En ce moment

    06/12/2012

    « Ça c'est Jésus, un de nos premiers habitués »

    La nuit, le bus de la RATP qui reloge les SDF du métro

    Par Gurvan Kristanadjaja

    À bord d'un bus spécial, l'équipe grande nuit du recueil social de la RATP part à la rencontre des SDF du métro. Ces anciens contrôleurs reconvertis dans le social leur proposent un peu de chaleur humaine. Et pour les chanceux, un lit pour la nuit.

    22h à Aubervilliers. L’heure où les bus, vidés de tous leurs passagers, rentrent au bercail. L’heure aussi où l’équipe « grande nuit » du recueil social de la RATP prépare sa tournée. Chaque nuit, les équipes de la RATP passent dans plusieurs stations de métro – qui diffèrent d’un jour à l’autre – pour proposer un hébergement aux SDF qui se terrent dans le métro parisien. Leur mission n’est pas de les en déloger, mais d’emmener les volontaires dans un centre d’accueil de Nanterre. Et ils sont très nombreux: en 2011, 141.834 personnes (de jour comme de nuit) ont été prises en charge.

    Vingt places sont réservées pour passer la nuit au centre d’accueil de Nanterre. Pas une de plus, pas une de moins. C’est peu. « En une station de métro, on peut remplir le bus si on le veut. Mais il faut faire des choix, malheureusement », explique Julien, le vieux briscard de l’équipe que nous suivons ce soir-là. 12 ans qu’il est au recueil social. Quand les vingt places sont prises dans le bus, ceux qui restent à quai passent la nuit dans le métro. Ou dans le bus s’ils le souhaitent, en attendant que l’équipe du matin les emmène prendre le petit déj’ dans un centre d’accueil de jour de la région parisienne, à 6h.

    Certains connaissent la machine et se présentent dès qu’ils le peuvent

    Jésus, l’habitué À 22h, la nuit débute à peine, elle promet d’être longue. Dans la salle de repos où l’équipe de la RATP (tous sont d’anciens agents de maîtrise ou des contrôleurs, reconvertis dans le travail social) se prépare, l’ambiance est détendue. Les employés se chambrent, font des vannes, le temps d’un café. On croirait presque voir une équipe de foot qui se prépare dans le vestiaire. Même uniforme beige fièrement estampillé d’un écusson, et grosses chaussures type rangers. Reynald Jumentier, coach adjoint de cette équipe de 4 joyeux gaillards, briefe les troupes : « Ce soir, priorité à Crimée et Pyrénées. » Au mur, trônent des photos de famille des SDF habitués. « Ça c’est Jésus, un de nos premiers habitués. »

    Quelques minutes plus tard, les voilà qui montent à bord de leur « bus magique » L’intérieur est spécialement aménagé, avec le tiers-avant pour les employés, et le reste pour les SDF. En guise de séparation, une vitre. « C’est seulement pour éviter qu’ils aillent embêter le conducteur. Dès qu’on est arrêtés, on va discuter avec eux », raconte Julien, la trentaine bien sonnée. À bord du bus, l’ambiance est joyeuse. Julien perce la bouteille d’eau d’un de ses collègues et on frôle la bataille d’eau. « C’est tous les soirs comme ça, l’important est de savoir décompresser », raconte David, le chauffeur.


    Le bus magique de la RATP

    Désocialisation Le bus s’arrête à Crimée et deux « clients », comme ils sont appelés au recueil social, se présentent à la porte du bus. Ce sont des habitués. Deux hommes de type indien, propres sur eux. Ils grimpent et sont pris en charge par deux employés du recueil. Soupe chaude ou café, c’est au choix. Julien et Patrice, eux, partent explorer les souterrains du métro.

