Cancale (35) – « Goé-land ar-gen-té, cor-mo-ran hu-ppé. » Plantée devant la grande vitrine des oiseaux marins empaillés, Maelys, 6 ans, plisse les yeux pour déchiffrer les écriteaux. Élève à l’école primaire de Bédée (35), à une heure de route de Cancale, elle vient de débarquer comme 47 autres petits CP pour sa toute première semaine de classe de mer au centre Virginie Hériot, dans le décor magique du château de Barbe-Brûlée. Le castel, géant de granite sur son promontoire dominant la mer, tient son nom de la première femme devenue championne olympique de voile, Virginie Hériot. Sa famille, propriétaire des Grands Magasins du Louvre à Paris, a construit ce lieu de villégiature en 1904. Quinze ans plus tard, l’athlète, devenue veuve, a dédié sa demeure aux orphelins de la guerre – qu’on appelait « poussins » à cause de leur ciré jaune –, avant que la famille ne donne les murs à l’Éducation nationale en 1966. Par égard pour ce noble legs, Stéphanie de Chamisso, directrice du centre et gardienne des lieux, n’a pas eu le cœur de déplacer la vitrine dédiée aux animaux empaillés. « C’est d’un autre temps, mais en termes de pédagogie, c’est pas mal pour les enfants », concède-t-elle en souriant.
Le château de Barbe-Brûlée a été legué à l'Education nationale en 1966. / Crédits : Louise Quignon
Le centre Virginie Hériot accueille chaque année 1.800 élèves. / Crédits : Louise Quignon
Le site, qui fête cette année ses 50 ans, accueille chaque année près de 1.800 élèves et affiche déjà complet pour l’année prochaine. « Cet endroit est un phare à Cancale. De nombreuses associations gravitent autour », souligne Olivier Roellinger, chef cuisinier anciennement triple étoilé et natif de Cancale. Il a vu toutes les générations d’enfants passer dans le centre. « J’ai entendu des petits dire avant de rentrer chez eux : “On va retrouver la dalle.” Ils parlaient de leur aire de jeu à la maison. »
Annexe d’un établissement scolaire des Yvelines fermé en 2022, Virginie Hériot est le dernier des centres de classe de mer à être directement rattaché à l’Éducation nationale – désormais à la main des associations, des municipalités ou des entreprises. Depuis sa création, la région Île-de-France en assure l’entretien, l’équipement et y emploie six agents territoriaux. Mais en septembre 2025, elle a annoncé la désaffection du site d’ici juillet 2026, arguant que « le modèle économique n’est pas viable ». Une association de soutien a déjà organisé plusieurs manifestations pour protester contre cette fermeture et lancé une pétition. « Nous sommes un outil éducatif essentiel », insiste la directrice, qui rappelle les deux principales fondateurs des classes : donner accès à la mer aux populations défavorisées ou éloignées, et faire découvrir l’environnement.
« Nous avons déjà accueilli des enfants de la banlieue de Rennes (35) qui n’avaient jamais vu la mer ! »
Le centre Virginie Hériot fête cette année ses cinquante ans. / Crédits : Louise Quignon
Doudou et autonomie
Dans les dortoirs à l’étage, Dylan, 6 ans, se débat avec sa valise, plus grosse que lui. Il a pris « la meilleure place », le lit superposé collé à la fenêtre qui donne sur une anse bleu émeraude. « C’est la première fois que je me réveillerai face à la mer », se réjouit-il en jetant son sac de couchage sur le sommier. Ici, toutes les chambres bénéficient de la même vue, comme les salles de classe. Un autre enfant montre son doudou imprégné du parfum de son papa. « Il me manque un peu déjà », glisse-t-il.
Dylan et sa valise. / Crédits : Louise Quignon
« C’est souvent la première fois qu’ils partent sans leurs parents », explique Patricia, 55 ans et professeure des écoles à Bédée depuis 31 ans. « Ça leur apprend l’autonomie. » Elle emmène sa classe chaque année depuis dix ans au centre Virginie Hériot. Les parents déboursent 140 euros pour les cinq jours.
