12/02/2026

Le compte est suivi par des pontes de la fafosphère

TwitchGauchiste, le compte qui s’attaque aux streamers de gauche

Par Pauline Ferrari

Sur X, un compte anonyme publie des extraits de stream de créateurs de contenu « de gauche ». Souvent décontextualisés, ces clips entraînent pour de nombreux streamers des vagues de cyberharcèlement, voire des plaintes.

C’est un nom qui a commencé à circuler dans le petit monde du streaming depuis presque un an. Le compte TwitchGauchiste, créé en novembre 2024, présent sur X (anciennement Twitter), publie depuis des mois des « clips » — de courts extraits de live — de streamers présents sur la plateforme Twitch. Sur le réseau social, il se présente comme un « média » qui analyserait le « discours d’extrême gauche ». Personne ne sait avec certitude qui se trouve derrière, mais pour la plupart des vidéastes interrogés par StreetPress, la découverte de TwitchGauchiste s’est faite par une avalanche de notifications. « Soit tu as des mentions, soit tu reçois un pic de harcèlement ciblé pendant trois à quatre jours, des commentaires qui disent : “C’est la gauchiasse“ », indique l’un des streamers contactés par StreetPress. Ce dernier a vu des extraits de ses lives durant les législatives de 2024, alors qu’il se positionne contre le Rassemblement national, diffusés sur le compte a posteriori.

Mi-janvier, l’émission PopCorn diffusée sur Twitch, consacrée à la culture Internet, a publié un post Instagram : « Pourquoi TwitchGauchiste est un problème pour Internet ? » De nombreux streameurs et streameuses se mettent à parler pour dénoncer le harcèlement engendré par la diffusion des clips. De son côté, TwitchGauchiste accuse la vidéaste Ava Mind, connue pour jouer à des jeux vidéo, d’avoir révélé ses informations personnelles. Pourtant, ces informations, dont son nom et son adresse mail, sont connues par plusieurs créateurs à la suite de demandes de retrait de vidéos. Auprès de ses interlocuteurs, TwitchGauchiste parle parfois au singulier, parfois au pluriel en évoquant une « rédaction ». De quoi alimenter les fantasmes, d’autant que le compte est suivi, parfois depuis le début, par des pontes de la fafosphère.

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La plateforme Twitch est vue par l’extrême droite comme un nouveau territoire où doit se jouer le combat culturel. Pour le vidéaste Simon Puech, « leur volonté, c’est qu’on s’auto-censure sur des sujets ». Pour un autre streamer interrogé, la communauté de TwitchGauchiste se compose de « petits fans d’extrême droite » : « Il n’y a pas de bonne réponse avec ces gens-là : on est perdants, et [TwitchGauchiste] le sait très bien. »

Les débuts de TwitchGauchiste

La streameuse politique Emmodem se rappelle avoir connu le compte avant même qu’il ne prenne le nom de TwitchGauchiste. À l’époque, en 2024, comme nous l’a confirmé un autre streameur, il se nomme EZDooming. « Il insultait tous les streamers et créateurs de gauche, avec des termes racistes et transphobes. J’avais parlé avec lui en DM, et j’ai fini par l’ignorer et le bloquer », indique-t-elle. Quand en mai 2025 une enquête de Médiapart révèle des accusations de violences envers le vidéaste Dany Caligula, cofondateur de la société de production Zawa Prod, le compte se met « à changer », selon Emmodem. « Au début, beaucoup de personnes ont cru que c’était un compte de gauche », ajoute-t-elle.

Très vite, TwitchGauchiste se met à publier beaucoup d’extraits de live sur X, notamment de streamers politiquement ancrés à gauche, LGBTQI+ ou racisés. Le streamer RiboDansLaSauce, qui a environ 18.000 abonnés, a reçu des menaces de mort suite à des extraits de son live où il parle de Charlie Kirk, l’influenceur ultraconservateur assassiné en septembre 2025. « Une autre fois, ce compte a révélé des informations sur ma famille qui m’ont valu une semaine de harcèlement », témoigne-t-il. Mais au fur et à mesure, TwitchGauchiste s’attaque à des plus grosses chaînes : la streameuse et DJ Ava Mind devient une autre cible du compte et reçoit des menaces et un cyberharcèlement qui continue aujourd’hui.