    Quand ils descendent sur le quai, 7 personnes les reconnaissent et s’empressent de ramasser leurs lits de fortune. Ils sont privilégiés et ils le savent. Vingt places, rappelons-le, sont réservées. Les deux employés du recueil social saluent chaleureusement le groupe de SDF. Embrassades et attentions particulières, pour ces habitués du bus. « Le métro favorise beaucoup le processus de désocialisation : la même odeur, la même lumière, et aucune notion de l’heure. Certains ne savent même plus si c’est le jour ou la nuit dehors », explique Patrice, ancien agent de maîtrise reconverti, la cinquantaine, les cheveux grisonnants et un sourire rassurant.

    De retour dans le bus, l’ambiance est plutôt chaleureuse. Les employés sont aux petits soins, connaissent les habitudes des SDF. Plutôt café pour certains, plutôt soupe pour d’autres. Ils se soucient aussi de l’état de santé physique et moral de leurs « clients ». Les SDF ont beaucoup de choses à raconter, à partager sur leur quotidien, sur leur passé. Beaucoup n’ont l’air d’être que l’ombre de leur passé raté, emprunts à une très forte nostalgie. Monsieur Diakaté, né en 1943 au Mali, sirote sa soupe. Il ne boit pas une goutte d’alcool. À la rue depuis 1994, il se confie, les yeux mouillés.

    « Si quelqu’un entre dans le métro, il n’en sort plus. Ça devient sa résidence secondaire ou un machin comme ça. Beaucoup m’envient de pouvoir fréquenter souvent ce bus qui n’emmène à Nanterre. Tout y est gratuit, on est au chaud, on mange gratuitement, on dort gratuitement. C’est ça le prestige français. »

    L’homme, recroquevillé sur son siège, est emmitouflé dans 3 chemises en jean et un K-way mauve. Lucide, il ajoute : « Bien sûr, il ne faut pas se leurrer, la RATP fait ça pour son image de marque, sa notoriété. Ils ne peuvent pas se permettre de laisser tous les SDF dormir sur le quai des stations. Mais on a quand même de la chance. Moi j’ai longtemps fréquenté des foyers africains, mais j’ai des papiers français. Alors c’était très difficile d’y trouver une place, ils privilégient un peu ceux qui sont sans papiers. Ici c’est beaucoup plus simple, on a des places réservées. » Il déboutonne ses trois chemises et sort de sa poche, fièrement sa carte d’identité. À peine la discussion terminée, il se recroqueville dans son col de K-way et s’endort silencieusement.

    À sa droite, deux hommes, la quarantaine, s’ouvrent une bouteille de mousseux. Adossés à la vitre du bus, ils ont l’air de refaire le monde dans un français approximatif, les yeux pétillants, observant les lampadaires défiler et les kilomètres s’enchaîner. Le bouchon saute et de l’alcool s’écoule sur le sol. Ils s’empressent d’aller demander du papier pour nettoyer. Ici, la seule règle est le respect. Respect d’autrui et du matériel.

    Ça c’est Jésus, un de nos premiers habitués

    Certains ne savent même plus si c’est le jour ou la nuit dehors

    Horaires en décalage À l’avant du bus, Julien sourit : « Il paraît que c’est difficile de travailler de nuit. Mais quand je rentre à 6h, je dors. Puis j’amène ma fille à l’école. Et une fois qu’elle est à l’école, je fais une sieste, et je vais la chercher. C’est ça l’avantage, je peux passer du temps avec elle le matin et le soir. » C’est ça qui fait la force de ces travailleurs de nuit, ils sont incroyablement positifs et altruistes.

    Les stations de métro défilent, et les arrêts d’une vingtaine de minutes se font de plus en plus fréquents. Le bus se remplit peu à peu, d’habitués surtout. Beaucoup se connaissent et la population est plutôt homogène. Des personnes plutôt âgées pour la plupart, et même si ce n’est pas la norme, certains consomment de l’alcool. Une homogénéité recherchée : « On ne peut pas mélanger des toxicos et des alcooliques, parce qu’ils n’ont pas le même comportement, les mêmes réactions. Ce n’est pas compatible. De même, on évite de mélanger les vieux et les jeunes, surtout à certaines périodes du mois. Quand certains touchent les aides du gouvernement, ils se font raquetter », explique Patrice.

