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    02/07/2013

    Depuis 3 ans ils s'écrivent et un jour... elle lui rend visite

    Laura la Parisienne et Licho le condamné à mort

    Par Laura Kotelnikoff Béart

    En 2010 sur le site « Ensemble contre la peine de mort », Laura voit l'annonce de Licho qui attend son exécution. Depuis ils s'écrivent des lettres et pour lui prouver que leur relation compte, elle prend l'avion direction Polunsky Unit,

    19 heures, station Alma-Marceau, un café parisien à deux pas du Baron, Laura a le sourire frais de ses 23 ans, une longue tignasse blonde, un verre de vin rosé et une cigarette à la main. C’est avec un naturel désarmant qu’elle raconte son aventure

    Décembre 2010, elle se rend – un peu par hasard – sur le site de « Ensemble contre la peine de mort ». Au détour d’une page, elle tombe sur une « petite annonce » laissée par un détenu : Licho 31 ans, condamné à la chaise pour avoir tué un policier de Dallas. Quelques mots à peine, sur cet inconnu pas comme les autres, suffisent à la décider à débuter une relation épistolaire. Deux semaines sont nécessaires pour relier Livingstone à Paris. Deux semaines avant qu’elle découvre la première lettre, d’une longue série. « Deux correspondances par mois, parfois plus, en anglais, depuis 3 ans ».

    évasion Au début, « c’est lui qui te parle de ta vie. Il a besoin de se l’imaginer, en dehors de la prison. Le temps d’une lecture, il voyage. Mais toi, tu culpabilises, tu as l’impression presque de le narguer. Pourtant c’est ce qu’il veut ». Un petit souffle : « dans mes lettres je glisse des photos de Paris, je lui dis combien de mètres séparent la place de l’Opéra de Madeleine. L’été je mets des brins de lavande dans les enveloppes. Il vit par procuration. »

    Petit à petit, leur relation devient plus intime. Les mots s’adoucissent. Au détour d’une page on aperçoit un mot tendre glissé ici où la, un surnom : « your little bird » (ton petit oiseau), « My lovely » (mon amour)… Est-ce qu’ils s’aiment ? « Seulement comme des frères », affirme la jeune femme, même si elle avoue s’être un temps posée la question. Pourtant cette relation épistolaire n’a pas facilité sa vie intime. En couple au début, son copain s’enfuit. Les suivants ne tiendront pas bien longtemps non-plus…


    « On s’aime comme des frères et sœurs ! »

    Direction texas Pour Licho ces lettres sont une fenêtre pour s’échapper de son enfer barbelé : Polunsky Unit. La prison, appartient au top-ten des pires établissements pénitenciers US. Pour beaucoup elle est un tombeau avant la tombe. Les détenus y vivent dans des cellules de 4m2 à peine. Leur nourriture représente, en calories, le minimum vital. Seul loisir de la journée: deux heures de sortie à peine. « On les sort d’une boite pour les mettre dans une autre, 6m2 à l’air libre » explique la jeune femme très émue. Pour elle, la prison est l’occasion d’une véritable « torture émotionnelle », une attente de la mort dans un isolement total. Et c’est sans parler des périodes dites de « Lock Down », des moments d’isolement durant lesquelles ils n’ont pas le droit aux visites, aux douches et « on ne mange que du beurre de cacahuète durant plusieurs jours » explique Licho dans une lettre soigneusement conservée par Laura.

    2012, Laura décide d’allez voir. Pour lui « prouver [sa] sincérité, qu’il compte vraiment. Que tout ça n’est pas juste un jeu un peu étrange. » Direction Houston au Texas, donc. La démarche singulière demande toute une organisation : « il fallait prévenir la prison, convenir de rendez-vous. » Elle a droit à deux fois 2h et une « visite spéciale de 4h ». 8h en tout, « les 8 seules heures de droits de visite par semaine». Une fois sur place, là non-plus ce n’est pas simple. « Ils vident la voiture, la désossent juste pour te laisser accéder au parking. Puis les attentes, les fouilles au corps, la froideur des gardes. Et tout du long, on ne te parle pas d’un prénom ni d’un nom, seulement un matricule 999… », se désole Laura.

    On ne mange que du beurre de cacahuète durant plusieurs jours

    En Prison Enfin la rencontre. 8 heures qui la bouleversent. Lorsqu’elle les raconte, quelques larmes mouillent ses yeux bleus. «J’ai alors 22 ans, je suis blonde, une petite parisienne perdue qui cherche un box et, tout à coup, je me retourne, il est là. On est resté debout durant 2 minutes, face à face, sans se parler.» Impossible de se toucher. Une vitre les sépare. Comme dans une série américaine ils posent chacun la paume de la main sur le carreau. « Puis j’ai pris le téléphone et tout a commencé… »

    Des échanges profonds ? Pas seulement : « On a beaucoup parlé de l’avion. Il ne l’a jamais pris et ça le fascine. » Lui qui croupis derrière les barreaux, s’étonne qu’on puisse tenir 11 heures assis. Ils parlent aussi de musique. Jay-z dont il est fan. « Niggas in Paris » deviendra « leur chanson ». Et enfin, vient la dernière visite « les heures défilent, la gardienne de prison fait le décompte du temps et l’étau se resserre. Tu sais que c’est la dernière, toi tu vas sortir, libre, et vous n’allez plus vous voir avant des mois, peut-être plus jamais… ».

    Combat politique De son retour, elle dit « je dormais Licho, je mangeais Licho, je vivais Licho ». Désormais elle envoie 50 euros chaque mois, pour améliorer le quotidien du détenu, puisque les colis sont interdis. Son militantisme se durcit, elle tente de récupérer son dossier afin de faire condamner à vie son condamné à mort. Mais « la grâce des prisonniers reste rarissime ». Elle tente le tout pour le tout, pour lui et pour tous les autres, persuadée que « cela finira par changer, mais cela mettra du temps ». Avant d’ajouter : « un crime mérite d’être puni, mais doit-il l’être par un autre crime ? » Une question « vitale » tandis que le Texas se prépare à sa 500e exécution depuis le retour de la peine capitale en 1982.

    On est resté debout durant 2 minutes, face à face, sans se parler


    Désormais elle envoie 50 euros chaque mois, pour améliorer le quotidien du détenu.

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