A Toulouse, l'action des antifas au quotidien

A Toulouse, l'action des antifas au quotidien

Du rouge et noir dans la ville rose

Antifa | Contre enquête | par | 27 Juin 2013

A Toulouse, l'action des antifas au quotidien

Depuis la violente agression d'un étudiant par des nationalistes en 2012, les antifas toulousains sont sur le qui-vive contre l'extrême droite. Leurs méthodes: des contre-manifs, de la veille et un service d'ordre présent sur tous les fronts.

Le 8 juin dernier, à Toulouse, près d’un millier de militants antifascistes rendait un dernier hommage à Clément Méric, militant antifasciste parisien. Les étendards du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) flottent aux côtés de nombreuses organisations de la gauche de la gauche venues à la rescousse : les « anti-impérialistes » de Coup pour Coup, SUD, Alternative Libertaire mais aussi la Confédération Nationale du Travail, un syndicat anarchiste.

Rick*, un jeune antifa :

« Dans la foule, ça va du précaire pur prolo au banlieusard, du fils de professeur au type qui n’a pas le bac. Après, on est un mouvement anti-capitaliste, alors évidemment il n’y a pas de bourgeois »

La plupart se disent « électrons libres ». Beaucoup en effet ne sont pas affiliés à l’organisation locale, l’Union Antifasciste Toulousaine (UAT), qui forme le trait d’union entre les militants et en coordonne les actions. « Je suis avant tout encarté à la JC [Jeunesse Communiste], je deviens militant antifasciste lorsqu’on manifeste tous ensemble », raconte Simon présent ce jour-là.

Champ de bataille

Tout ce petit monde se connaît de longue date. « Camarades » de luttes autant que de fêtes, ils se retrouvent au « Communard », bar emblématique des milieux libertaires de la ville rose. A l’intérieur, un long comptoir et des grandes tables en bois. Aux murs, affiches punk, rock ou hip-hop et emblèmes politiques se mélangent dans un joyeux bordel. Queers, libertaires, anarcho-syndicalistes, red-skins, communistes, anti-capitalistes, tout ce que Toulouse compte de contestataire s’y retrouve. « Encore que ça s’est un peu boboïsé ces dernières années », se désole Rick.

Rick et Jean militants antifa

« Les fachos viennent régulièrement faire chier à Arnaud B. Ces dernières années, ils ont cassé les vitres du Communard à deux reprises pendant les heures d’ouverture », raconte Thomas. Arnaud Bernard, quartier populaire et métissé, est le théâtre de violents affrontements entre l’extrême-droite venue pour faire des descentes et les antifas. « Les fafs font des rondes pour casser de l’antifa. Ils ne nous attaquent pas que nous, ils ciblent aussi les immigrés », témoigne Jean*, membre de l’UAT. Des agressions d’une rare violence, qui parfois en laissent certains sur le carreau.

Hémiplégique

Le 31 mars 2012, grand rassemblement en faveur des langues régionales. Le Bloc Identitaire tente de s’associer à la manifestation. Les organisateurs refusent et font appel aux antifas pour assurer la sécurité. La manif se termine, dans une ambiance bonne enfant, place Arnaud B. Quand, au crépuscule, une vingtaine de hooligans du TFC, accompagnés de membres du Bloc Identitaire débarquent sur la place, armés de battes de base-ball. Ils lancent des insultes au visage des antifas, des saluts nazis, multiplient les provocations. Le ton monte, les antifas ripostent. Bien vite, ça vire à la rixe générale. Des chaises en plastique volent. Les vitrines des kebabs sont pulvérisées. La baston est d’une rare violence, elle fera plusieurs blessés. Un anonyme passe par là. Manuel Andres, 37 ans, étudiant chilien. Les fafs lui tombent dessus. Un coup de pied le projette au sol. Il a le crâne facturé et tombe dans le coma. Il est depuis hémiplégique.

Mariage pour tous

Le débat autour du mariage homo fait encore monter d’un cran les tensions. Les antifas sont de toutes les manifs de soutien à la loi. Réunis en « bloc radical » pendant les cortèges, ils se tiennent « prêts à intervenir » en cas de dérapage. Samedi 19 janvier, un petit groupe de fachos provoque les manifestants. Plantés au sommet d’un échafaudage, ils brûlent un drapeau arc-en-ciel et lancent des fumigènes bleu-blanc-rouge sous les huées de la foule. Victor Lenta, responsable des Jeunesses Nationalistes, lâche quelques provocations homophobes au mégaphone. A ses côtés, une poignée de militants des Nationalistes Autonomes et du Bloc Identitaire. C’est l’union sacrée chez les fafs. Immédiatement, les antifas grimpent sur l’échafaudage pour affronter les fachos. Une course poursuite démarre, vite interrompue par la police.

Le Mariage pour tous a été un catalyseur de part et d’autres. L’extrême droite s’affiche au côté de l’UMP dans les défilés « anti ». Des groupuscules radicaux en pleine bourre depuis l’ouverture en 2012 dans le centre de Toulouse de « l’Oustal », « un foyer régionaliste », par le Bloc Identitaire auquel il faut ajouter la création d’une antenne des Jeunesses Nationalistes la même année.