    Chaque fois qu’ils rencontrent un client qui veut intégrer le bus, ils lui demandent son nom et son prénom. Certains acceptent, d’autres s’énervent et s’en vont. Station Pyrénées, Patrice a une altercation avec un homme qui s’impatiente de monter dans le bus. Lorsque l’employé lui demande son prénom et son nom, l’homme refuse et s’énerve. Finalement, l’homme s’en va sans incident. Beaucoup de SDF supportent mal l’autorité. « Pour chaque sans-abri, il faut adopter une certaine stratégie pour se faire respecter. C’est presque de la psychologie, alors parfois ça impressionne que l’on puisse parler fermement à certains clients, mais il le faut si on veut que tout se passe pour le mieux. Là je savais qu’il n’allait pas monter, il était trop énervé, et même s’il était monté, il serait probablement descendu en route », raconte Patrice.

    On ne peut pas mélanger des toxicos et des alcooliques, parce qu’ils n’ont pas le même comportement

    Habitués du bus Dix-neuf « clients » occupent désormais le bus, il est deux heures et demi du matin. La porte avant du bus va pour se fermer, quand un homme se précipite. Patrice lui lance : « Ce n’est pas un bus classique Monsieur », car beaucoup se trompent, croyant à l’arrivée d’un Noctilien. L’homme, âgé, répond : « Je sais, je veux dormir au chaud. Je viens de divorcer de ma femme, et je suis à la rue. Vous savez mon fils est pompier. » Les informations arrivent dans le désordre, et le chef d’équipe sort du bus et discute un temps avec l’homme, inquiet de dormir dehors. Il montera finalement dans le bus pour la première fois. Ce sera le seul petit nouveau de la nuit, au milieu de dix-neuf habitués du recueil social. « On ne prend pas tout le temps les mêmes, il ne faut pas croire. Mais certains connaissent la machine et se présentent dès qu’ils le peuvent », précise Patrice.

    Les vingt places sont occupées. À l’avant, l’équipe est détendue. Le bus rempli, c’est l’heure de les déposer au centre d’accueil de Nanterre. Là, changement d’ambiance. De l’extérieur, le lieu semble froid, et les SDF sortent du bus à la suite, sans un mot, en faisant un petit signe de la main à l’équipe du recueil social. Ils sont maintenant sous la responsabilité du centre d’accueil de Nanterre. Le bus repart, vide, pour une pause au centre d’Aubervilliers. L’occasion d’une partie de cartes avant de retourner dans les stations de métro à la recherche de nouveaux « clients » jusqu’à 5h. Des SDF qui ne pourront aller dormir à Nanterre, puisqu’il n’y a plus de place, mais qui généralement sont heureux de passer quelques heures dans le bus en attendant que le soleil se lève. À 5h, une autre équipe de la RATP prendra le relais. Et ainsi de suite jusqu’à la nuit d’après.

    Cet article est à prix libre. Pour continuer la lecture, vous pouvez faire un don.

    StreetPress est un média indépendant qui repose sur les dons de ses lecteurs et lectrices. Pour bien finir l’année, aidez-nous à atteindre les 100 000 euros avant le 11 décembre. En savoir plus →

    Après déduction fiscale, un don de 30€ vous reviendra à 10€.

    Soutenir Streetpress Je fais un don
    mode payements
    Le journalisme de qualité coûte cher. Nous avons besoin de vous.

    Nous pensons que l’information doit être accessible à chacun, quel que soient ses moyens. C’est pourquoi StreetPress est et restera gratuit. Mais produire une information de qualité prend du temps et coûte cher. StreetPress, c'est une équipe de 13 journalistes permanents, auxquels s'ajoute plusieurs dizaines de pigistes, photographes et illustrateurs.
    Soutenez StreetPress, faites un don à partir de 1 euro 💪🙏

    Je soutiens StreetPress  
    mode payements

    NE MANQUEZ RIEN DE STREETPRESS,
    ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER