les municipales dans la tête », assure Youcef Brakni, persuadé que l’échelle locale est la plus efficace pour agir sur le quotidien des quartiers.
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« Je veux quelqu’un du Comité Adama sur ma liste »
Courant septembre 2025, Sophia Chikirou toque à la porte du Comité Adama. L’Insoumise les connaît bien : elle les croise régulièrement sur le terrain et est déjà intervenue dans certains de leurs événements. La politique prépare sa campagne pour, elle l’espère, prendre la mairie de Paris aux socialistes. Elle voudrait des militants forts d’une expérience de terrain pour renforcer sa liste, raconte Sonia Chaouche :
« Le Comité est reconnu pour avoir contribué à poser la question des violences policières dans le débat public. Ça donne un poids politique. »
L’éducatrice de 41 ans a rencontré Assa Traoré il y a bien longtemps, lorsqu’elles travaillaient ensemble à Sarcelles. En 2016, elle devient l’un des piliers du combat pour Adama en accompagnant la famille dans son combat judiciaire devant les tribunaux. Soutien émotionnel solide, elle s’improvise community manager ou attachée de presse pour les décharger, participe aux tournées des quartiers organisées plusieurs années de suite. Manifestations, commémorations, matchs de foot et barbecues solidaires, elle est de tous les événements. « Et quand il a fallu se lancer à Paris, il n’y avait pas tellement de choix en vérité », rit la concernée. La Parisienne du groupe est confortable dans sa posture de militante de l’ombre. « Une telle exposition m’effrayait. Et puis en tant que maman solo de deux enfants, dans quoi je me lançais ? » Encouragée par son équipe, et après « une bataille » contre elle-même, elle s’est finalement présentée comme tête de liste dans le 8e arrondissement et cinquième à l’échelle de Paris. « Dimanche [29 mars, ndlr], Sonia n’est pas entrée seule au Conseil de Paris : elle est entrée avec le Comité Adama, l’antiracisme et 10 ans de lutte », soutient Youcef Brakni, l’activiste de Bagnolet et autre soutien indéfectible de la famille Traoré. Il schématise :
« On ne s’est jamais cantonné aux violences policières. Nous, on veut que le racisme s’arrête. C’est une question politique. Où se règlent les questions politiques ? Dans les lieux de pouvoir. »
Très tôt dans son histoire, le Comité a rejoint des mouvements sociaux – avec les Gilets jaunes, contre le racisme ou l’islamophobie, pour la jeunesse. Il a trouvé des soutiens politiques solides dans le sérail – comme le député LFI Éric Coquerel, les maires PCF d’Ivry-sur-Seine ou de Stains – mais aussi dans la culture et les sciences sociales. Surtout, il s’est inscrit dans un mouvement populaire qui a connu un rayonnement inédit à l’été 2020.
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« Génération Adama »
Le 3 juin 2020, quatre ans après la mort d’Adama – alors que la procédure judiciaire patine – et une semaine après l’interpellation de George Floyd – Américain de 46 ans asphyxié par un policier lors de son arrestation à Minneapolis – plus de 20.000 personnes se réunissent au pied du Tribunal de grande instance de Paris pour soutenir la famille d’Adama. Devant une foule compacte, Assa Traoré réclame la fin de « l’impunité policière » et rend hommage aux personnes tuées par les forces de l’ordre en France. « Il y avait énormément de jeunes », se souvient la grande sœur, qui parle à l’époque de « Génération Adama ».
Dix jours plus tard, rebelote place de la République : 15.000 personnes répondent à l’appel du Comité. « On se dit qu’il y a quelque chose à faire : notre jeunesse est impliquée et elle est demandeuse. » Même constat après leurs tournées dans des dizaines de quartiers en France :
« Il y a des pépites qui ne sont pas exploitées. Il faut qu’on monte une école pour les former à devenir des leaders. »
« Assa m’a sorti le nez du quartier »
En 2022, Génération Leaders est né. Le Comité trouve le soutien de Columbia, qui a une antenne à Paris. La prestigieuse université new-yorkaise leur fournit des locaux et une reconnaissance aux membres du programme – qui ont la possibilité de participer aux événements et d’utiliser les infrastructures de l’école. L’idée : développer la confiance en soi, apprendre à prendre la parole publiquement et politiquement, et « s’engager dans le pays dans lequel on vit pour la justice, l’égalité et la lutte contre toutes les formes de discrimination », termine Assa Traoré.