Des menaces de mort

Parler de TwitchGauchiste, c’est avant tout évoquer le phénomène du « clipping », cette façon de découper de courts extraits — plus ou moins contextualisés — d’un live Twitch, pour les publier sur les réseaux sociaux. De nombreux comptes peuvent poster ces quelques secondes ou minutes, principalement sur les différentes plateformes comme X ou Bluesky, tantôt pour les fans des vidéastes mais aussi pour s’insurger des propos employés. Ces extraits sont souvent pris parmi des heures de live, où les streamers et streameuses s’adressent à leur communauté, parfois moins d’une centaine de personnes, dans une certaine bulle de confiance. Contacté par StreetPress, TwitchGauchiste assure malgré tout que les clips diffusés ne sont jamais décontextualisés : « Nous offrons systématiquement un contexte complémentaire objectif. »

Une affirmation contestée par les huit streamers et streameuses avec lesquels StreetPress a pu s’entretenir. Ces vidéastes racontent la même histoire : chaque tweet de TwitchGauchiste provoque à leur encontre du cyberharcèlement, des menaces de mort, voire des plaintes contre les streameurs, comme avec Dofla — dont la plainte a été classée sans suite selon ce dernier le 9 février. « Dès qu’il sort une vidéo, mes DM sont inondés. Mon adresse a été doxée par l’extrême droite », soupire Emmodem. Le « doxxing », fait de révéler les infos sur son domicile ou celui de ses proches dans le but de lui faire du mal, est puni par la loi depuis 2024. Emmodem reçoit des insultes disant que « ta mère la pute aurait dû t’avaler » ou qu’on lui souhaite de « [se] retrouver dans un attentat ».

Comme l’a fait remarquer un des créateurs interrogés, TwitchGauchiste assigne à chaque streamer une thématique. Ainsi, tous les clips visant l’influenceur Zack Nani concernent l’islam, la religion ou l’Arabie Saoudite. Pour d’autres, c’est la Palestine, le féminisme, l’extrême droite ou les violences policières. Mais par le contexte de diffusion de ces extraits courts, sur le réseau possédé par Elon Musk, qui est désormais gangréné par l’extrême droite, les tweets de TwitchGauchiste brassent une audience marquée politiquement.

Suspendu de LCP à cause de TwitchGauchiste ?

Le streamer Hugo Au Perchoir, par ailleurs chroniqueur sur LCP, a été le premier à subir les conséquences des clips publiés par TwitchGauchiste. Lors d’un stream en avril 2025, il se réjouit de la condamnation du député Rassemblement national Julien Odoul dans l’affaire des assistants parlementaires européens (1), connu pour ses déclarations très outrancières. « Je reçois un message m’indiquant que la direction de LCP souhaite me voir, mais sans en préciser la raison. J’ouvre la porte du bureau, et je vois un petit trépied, avec mon visage en vidéo. Je sais que je suis foutu », témoigne-t-il.

Le chroniqueur est suspendu pendant un mois de la chaîne parlementaire. Selon Hugo Au Perchoir, la vidéo a été envoyée directement par Julien Odoul à LCP, mais une question demeure : l’a-t-il vue sur X, ou TwitchGauchiste l’a-t-il directement envoyée à Julien Odoul ? « Ce qui est étrange, c’est que son tweet sur cette affaire a très peu d’interactions à ce moment-là », indique le streamer. En effet : le clip n’a qu’un like, et à peine 2.000 vues. « C’est un mec qui me regardait en live, surtout à un moment où j’avais moins de vues sur ma chaîne », conclut Hugo.

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Surtout que Julien Odoul a fait partie des premiers followers du compte TwitchGauchiste, qui l’a d’ailleurs explicitement cité dans un tweet le 22 avril 2025. À un streamer qui l’alpague quelques mois plus tard, TwitchGauchiste concède avoir cité Julien Odoul dans un tweet car c’était la « seule personnalité qui nous suivait ». « Pour obtenir de la visibilité, nous avions parfois identifié les personnes concernées par les clips quand personne ne voyait notre travail. Nous n’avons plus besoin aujourd’hui de le faire », indique désormais le compte à StreetPress. Julien Odoul n’a pas répondu à nos sollicitations.

Pour les streamers et streameuses concernés par ces clips et le cyberharcèlement qui s’ensuit, il existe peu de solutions. « On ne peut pas faire retirer des choses à part invoquer le droit d’auteur », souffle Ava Mind. Sauf que ces procédures sont longues et souvent inefficaces pour faire supprimer du contenu à forte viralité. « On est très peu entourés, on n’a ni aide juridique ni protection sur ces sujets-là », ajoute la DJ. « Même si on fait supprimer des tweets, il essaie de republier les extraits sur d’autres plateformes », confie Emmodem. Le compte a même utilisé l’intelligence artificielle pour créer une image d’elle, afin d’agrémenter un post sur des phrases qu’elle a prononcées dans un live. Le tweet, malgré un « contexte », est d’ailleurs assez peu compréhensible.

Qui est derrière TwitchGauchiste ?

L’identité derrière le compte TwitchGauchiste, qui se revendique comme un « média », n’est pas connue. Il se présente également comme un « lanceur d’alerte », un terme encadré juridiquement, mais parfois dévoyé par les militants identitaires pour se défendre face à des plaintes judiciaires.

Le compte aurait changé deux fois de nom depuis sa création au printemps 2025. Selon plusieurs sources, il aurait été fondé par un ancien modérateur de streamers, déjà positionné à l’extrême droite. Plusieurs sources nous indiquent que derrière EZDooming se trouve un certain Aurélien L. Contacté, ce dernier affirme avoir créé le compte de TwitchGauchiste mais avoir ensuite quitté le projet au bout d’un mois. « Par manque de temps », d’une part, et aussi à cause du « harcèlement » qui aurait été « lancé par des streameurs non-stop ». « Les autres membres sont encore là », détaille-t-il.

