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    28/04/2011

    Bienvenue chez les Samis

    Pâques en Laponie, ou quand l'alcool se mêle au chocolat

    Par Louis Antoine Le Moulec

    Il est 3 heures du matin à Kautokeino. 2 taxis vont et viennent à travers la bourgade convoyant les épaves alcoolisées de Lapons forcés par l'abus à rentrer dormir quelques heures. 3 jours que Pâques a commencé et l'éthylotest vire au rouge.

    Kautokeino (Norvège) – Il est midi. Sur le parking du supermarché, tout le monde est déguisé. Au milieu des pick-up et des breaks dernier cri, toques brodées, robes frangées et châles colorés pour les femmes, tuniques à col droit, couteaux à la ceinture et pantalons de cuir pour les hommes. Mélange de bleu roi et de rouge, le costume traditionnel lapon, ou devrait-on dire sami, n’est pas l’apanage des grandes occasions mais bien le vêtement quotidien.

    A la sortie du Rema 1000 , l’incontournable discount scandinave, c’est la cohue. Un air de village des Schtroumpfs à la veille d’une grande occasion. Les caddies débordent de victuailles malgré des tarifs prohibitifs. Pâques s’annonce gargantuesque.

    Pourtant à bien y regarder, l’activité économique régionale est limitée. Un peu de services, l’économie du renne, une université à Kautokeino et le parlement sami de Karasjok, l’autre village lapon digne de ce nom, sont les principales sources d’emploi.

    Les deux institutions régionales symbolisent la politique d’Oslo à l’égard d’un peuple qu’elle a persécuté jusqu’aux années 1960 – date tardive par rapport à la Suède, la Finlande ou la Russie – de la reconnaissance du particularisme lapon.

    Jeudi saint à l’église L’église luthérienne de Norvège a elle aussi lutté pendant longtemps contre le chamanisme et le spiritualisme, en vain. Elle aura du composer pour s’imposer. Le soir du Jeudi saint, premier jour des festivités, l’église est comble. Sous la voute lambrissée, la valse des costumes traditionnels donne la réplique aux incantations du binôme religieux monté en chaire. La messe est bilingue, norvégien et sami. Baptêmes et confirmations sont sacrées avant la communion célébrée à genoux au pied de l’autel. Une chose sûre, Vatican II n’a pas eu raison des pratiques luthériennes…

    Le Woodstock lapon Les formalités religieuses expédiées, les fidèles sautent dans les voitures pour se rendre à l’un des concerts organisés pour le Sami Easter Festival . Dans la salle de sport, une impressionnante scène a été montée pour accueillir les chanteurs de joik – prononcer « yoïk » – un chant sami ancien qui fait la fierté des Lapons bien que ceux-ci assurent ne pas toujours comprendre mais seulement apprécier.

    Le joik a su se réinventer et a embrassé la modernité. Heavymetal par Intrigue , le Manson lapon, véritable bête de scène ou Rap par les très jeunes Duolva Duottar , toujours en costumes traditionnels et en langue samie – marketing oblige – la région se réveille pour trois jours de festival. Télévisions et radio sont présentes pour retransmettre en direct le Sami Grand Prix, compétition régionale de joik drainant jusque ce trou norvégien chanteurs lapons russes, suédois et finlandais. Dans le pur style scandinave, un couple de jeunes présentateurs à la peau orange dopée au beta-carotène et aux cheveux blonds peroxydés anime la soirée.


    Mets ton casque et écoute du rap sami

    Rennes en freestyle En marge du festival musical, le championnat international de course de rennes. Base économique traditionnelle de la toundra, du Cap Nord à l’Alaska, le renne a permis aux Lapons de survivre dans cet environnement hostile où la température avoisine parfois les -50°C. Après plusieurs millénaires de cohabitation, on sera stupéfait par le fait que l’animal reste indompté. Des incidents donc, tel un renne qui jette l’éponge à mi-parcours et saute la barrière, envoyant le skieur dans le décor, réalisant ainsi son rêve de liberté.

    Pour encadrer les cheptels, des scooters des neiges, omniprésents dans la région, vrombissent en permanence. Leur introduction dans l’économie du renne, traditionnellement accompagné paître en été au bord des fjords de l’océan glacial arctique, a poussé les éleveurs à voir toujours plus gros, optant pour l’élevage hors-sol, la production intensive et la dépendance…

    Aux alentours, les revendications samies ne font pas l’unanimité. Les facilités fiscales comme l’aide économique sont jugées abusives et seules résultantes d’une volonté de déculpabilisation nationale des persécutions antérieures envers les Lapons. Culturellement, le renne s’oppose au poisson, l’intérieur à la côte. Et quand le mammifère migre vers les fjords, c’est 40.000 têtes qui piétinent tout sur leur passage pour s’établir dans les villages côtiers, au beau milieu des jardins privés. Ce à quoi on ne saurait s’opposer depuis 1971, date à laquelle les Samis ont obtenu le droit de pêche, de chasse et de passage dans cette zone protégée.


    Le snapshot du reportage: les artistes sur la scène du festival, la course de rennes et Pâques à l’église

    « Tu deviens fou » Il est 16h00. Au restaurant, la bière affiche toujours 10 euros et les joyeux Lapons titubent de manière inquiétante. Le Kauto Pizza & Grill ressemble à un grand chalet kitsch dont on aurait oublié la déco faute de moyens. Derrière le comptoir vide, Soz Duhoki , originaire du Kurdistan irakien, est arrivé à Bergen, la deuxième ville du pays, en 2003. Grâce à une politique norvégienne volontariste envers les réfugiés, fer de lance de la diplomatie du royaume, Soz a obtenu la nationalité norvégienne en un an. Un cursus scolaire normal suivi d’un BTS en hôtellerie restauration le poussent à s’installer à Kautokeino à l’automne 2010. « C’était le seul endroit où je pouvais ouvrir mon restaurant. Ca coûte beaucoup moins cher ici », explique le jeune qui va bientôt fêter ses 21 ans, « mais les gens sont cinglés, quand tu ne parles à personne, forcément tu deviens fou. Moi je fais de l’argent ici, et dès que je peux, je retourne à Bergen ouvrir un restaurant. » Assisté par son cousin qui a obtenu l’asile en 2008 et un cuisinier, également kurde, Soz a placé tous ses espoirs dans le Sami Easter Festival. Le dimanche, après quatre jours de festival, un bilan en demie teinte. Retourner au Kurdistan un jour ? « Oui, le jour où il y aura l’eau et l’électricité. Sinon, jamais », assure celui dont toute la famille est restée au pays.

    18h00. Le bar en sous-sol du restaurant géré par des Groenlandais ouvre ses portes. Ce soir, pour le quatrième soir consécutif se produiront deux trentenaires islandais qui ont fait du rock leur gagne-pain. Sérieusement imbibé dès le début de soirée, l’un des deux compères semble encore souffrir de la veille malgré deux pintes de préchauffage. Quelques Lapons échoueront rapidement au bar, l’élocution sensiblement perturbée, une forte haleine de tabac de snous . Immuable, Pâques a été honorée, dignement. Place aux lendemains qui déchantent et à la transhumance des rennes vers les fjords, une tradition millénaire en Laponie.

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