Cours d’histoire décoloniale, féministe ou queer, de théâtre, de sociologie ou de philosophie politique, le Comité déploie son carnet d’adresses pour organiser ses masterclasses. Le chanteur et écrivain Gaël Faye, les sociologues Julien Talpin et Éric Fassin, la chercheuse Maboula Soumahoro, la politologue Fatima Ouassak, les militantes et podcasteuses Grace Ly et Lauren Bastide, le youtubeur derrière la chaîne « Histoires Crépues » Seumboy, les députés Éric Coquerel et Sophia Chikirou : tous acceptent de passer. « Les jeunes sélectionnés pour ce programme sont très forts et sont déjà des leaders dans leur quartier ou dans leur branche », assure la sœur d’Adama. « Mais la société ne les voit pas. On voudrait leur donner le petit truc en plus qui leur permettra d’arriver là où ils méritent d’être. »
« Jamais je n’aurais pensé me présenter à des élections. » Hidi-Joubert Daniel, 25 ans, entre dans la première promo pour développer, entre autres, son projet de label de musique, Boyenval Records, emprunté au nom de son quartier à Beaumont-sur-Oise. « Énormément de gamins se rêvent un jour rappeurs. Le studio est le lieu de passage de jeunes qu’on n’arrive pas à toucher avec nos actions », contextualise Assa Traoré, qui connaît bien sa recrue. En 2016, Hidi a 16 ans lorsque Adama Traoré est interpellé dans sa ville. La famille accuse des gendarmes de l’avoir « étouffé du poids de leurs trois corps » en utilisant la technique du plaquage ventral. Le jeune homme de 24 ans signale avoir « du mal à respirer ». Il fait un malaise durant le trajet vers la gendarmerie de Persan, avant de mourir dans la cour de la caserne. Hidi-Joubert Daniel, qui s’engouffre à ce moment dans la lutte du Comité, se souvient :
« On a tout vécu en live au quartier. Les infos nous arrivaient au compte-gouttes. Adama c’était mon grand, c’était un bon avec moi. »
« Il était lycéen à l’époque. Assa l’a pris partout », sourit Youcef Brakni. « Elle m’a sorti le nez du quartier et m’a donné d’autres perspectives », assure, reconnaissant, le concerné. Il est récemment devenu conseiller municipal référent quartier jeunes de Beaumont-sur-Oise, dans la mairie du socialiste réélu Jean-Michel Aparicio. « Maintenant c’est réel, j’y suis. Je peux être un exemple pour le quartier où j’ai grandi et où j’habite. »
« Booster la confiance en soi »
« Plus le temps passait, plus je me disais : “Il est temps de prendre ma place”. » Fenda Diarra a grandi à Ivry. Lorsqu’elle intègre Génération Leaders, elle voudrait développer son entreprise de traiteur. « Je suis très admirative de son parcours », confie Sonia Chaouche. « C’était une mum-entrepreneuse combative, mais timide et réservée. On l’a vue sortir de sa zone de confort pour devenir moteur et s’affirmer. C’est notre but : faire monter le taux de confiance. »
Fin 2025, le Comité Adama lance l’idée dans ses promos : certains veulent-ils se présenter aux élections municipales ? Après avoir été approchés par différents partis et candidats, ils ont pu négocier des places éligibles sur différentes listes. « Il y a beaucoup de femmes dans notre programme, ça a intéressé », explique Assa Traoré. Il leur manque désormais les candidats. Une poignée se lance puis, quelques semaines plus tard, une seconde salve sous l’impulsion des premiers. En tout, le Comité présente une dizaine de candidats. « C’est mon fils de 11 ans qui a fini de me décider à y aller », raconte Fenda Diarra, l’Ivryenne :
« Quand je lui ai demandé ce qu’il voulait faire plus tard, il m’a donné plusieurs métiers, dont président de la République, pour “réparer les inégalités”. J’avais la possibilité de commencer pour lui. »
Elle est désormais élue déléguée à l’impulsion de la participation citoyenne et démocratie locale, droits des personnes en situation de handicap, lutte contre le validisme et accompagnement aux parentalités.
Les législatives en ligne de mire
« C’est dans le rapport d’impact de Génération Leaders : “prendre le pouvoir municipal et démocratique” », sourit Assa Traoré. Le Comité assume de travailler avec différents partis politiques selon les opportunités : LFI, PCF, EELV, PS. Les Macronistes ? « Ils ne demanderont pas », évacue la sœur d’Adama, ajoutant : « Sonia n’est pas dissoute dans LFI à Paris et Fenda dans le PCF à Ivry. C’est toujours le Comité Adama. »
Le mouvement a désormais en ligne de mire les législatives. Hidi-Joubert Daniel, de Beaumont-sur-Oise, passe son tour. « Je vais déjà remplir ma mission avant d’aller voir ailleurs. Là-haut, au Parlement, c’est la place d’Assa. » Elle sourit. « On m’a souvent répété que la meilleure des cheffes est celle qui laisse régner les autres », avant de conclure :
« L’histoire est plus belle comme ça, avec les jeunes devant. »
(1) Illustration de Une de Mila Siroit.
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