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    28/04/2026

    Ils veulent offrir une statue de Donald Trump aux États-Unis

    L’atelier Missor et ses sculpteurs français à la poursuite du rêve américain technofasciste

    Par Aurélien Defer

    Elon Musk les adore, la Silicon Valley les finance et l’extrême droite française les connaît bien. Depuis quelques mois, « Missor » et son équipe, connus pour leurs statues de Jeanne d’Arc et de Napoléon, ont pris un opportuniste virage états-unien.

    Michael Gibson, associé du milliardaire américain Peter Thiel, se souvient parfaitement du jour où il a rencontré « Missor ». En mai 2025, ce quadragénaire de la côte ouest des États-Unis, qui codirige la bourse du fondateur de la société de surveillance Palantir, la Thiel Fellowship, s’octroie quelques jours de vacances à Paris avec ses parents. Éternel connecté, il était tombé peu avant son séjour sur les publications en ligne de sculpteurs français à l’allure aussi anachronique que leurs projets de statues. Depuis quelque temps, l’atelier Missor a en effet le vent en poupe sur le réseau social X (anciennement Twitter).

    L’Américain, « très impressionné » par les modelés classiques représentant notamment Napoléon, leur écrit. Une discussion « philosophique » débute. « On parle de civilisation », retrace-t-il auprès de StreetPress, et rendez-vous est pris en mai. Le jour venu, Michael Gibson se rend compte que la fonderie n’est pas basée dans la capitale mais à Crégy-lès-Meaux (77) et propose plutôt un déjeuner parisien suivi d’une visite du musée Rodin. Après tout, se dit-il, quoi de mieux que contempler les œuvres d’un des plus grands sculpteurs français pour faire connaissance avec un féru d’art figuratif ?

    Son interlocuteur, Missagh Movahhed Ghaleh Nouri – tout le monde l’appelle « Missor » –, accepte. Mais prévient d’emblée : « Je dois dire que je déteste Rodin. » « Selon lui, l’art de la sculpture a commencé à décliner principalement à partir de Rodin », se souvient Michael Gibson. « Il me dit que Rodin a commencé par représenter l’homme comme un être noble, capable de dignité. Mais qu’à mesure qu’il vieillissait, ses sculptures d’hommes se sont mises à ressembler de plus en plus à des patients d’un asile psychiatrique, destinées à représenter l’homme comme quelqu’un qui souffre, qui est perdu, confus et fragmenté. »

    Loin, très loin, du créneau de « Missor » et de l’atelier du même nom qu’il a fondé en 2021 à Nice (06), celui-ci tendant à « mettre en valeur le côté héroïque et noble de l’homme », selon ses explications à l’investisseur. Lequel, comme d’autres dans la Silicon Valley à l’heure du second mandat de Donald Trump et d’un basculement idéologique d’une grande partie de la tech, est tombé sous le charme suranné de ces Français. Désormais financés par ces puissances, ils planchent sur une statue colossale d’Atlas portant la sphère céleste sur ses épaules, à offrir aux États-Unis à l’occasion du 250e anniversaire de leur Déclaration d’indépendance, le 4 juillet prochain.

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    Fidèle au néo-classicisme, l'atelier célèbre des figures mythologiques telles qu'Atlas (à gauche) ou Prométhée (à droite). Ce dernier est très apprécié de certains militants d'extrême droite. / Crédits : DR

    Leurs débuts en ligne sur YouTube

    Les artisans passionnent même l’homme le plus riche du monde, Elon Musk. Depuis son réseau social, ce dernier n’a cessé depuis un an de complimenter leurs créations et de les relayer auprès de ses 237 millions d’abonnés. Dernier exemple en date le 15 janvier, quand le patron de Tesla a répondu en anglais un sobre « bon, d’accord » à un tweet de l’atelier qui indiquait être en quête « d’investisseurs ». Cela veut-il dire que « Missor » et son équipe sont aujourd’hui sponsorisés par Musk ? Contactés par StreetPress, ils n’ont pas voulu s’exprimer (1).

    Il faut dire que leurs apparitions médiatiques ont été rares – hormis dans « Le Figaro » et « Valeurs Actuelles » –, depuis la constitution de leur petite équipe. Mais « Missor » n’a pas attendu la création de son atelier pour flirter avec la notoriété. Dès 2016, âgé de 25 ans, l’homme s’était lancé sur YouTube avec des amis et son frère, Massoud. Au départ pensée comme un moyen « d’exorciser » ses maux (il regrettait par exemple d’avoir été raciste) tout en parlant de création artistique, sa chaîne YouTube s’était diversifiée avec le temps, pour héberger des podcasts sur l’homophobie et les douches froides.