Une version confirmée par le compte de TwitchGauchiste. Pourtant, des incohérences demeurent : le compte a récemment donné une longue interview chez le militant et ancien rappeur d’extrême droite Kroc Blanc. Dans cette interview, celui qui est présenté comme « l’homme qui rend fous les streamers de gauche » parle avec une voix modifiée. Il affirme qu’il a bien rempli des formulaires de contre-réclamation après les demandes de retrait des vidéastes ciblés. C’est dans ce cadre que le nom d’Aurélien L. est ressorti. « C’est le fondateur qui parle, qui a effectivement validé les formulaires. J’étais le porte-parole de l’équipe, c’est comme ça que j’ai eu des échanges avec pas mal de monde », se justifie après coup Aurélien L. face à cette contradiction.

Parmi les vidéastes de gauche, certains affirment qu’Aurélien L. serait encore derrière le compte. D’autres pensent qu’il aurait vendu TwitchGauchiste à un média qui souhaiterait créer du contenu politique. « Personne n’achèterait un compte avec si peu d’abonnés, ça n’a pas beaucoup de valeur », répond Aurélien L. dans un message. Le compte TwitchGauchiste soutient également qu’il y a bien plusieurs personnes derrière le compte :

« Il est matériellement impossible de faire une veille sur la totalité des streamers. Nous avons organisé notre équipe bénévole passionnée, qui souhaite rester anonyme en raison du cyberharcèlement, pour protéger les spectateurs face aux dérives de certains sur Twitch. »

Des liens avec des identitaires

TwitchGauchiste s’est depuis quelques mois associé à Sirènes, une « revue d’actualité » anonyme, comme il en regorge sur les réseaux sociaux, dont une partie de ses publications et des partages le rapprochent du site identitaire Fdesouche. Les deux comptes postent en collaboration sur Instagram. « Nous avons décidé de relayer TwitchGauchiste depuis que nous l’avons repéré peu après [ses] débuts pour offrir un écho à [son] travail qualitatif. Nous les aidons de plus techniquement pour améliorer la qualité visuelle et engranger une meilleure audience », a déclaré Sirènes, tout en niant un éventuel lien économique ou des sympathies avec des députés comme Julien Odoul.

S’il indique relayer « Révolution Permanente, L’Insoumission et StreetPress », cet agrégateur a été cofondé par Jules Lecompte, désormais journaliste chez le média « Frontières », après avoir été le collaborateur du député ciottiste Gérault Verny. À StreetPress, le cadre de Sirènes affirme ne plus y travailler depuis mars 2025. Plusieurs streamers confient voir les extraits de TwitchGauchiste être rapidement repris par des journalistes de « Frontières » et d’autres journaux — TwitchGauchiste liste d’ailleurs sur son site tous les journaux qui le citent, des bolloréens CNews au « Journal du Dimanche » en passant par « Valeurs actuelles » —, ou d’influenceurs de la mouvance comme Kroc Blanc et le vidéaste Psyhodélik. « Dès qu’il y a un tweet, toute la fachosphère se jette dessus », nous explique un streamer.

Participer à la bataille culturelle de l’extrême droite

À plusieurs reprises durant notre entretien par messages interposés, TwitchGauchiste affirme être contre le cyberharcèlement des streamers et streameuses. « Nous n’y serons jamais favorables » ou « nous condamnons et regrettons que certains puissent s’y atteler ». Mais celui-ci est bien réel. « Twitter est devenu un terrain miné pour les personnes de gauche. Il n’y a ni analyse ni débat », indique un streameur de gauche. Pour un autre, « le fait que TwitchGauchiste ne prenne que des extraits de ces sujets politiques, les gens qui ne te connaissent pas pensent que tu ne parles que de politique » :

« Sauf que quand je parle en live, je parle à ma communauté, pas à d’autres gens ! »

La résonance de TwitchGauchiste est d’autant plus liée à l’ambiance haineuse qui règne sur X depuis le rachat de la plateforme par Elon Musk, et à l’abondance des contenus racistes. Clip par clip, les comptes d’extrême droite entendent participer à la bataille culturelle. Le journaliste de « Frontières » Jules Lecompte compare TwitchGauchiste à « un bastion » qui a « le mérite de ne couper aucun dialogue qu’il publie, et d’exposer les méandres idéologiques des militants de gauche ».

TwitchGauchiste estime que le streaming sur Twitch est « largement dominé par la gauche ». Il considère : « Concernant la droite, il me semble que des médias tels que vous font déjà un travail de veille qui ne nécessite pas de rajout. »

(1) Le député a fait appel, comme Marine Le Pen. Son procès est en cours et la décision devrait être rendue avant l’été 2026. Comme les autres membres du RN qui passent de nouveau devant la justice, il est présumé innocent.

Illustration de la Une par Mila Siroit.