Les classes de mer voient le jour en Finistère, dans les années 1960. Une bande de copains instituteurs reprend un ancien site d’extraction de pierres abandonné sur la presqu’île de Logonna-Daoulas, au fond de la rade de Brest (29), et construit un centre nautique de fortune. Parmi eux, le Brestois Jacques Kerhoas, communiste et ancien résistant, fait le constat que les petits Bretons du coin, habitués au littoral industriel et militaire, ne connaissent pas la mer. Il écrit dans ses carnets :
« Que la mer soit ou non son destin, l’enfant ne peut ignorer ce qui fait l’essentiel de sa planète. »
Pour cet ardent défenseur de l’éducation populaire, l’action est la clé de voûte de l’apprentissage. Avec son équipe d’enseignants, il accueille la toute première classe de mer, 24 garçons de CM2, pour deux semaines, en 1964.
Les classes de mer voient le jour en Finistère dans les années 1960. / Crédits : Louise Quignon
L’expérimentation inspire ailleurs en Bretagne jusqu’à être reconnue officiellement par l’Éducation nationale en 1971, année où le Finistère accueille jusqu’à 150 classes de mer. L’État détache alors des enseignants dans des centres permanents. « Il y a eu un fort engouement encouragé par le concours “Dessine-moi la mer” lancé par l’émission Thalassa, très populaire à la fin des années 1980, qui permettait de gagner un séjour en classe de mer », explique Julien Fuchs, professeur à l’Université de Bretagne occidentale et membre du projet de recherches CLASMER, qui doit publier prochainement L’école à la mer (éditions de l’Épure). Une bonne partie des enfants à en bénéficier sont originaires de la banlieue parisienne et proviennent d’écoles classées Réseau d’éducation prioritaire (REP).
Bagage naturel
Dans le parc du domaine Barbe-Brûlée – 2,5 hectares –, une poignée d’enfants pressent leur visage tout près de l’hôtel à insectes. Le centre a mis en place l’éco-pâturage, des repas 100% bio et locaux, une procédure anti-gaspi, un compost… « On veut leur offrir un bagage naturel et qu’ils construisent une conscience écologique citoyenne », explique Stéphanie de Chamisso, la maîtresse des lieux, précédée de Rafale, son cocker noir et blanc. Elle dirige le château, et y vit, depuis sept ans. Avant, elle a été enseignante pendant seize ans à Conflans-Sainte-Honorine (78) pour des enfants de forains et de bateliers. « Je suis venue un jour avec mes élèves au centre Virginie Hériot, j’ai trouvé ça magique », raconte-t-elle.
« J’aimais déjà éveiller les enfants en prenant des chemins détournés, en les sortant de la salle de classe. »
Stéphanie de Chamisso, directrice du centre Virginie Hériot. / Crédits : Louise Quignon
« Ici on enseigne beaucoup de disciplines sans que les élèves ne s’en rendent compte », abonde Céline, 50 ans, institutrice depuis 2003 ans au centre Virginie Hériot et biologiste de formation. Durant le séjour, les CP iront faire des après-midis navigation, fouiller les débris marins et faire des observations au microscope. « On fait de la vraie recherche scientifique : on met en place un problème, ils émettent des hypothèses, on va tester sur place. »
Céline, institutrice depuis 2003 ans au centre Virginie Hériot. / Crédits : Louise Quignon
Bob vissé sur la tête et lunettes de soleil rose, Yéline fouille avec sa petite main un trou d’eau formé entre les rochers de l’anse de Port-Mer. « Un crabe ! » Cet après-midi, la classe est partie à la pêche à pied. Munis de leur seau, les élèves prélèvent les petites bêtes visibles à marée basse. « Quand je vais à la mer d’habitude, on reste dans le sable sec, on ne va pas voir les animaux dans les rochers », raconte la petite fille.