    Avant même le passage à la sculpture, donc, la barbe foisonnante du jeune homme, son legging rose, les deux coqs tatoués sur son torse, son humour décalé et, surtout, sa capacité à se lancer dans des tirades philosophiques de comptoir, plaisaient déjà sur Internet. Sur le forum 18-25 de Jeuxvideo.com, on s’amusait ainsi à le regarder faire du skateboard à Paris ou prétendre que ses deux parents étaient des peintres renommés. Parfois épaulé d’autres youtubeurs tels TeddyBoyRSA ou Florent Tavernier, il parlait déjà de « coloniser la société du spectacle » en vue, un jour, de faire la révolution.

    Des sculpteurs nés « trop tard »

    La mise sur pied de l’atelier, lui aussi constamment filmé et diffusé sur YouTube, n’a donc été qu’une continuité. Comme l’ont raconté l’ADN et Politis, « Missor » et Massoud mettaient en effet un point d’honneur à documenter leur apprentissage de la sculpture, un art qui leur était complètement étranger. « Ils filmaient leurs vies, se mettaient en scène, avec ce côté télé-réalité un peu fou », se souvient Baptiste Delengaigne, auteur de bande dessinée. Pour son dernier opus, baptisé « Trop Tard » et publié aux Éditions 2042 en janvier, il a calqué ses personnages sur ces étranges sculpteurs.

    Il faut dire que la petite troupe, constamment affublée de costumes à bretelles d’époque, et dont les membres, le visage noirci par la suie, se donnent du « monsieur » à tout bout de champ, est facile à caricaturer. « Ils savent qu’ils sont ridicules et en jouent », estime Baptiste Delengaigne, qui rappelle que « Missor » et ses compères s’adressent à « une extrême droite d’Internet qui joue avec les codes de la satire et du mème ». Reste que pour Nicolas Conquer, porte-voix du trumpisme en France qui dit les connaître « de longue date », « ils sont comme ça au quotidien, pas que pour la vidéo ».

    À LIRE AUSSI (en 2024) : Nicolas Conquer, candidat investi par Éric Ciotti et fervent supporter de Trump

    Un look d’artistes nés « trop tard » qui correspond parfaitement à leur parti pris antimoderne. Depuis 2020, « Missor » s’est spécialisé dans les représentations classiques, en plâtre ou en bronze, de personnages historiques : outre Bonaparte, on trouve sur ses étagères le philosophe Friedrich Nietzsche, l’empereur Marc Aurèle ou encore Jeanne d’Arc.

    L’affaire niçoise comme coup de projecteur

    C’est d’ailleurs une statue de « la pucelle d’Orléans » qui a fait connaître l’atelier dans une polémique mêlant l’atelier Missor et le conseil d’Etat. Le 19 décembre 2024, l’alors maire de Nice (06) Christian Estrosi inaugure une statue de l’héroïne médiévale. Celle-ci a été commandée à « Missor » par la régie niçoise des parkings pour 170.000 euros. Mais le préfet des Alpes-Maritimes a des soupçons et saisit le tribunal administratif local, qui annule le marché un mois plus tard. La raison ? Un « manquement » aux « obligations de publicité et de mise en concurrence » et un « vice d’une particulière gravité ».

    L’extrême droite crie à la censure, le conseiller régional RN et ancien militant identitaire Philippe Vardon lance une pétition, et l’atelier engage l’avocate Carine Chaix du collectif Justitia – financé par le fonds Périclès du milliardaire identitaire Pierre-Edouard Stérin. Six mois plus tard, ce petit monde obtient l’annulation du déboulonnage auprès de la cour administrative d’appel de Marseille (13). Mais, en parallèle d’une enquête pour favoritisme, l’affaire n’est toujours pas close, puisque le ministère de l’Intérieur a saisi en septembre le conseil d’État, la plus haute juridiction administrative, qui n’a toujours pas tranché.