Du côté des pro, c’est l’occasion de se fédérer. Les manifestations répétées brassent de nombreuses forces de gauche et d’ultra-gauche. Elles facilitent les dialogues : « À l’origine, je militais pour une organisation queer. C’est lors des rassemblements pour le mariage homo que je suis devenu antifa », témoigne Thomas. De nombreux militants queer, LGBT et TGB (transpédégouine), actifs lors des rassemblements pour le projet de loi Taubira, ont rejoint la lutte antifasciste, choqués par un discours homophobe qui d’un seul coup s’est exprimé à voix haute.

Militants manif 8 juin
« Du coup en cas de perquisition, c’est assez tendu… » / Crédits : Paul Conge

Veille

Dans la nuit du 16 mai dernier, les nationalistes taguent le local de la CNT et le biératorium à coups de « White Pride » et de croix celtiques. Le soir même, un antifasciste s’est fait passer à tabac dans la rue des Lois par des identitaires. « Notre travail passe par la veille et la surveillance, pour éviter ce genre d’agressions », explique Thomas. « On est souvent présent la nuit, à l’affût des militants d’extrême-droite qui, évidemment, se cachent pour faire leurs coups ». Et pour cela il faut connaître son ennemi. Le site fafwatch Midi-Pyrénées, qui s’attache à dépeindre l’état des forces d’extrême-droite de la région, a été récemment lancé. De son côté, l’UAT a inauguré un fachoscope qui recense tous les groupes fascistes toulousains.

Objectif de ces sites : « rediaboliser l’extrême-droite ». « On ne doit jamais oublier qui ces gens sont » explique, joint par Streetpress, l’attaché de presse de l’UAT. « On sait où ils habitent, d’où ils sont, ce qu’ils font, leur emploi du temps », avoue Thomas. Et d’ajouter, provocateur : « Forcément, ça incite à des actions pas très légales. » Malgré une certaine frilosité à parler de leurs actions « à la limite de la légalité », ils annoncent la couleur : « Personnellement, les fafs, ça me débecte. On ne les laissera pas vivre tranquillement, il ne faut pas qu’ils se sentent chez eux, il faut que leurs idées soient tues », lance vertement Rick.

Les anciens

A Toulouse, les années 1980 sont marquées par l’effervescence de la lutte antifasciste, portée par des stratégies coup de poing. Lorsque Jean-Marie Le Pen débarque dans la ville rose en 1984, les antifas voient rouge. L’avant-veille de l’arrivée du candidat d’extrême droite, en campagne pour les européennes, un attentat détruit la salle où il devait tenir son meeting. Ce sera l’acte fondateur du SCALP (sections carrément anti Le Pen), qui revendique l’action. Le SCALP s’est auto-dissout au début de l’année 2013.

« L’interdiction, la dissolution, ça n’avance à rien. On n’est pas dans l’antifascisme institutionnel. Devant des agressions fascistes extrêmement virulentes, la réponse passe nécessairement par la violence physique », complète l’UAT. On n’en saura pas plus si ce n’est que durant les manifestations, ils se tiennent « toujours prêts à réagir », à rendre coup pour coup. « On ne sait jamais ce qui peut arriver. Lors d’un rassemblement, on range des battes de base-ball et des bombes lacrymogènes chez l’antifa qui habite le plus près », lance Thomas. Avant d’ajouter que « du coup en cas de perquisition, c’est assez tendu… »

Police

Chez cette armée anonyme toujours vêtue de noir, masques à gaz ou tissus barrant leurs visages pour éviter d’être identifié sur les photos des journalistes sont de rigueur. Adrien, la gueule cachée par un foulard et des lunettes de soleil, explique qu’il a déjà eu des problèmes.

En 2010, il manifeste contre la réforme des retraites, et se retrouve sur des photos pendant les débordements, à la marge du cortège. Ce jour-là, la police essuie des jets de pierres. « Je me suis retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment », affirme le militant. Quelques jours plus tard, la police vient perquisitionner chez lui. À défaut de battes de base-ball, ils trouvent une bibliothèque aux rayonnages remplis de livres au net penchant libertaire — Kropotkine, Lafargue, Proudhon. Arrêté, les policiers invoquent ses lectures « subversives » lors de son procès. « Ils n’avaient aucune preuve ! J’ai été jugé pour mes idées et non pour mes actes », revendique Adrien. Il est finalement relaxé.

Contre-manif

L’action la plus concrète menée par les militants antifascistes reste peut être la « pression » mise sur chaque rassemblement de l’extrême droite. « On est toujours présents à leurs manifestations et leurs conférences », explique Rick. Ils organisent des contre-cortèges. « L’idée, c’est de bloquer et de gêner leurs rassemblements ». Contactés par StreetPress au préalable des manifestations nationalistes prévues les 8 et 9 juin derniers, ils avaient même laissé échapper qu’ils n’excluaient pas d’en venir aux mains. Info ou intox ? Qu’importe, l’objectif est en fait de pousser la préfecture à interdire les manifestations d’extrême droite par peur des confrontations. Une stratégie de la tension qui s’est avérée payante cette fois-là.

Et la suite ? La peur d’une poussée de l’extrême-droite dans le prolongement de sa montée en Europe n’en finit pas de les alarmer. « Si la situation devient comparable à ce qui se passe à Athènes, franchement, je n’ai pas peur de dire qu’on prendra les armes », lâche finalement Rick. « Il faut comprendre que le jour où l’extrême-droite se sent forte, il n’y a plus de place pour aucun autre projet de société », complète l’UAT.

*les noms ont été modifiés à la demande des militants.


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