Les CP de l'école de Bédée (35) en activité pêche à pied. / Crédits : Louise Quignon
Les élèves prélèvent les petites bêtes visibles à marée basse. / Crédits : Louise Quignon
Plus loin, un de ses camarades a trouvé l’équivalent réel de « Bob l’éponge ». « Sans le slip et sans les yeux », répond Lucie en riant. L’animatrice de 32 ans a fait des études en biologie marine, spécialité environnement insulaire. Elle a travaillé dans la recherche jusqu’en 2023. « Je faisais un travail de laboratoire sur des bateaux pour des études sur le réchauffement climatique, sans jamais en voir le résultat. Je me sens plus utile aujourd’hui dans la transmission. »
Lucie, animatrice au centre Virginie Hériot. / Crédits : Louise Quignon
Le marché des classes de mer
Le réseau national recense 42 centres de classes de mer, dont une bonne trentaine se situe en Bretagne. « C’est lié à la richesse de notre écosystème : pour l’observation, il faut des rochers, un estran, des algues… », explique l’historien Julien Fuchs. Dans ce réseau, le centre Virginie Hériot est le seul encore animé par des enseignantes de l’Éducation nationale. Une histoire d’économies, mais pas que. Au début des années 1990, les classes de découvertes subissent un brutal déclin, lié à une série de drames. Le 4 décembre 1995, six écoliers et une accompagnatrice sont emportés par l’eau d’un barrage EDF en Isère. Trois ans plus tard, neuf collégiens décèdent dans une avalanche près des Orres (05). « L’Éducation nationale et les directeurs d’école sont devenus plus frileux », analyse Julien Fuchs. À ces faits-divers, s’ajoutent des affaires de pédophilie très médiatisées, dont l’une a donné lieu à un film, La Classe de neige (1998), Prix du jury à Cannes.
A la fin des années 1990, les classes de mer se voient retirer leurs enseignants détachés. / Crédits : Louise Quignon
Vers la fin des années 1990, confrontées à de nouvelles restrictions budgétaires, les classes de mer se voient retirer leurs enseignants détachés, remplacés par des professionnels du tourisme qui doivent diversifier l’offre pour rentabiliser les centres. « On voit progressivement émerger des acteurs qui proposent des stages onéreux sous le nom de “classes de mer”, mais leur programme est axé sur l’acquisition d’une compétence sportive plutôt que l’éducation à l’environnement », observe le spécialiste. Ces séjours s’éloignent du cahier des charges historique des classes de découvertes, dans lesquelles l’éducation à l’environnement est une priorité.
« Aujourd’hui, enfants et parents sont devant un vrai marché des classes de mer concurrentiel, qui s’est développé notamment depuis le Covid. »
Barbe-Brûlée et Versailles
En 2023, le rectorat de Versailles avait déjà voulu récupérer les deux postes d’enseignantes du centre Virginie Hériot, avant de finalement les affecter dans l’académie de Rennes, après une forte mobilisation locale. Cette fois encore, le conseil municipal de Cancale a apporté son soutien à la structure et « exig[é] qu’une position claire, officielle et rapide soit exprimée afin de mettre fin à l’incertitude actuelle ». De son côté, la région Île-de-France rappelle qu’elle « a écrit en juillet 2025 à Elisabeth Borne, alors la ministre de l’éducation, pour proposer que la gestion du site de Cancale soit confiée à Sport dans la ville, une association reconnue en matière d’insertion professionnelle des jeunes par le sport ».
Anne, agente territoriale au centre Virginie Hériot. / Crédits : Louise Quignon
Des odeurs de poulet rôti exhalent dans tout le château. Charlotte sur la tête et tablier rose, Anne, 39 ans, ancienne ostréicultrice reconvertie en agente territoriale depuis quelques mois au castel de Barbe-Brûlée, dresse les tables. « Cet endroit est précieux, les enfants sont émerveillés de séjourner dans un château », confie-t-elle. Avec sa cheminée sombre de trois mètres de haut, le parquet ancien qui craque, ses boiseries aux murs et sa grande table centrale, la cantine ressemblerait presque à la salle à manger de Poudlard, l’école d’Harry Potter. Dans un recoin a été entreposée une reconstitution du littoral breton et à côté, une maquette de vieux gréement. Avec émotion, l’employée se souvient :
« Je me souviendrai toujours d’un petit qui ne voulait plus partir du centre à la fin de la semaine. Il disait : “Ici, je peux dormir dans un lit”… »
Vive les classes de mer et l'éducation populaire! / Crédits : Louise Quignon
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