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    À gauche, la statue de Jeanne d'Arc en cours de finalisation ; à droite, un extrait de la pétition lancée par l'identitaire Philippe Vardon pour empêcher son déboulonnage. / Crédits : DR

    Une proximité marquée avec la fafosphère

    Depuis ses débuts, « Missor » et son équipe sont liés à l’extrême droite. Ils se sont rapidement positionnés contre le mouvement né aux États-Unis en 2020 sous l’impulsion de Black Lives Matter. Ce dernier visait à « déboulonner » les statues de personnages historiques controversés, notamment en raison de leurs faits d’armes colonialistes et esclavagistes. C’est d’ailleurs cette situation outre-Atlantique qui a causé la naissance de l’atelier, obsédé par la « civilisation ».

    Leurs premiers bustes étaient vendus sur le catalogue de Terre de France, une petite entreprise qui sponsorise une bonne partie de la fafosphère et qui est elle-même soutenue par le fonds Périclès de Stérin. En septembre 2021, les sculpteurs avaient même choisi le magazine d’extrême droite « Valeurs Actuelles » pour organiser un jeu-concours avec des mini-statues à gagner.

    Quelques mois plus tard, l’atelier publiait une vidéo racontant la création d’une statue de Jeanne d’Arc, intitulée « Jeanne, au secours : le film ». Une référence à la phrase prononcée par Jean-Marie Le Pen le 1er mai 2015 et devenue un an plus tard le slogan officiel des Comités Jeanne, le parti politique que l’eurodéputé raciste et antisémite avait créé après avoir été exclu du Front national. Dès la première minute du long-métrage de « Missor », on voit le sculpteur et ses acolytes recréer la scène sous une statue de la jeune femme.

    De tels clins d’œil leur ont valu les soutiens d’une niche d’influenceurs d’extrême droite et masculinistes : l’ex-patron du Front national de la jeunesse, Julien Rochedy, le désormais journaliste de « Frontières » Julien Girard, alias Le Doc Baron, mais aussi les youtubeurs – et actionnaires de l’atelier – Florent Tavernier et Simon Bavastro (le vrai nom du vidéaste faf Barbare Civilisé). Sans oublier Pierre-Jean Chalençon, le très à droite fan de Napoléon qui organisait des dîners clandestins en pleine pandémie.

    Des œuvres aux forts relents fascistes

    L’atelier Missor partage avec ses fans cette vision d’une « civilisation occidentale » en danger, qu’il faudrait défendre aussi bien à travers l’art qu’à travers la force physique, dont ils font régulièrement l’étalage en vidéo. Le leader, Missagh Movahhed Ghaleh Nouri, qui a pratiqué la lutte en compétition, s’est filmé plus d’une fois en train de « boxer » avec son frère. Des membres de l’atelier ont même participé en 2023 à des combats de rue fréquentés par des militants néonazis, comme l’a repéré « Nice-Matin ». Plus récemment, en janvier 2026, ils ont estimé sur X que « notre civilisation a besoin d’une injection spirituelle de testostérone ».

    Une bouillie viriliste aux inspirations fascistes qui se retrouve directement dans les œuvres produites par les sculpteurs, comme le fait remarquer l’historien de l’art Paul-Louis Rinuy à StreetPress. Le directeur de l’école doctorale Edesta (pour esthétique, sciences et technologies des arts) à l’université Paris-VIII, note :

    « Certaines de leurs sculptures ressemblent vraiment à celles d’Arno Breker, le grand sculpteur d’Adolf Hitler. »

    Pointant du doigt « la valorisation bêtasse de la force, du brutal » chez l’artiste allemand, il voit en l’atelier Missor « une imitation bête et non inventive du passé ».

    Plusieurs centaines de milliers d’euros

    Est-ce cette « vision rétrograde de la sculpture », rappelant selon Paul-Louis Rinuy « une période de grandeur passée un peu fantasmée », qui plaît tant à Elon Musk ? Depuis plusieurs années, le milliardaire sud-africain ne cesse d’anticiper un déclin civilisationnel, concentrant ses attaques sur le « wokisme » ainsi que l’immigration, responsables selon lui d’un « grand remplacement » et du « suicide » imminent de l’Europe. Grand aficionado de l’Antiquité mais pas de la véracité historique, il en revient toujours, pour justifier ses lubies, à l’empire romain, dont il mécomprend la chute.

