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    23 / 05 / 2013

    «Il y a des Roms acteurs, médecins, journalistes»

    Sutka City, la télé qui ambitionne de devenir «le CNN des Roms»

    Par Benjamin Bultel

    Andrijano Dzeladin, journaliste macédonien immigré à Paname a lancé Sutka City TV. La première télé au monde en romani. Au programme, libre antenne et démerde.

    Dans le petit appartement à la moquette bleue, avenue Corentin-Cariou, dans le 19e, les fils courent partout. Sur les murs, trois télés surplombent une table de mixage et une station de montage. De l’extérieur, l’immeuble, situé à deux pas de la Cité des sciences, ne paye pas de mine. Il abrite pourtant Sutka City TV, la première chaîne de télé au monde en romani – la langue des Roms.

    Le salon fait office de plateau improvisé, la chambre de régie. Andrijano Dzeladin, le fondateur de la chaîne, s’excuse pour le bordel : « C’est pas TF1, ni France 2, ici », blague-t-il. Sur le plateau, deux hommes, la soixantaine. Ils piochent des boules dans un saladier. « C’est le tirage au sort du prochain tournoi européen de football des Roms » explique Andrijano depuis sa régie. Derrière les présentateurs accoudés à une petite table, de grands draps verts tendus. Magie de la télévision, à l’écran, ils se retrouvent au centre d’un superbe plateau digne du JT de Pujadas. Dans le studio, flotte une douce sensation de décontraction. Voire d’amateurisme, quand le téléphone de l’un des présentateurs sonne en plein direct.

    Amateurs Comment leur reprocher, puisque ce ne sont pas des pros. En fait, il s’agit… du père et de l’oncle d’Andrijano, le fondateur. Lui, la trentaine, cheveux noirs gominés et chemise bleue, s’active en régie. Il bascule d’une caméra à une autre, écrit le bandeau qui défile en bas de l’écran et répond aux deux téléphones. Tout à la fois. « Ça n’arrête pas », rigole-t-il.

    La chaîne repose presque entièrement sur les épaules de ce journaliste de formation. Cette TV, c’est son bébé. Après avoir monté la première radio en romani dans sa Macédoine natale, il débarque en France en 2000 pour rejoindre son père. À son arrivée, il ne parle pas un mot de français et doit se contenter d’enchaîner les petits boulots, notamment sur les marchés. De quoi mettre un peu d’argent de côté : « J’hésitais entre construire une maison et créer une chaîne de télé. J’ai choisi la seconde option » raconte-t-il, un grand sourire vissé en travers du visage. Il la baptise Sutka City TV, du nom d’un arrondissement de Skopje, la capitale de la Macédoine, peuplé en majorité de Roms.

    Romani Si Andrijano s’est lancé dans l’aventure c’est d’abord parce qu’il n’existait pas de télévision qui s’adresse spécifiquement aux Roms. « Vous pouvez avoir accès à 900 ou 1.000 chaînes de télé », explique Andrijano, « mais aucune n’est en romani. » Sa seconde ambition : casser les clichés qui collent à la peau de sa communauté. Sur les 15 millions de Roms dans le monde, la majorité est sédentaire, précise-t-il : « Il y a des Roms acteurs, médecins, journalistes. Non, on ne vit pas tous dans des caravanes. »

    L’initiative trouve un écho favorable dans la communauté. Slavka Stefanova, étudiante rom de Bulgarie et ambassadrice de l’association Amença, dont le but est de valoriser la culture rom, a entendu parler du projet par des amis. « C’est vraiment une belle initiative. Les Roms qui ont le plus de visibilité en France, ce sont ceux qui vivent dans les bidonvilles. Ceux qui sont sédentarisés, on n’en parle jamais. » Et pour montrer une autre image des Roms, Andrijano mise sur la musique, qui constitue 80 % des programmes de la chaîne, le reste étant du divertissement. « La musique est un très bon moyen d’ouverture », admet Slavka, « la musique tsigane est très appréciée, au delà de la communauté. »

    Si Andrijano dénonce la stigmatisation des Roms, il évite soigneusement les sujets qui pourraient faire polémique. « On ne fait pas de politique », se justifie-t-il. « Nous n’avons pas encore été faire de reportage dans des camps » avoue le patron, « mais nous comptons y aller ». Surtout « pour leur dire qu’ils peuvent s’intégrer. »


    Sutka City TV, une affaire de famille

    La musique est un très bon moyen d’ouverture

    Buzz Aujourd’hui, Sutka City TV commence à se faire connaître, même si au début de l’aventure beaucoup étaient sceptiques : « Pour mes proches, c’était un projet fou. » Même avis du côté des pros du secteur. « Ils m’ont dit que pour lancer une chaîne de télé, il fallait un million d’euros ». Bien plus que les 85 000 euros qu’il parvient à rassembler, entre ses économies et des emprunts auprès de proches. « Nous, les Roms, on a un truc qui ne s’apprend pas à l’école. », déclare Andrijano sur le ton de la vanne : « la débrouille ». Il récupère du matériel d’occasion, « pas le top du top », mais suffisant pour faire du travail correct.

    La chaîne ne perçoit aucune subvention. Les seules entrées financières proviennent des abonnements. Outre la France (chez Free et en juin sur SFR), Sutka City TV est diffusée aux États-Unis, au Canada et même en Australie et en Nouvelle-Zélande ! Andrijano refuse cependant de révéler le nombre d’abonnés. « C’est un secret professionnel partagé entre moi et les opérateurs. Mais eux ne veulent pas qu’il soit divulgué, à cause de la concurrence. »

    Il affirme que la chaîne aurait son petit succès. Pour preuve, lors de son talk-show quotidien – une sorte de libre antenne – il déclare recevoir entre 1.200 et 1.500 messages sur le répondeur. Le programme ferait le buzz. « Les gens appellent pour donner des nouvelles à leurs proches, pour faire passer des dédicaces. » Avant d’avouer que l’argent reçu n’est « pas suffisant pour faire tourner la télé. » Pas facile la vie d’une micro-télé: « on n’a pas de sponsors, pas d’annonceurs… », se désole-t-il. « Quand je vois qu’une chaîne locale, qui fait moins d’audience que nous, a de la pub pour Coca-Cola, je me dis que Sutka n’est pas traitée comme les autres chaînes. »

    Le rêve d’Andrijano, c’est d’implanter des bureaux dans plusieurs grandes villes européennes. « Sutka City TV va devenir le CNN des Roms ! » s’exclame-t-il, mi-blagueur, mi-sérieux. Plus pragmatiquement, il souhaite rendre accessible la chaîne à ceux qui ne parlent pas romani, en développant le sous-titrage ou la traduction en direct.

    Ils m’ont dit que pour lancer une chaîne de télé, il fallait un million d’euros

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