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    Des membres de l'atelier, dont « Missor » (tout à gauche) se sont rendus plusieurs fois à San Francisco depuis un an, afin d'y démarcher des investisseurs. / Crédits : DR

    Nicolas Conquer, qui prétend avoir activé ses réseaux aux États-Unis pour aider ses amis sculpteurs, estime que les récents tweets du propriétaire de X concernant l’atelier « valent quasiment comme un parrainage ». Selon cet ex-candidat ciottiste aux élections législatives de 2024, les magnats de la tech sont « les Médicis d’aujourd’hui », du nom de la famille italienne qui a soutenu des artistes de la Renaissance comme Léonard de Vinci ou Michel-Ange. Michael Gibson n’est pas en désaccord et expliquait à StreetPress, en janvier, que les équipes de Musk et de « Missor » étaient « en communication ». Les sculpteurs souhaitent en effet décorer avec leurs statues la base de lancement de fusées Starbase appartenant à SpaceX, la société du milliardaire qui prévoit notamment d’envoyer des data centers dans l’espace.

    En plus de ce potentiel coup de pouce de la plus grande fortune mondiale, l’atelier a reçu 100.000 dollars (environ 85.000 euros) du fonds de Michael Gibson, 1517 Fund. Ainsi qu’un montant qui n’a pas été divulgué de la part de Founders, Inc., un autre fonds de capital-risque basé dans la Silicon Valley qui signe habituellement des chèques pouvant atteindre 250.000 dollars. Gérée en partie par un Français, Hubert Thieblot, la structure n’a pas donné suite à nos sollicitations. Mais si on ne sait pas exactement combien elle a rapporté, l’opération séduction aux États-Unis semble avoir porté ses fruits.

    Un engouement important à San Francisco

    D’autant que les sculpteurs français, qui peinaient avant ce virage américanophile à se financer – ils avaient lancé un appel aux dons début 2025 – n’ont pas dit leur dernier mot. À plusieurs reprises, ils ont visité la côte ouest des États-Unis, toujours vêtus de leurs uniformes délavés et trimballant des versions miniatures de leurs statues. De quoi susciter la curiosité des locaux : sur X, en décembre, Caitlin Kalinowski, alors directrice de la branche robotique d’OpenAI – elle a quitté l’entreprise il y a quelques semaines –, s’était enquis auprès d’eux : « De quoi avez-vous besoin, les gars ? »

    De même, comme l’a relevé le média américain « The New Republic » en mars 2026, le premier voyage de « Missor » a été l’occasion pour lui de rencontrer Sebastian Caliri. Cet ancien de Palantir, la société du chantre du technofascisme Peter Thiel, s’est reconverti dans le capital-risque au sein de 8VC Partner. Si bien que le sculpteur aimerait déplacer sa fonderie à San Francisco, comme il l’a écrit dans un tweet le 11 août 2025. Le déménagement n’a pour l’heure pas eu lieu, l’entreprise recrutant toujours à Crégy-lès-Meaux.

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    Ces dernières semaines, les annonces de recrutement se sont multipliées sur Instagram alors que l'atelier planche sur deux projets de statues colossales. /

    « Esthétique archéofuturiste »

    Mais à l’approche du 4 juillet, date à laquelle ils doivent avoir livré leur Atlas surnommé « Gardien de la liberté », ce rapprochement interroge. Pourquoi ces fonds, qui multiplient les placements dans la science et l’intelligence artificielle (IA), en viennent à accueillir l’atelier Missor dans leur portfolio, quitte à les classer sur leur site dans la catégorie « hardware » ? Hormis son amour pour le masculiniste canadien Jordan B. Peterson, dont il a vendu des bustes, « Missor » n’a jamais été franchement tourné vers l’Amérique.

    « Ils ont complètement embrassé cette esthétique “archéofuturiste” », théorisée en France par Guillaume Faye, l’un des penseurs du courant de la Nouvelle droite, selon l’auteur Baptiste Delengaigne, surpris de les voir générer de nombreux visuels par IA. Paul-Louis Rinuy, lui, y voit la quête de « repères faciles, évidents, avec une sorte de repli identitaire assez marqué ».

    Mais cet intérêt de la Silicon Valley pour les œuvres de « Missor », qui a à peine connu le succès en France, illustre aussi le basculement idéologique en cours au sein du secteur technologique aux États-Unis, depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. En effet, nombreux sont ces patrons adoubant un président violent, qu’ils honnissaient pourtant quelques années plus tôt. Dans ce décor, qui prône un retour de la toute puissance et de sa démonstration, notamment à travers des monuments comme un projet trumpien d’arc de triomphe à Washington, l’atelier Missor n’aura aucun mal à se fondre.

    (1) StreetPress a également tenté de contacter l’homme le plus riche du monde, sans succès.

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