Les très riches proprios des auberges de jeunesse parisiennes

Les très riches proprios des auberges de jeunesse parisiennes

Fonds d'investissement et multinationales spéculent sur ton sac-à-dos

Let’s make money | Enquête | par , Michela Cuccagna | 23 Septembre 2014

Les très riches proprios des auberges de jeunesse parisiennes

C’est un business à la mode pour faire des sous rapidement à Paris : ouvrir une auberge de jeunesse. Mais avec un prix du foncier hors catégorie, le ticket d’entrée est réservé à une poignée de gros poissons.

5 rue de Dunkerque – Paris 10e. « J’ai dû coucher au moins avec 4 filles dans les toilettes. Et si elles sont assez bourrées, tu peux les ramener dans les dortoirs. » Attablé devant une pinte au sports bar du St-Christopher’s Inn, Matt est fier comme un coq quand il détaille à StreetPress le pedigree de son CV sexuel. Allemande, Australienne, Anglaise : avec son complice Mark, le British ne compte plus les nationalités des filles qu’il a rencontrées dans les couloirs de l’auberge de jeunesse.

«Si elles sont assez bourrées, tu peux les ramener dans les dortoirs» Matt

Mark et Matt, 26 ans, vivent la semaine à Fontainebleau où ils sont saisonniers dans un château. Et en 4 mois, Ils sont venus dormir plus de 10 week-ends consécutifs dans cette auberge de jeunesse parisienne pour un remake des Chtis à Ibiza. Leur objectif : choper un maximum de meufs. Matt, veste en jean et poils qui s’échappent de son col en V :

« A chaque fois on se dit qu’on va aller ailleurs … et puis non ! Car ici, c’est vraiment trop facile. »

Club Med

Une auberge de jeunesse pour pécho et faire la fête ? Voilà ce qui fait le succès des hôtels St-Christopher’s Inn à Paris. Sous un des 4 écrans TV qui retransmettent un match de Wimbledon, le patron des lieux Romain Viennois ne fait pas de chichi :

« Notre concept est bourrin : des burgers, de la bière, du bon rock et des filles. »

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Le St-Chirstopher's Inn organise régulièrement des maxi-teufs, sponsorisées par Hostelworld / Crédits : Michela Cuccagna

Inaugurée en juillet 2013, le St-Christopher’s Inn Gare du Nord et ses 500 lits est la deuxième auberge de jeunesse géante ouverte à Paris par le groupe anglais Beds and Bars. Après une autre de 450 lits sur le bassin de la Villette en 2008. Le principe est toujours le même : un immense bar-restaurant occupe le rez-de-chaussée. Au-dessus viennent se greffer des dortoirs.

Au St-Christopher’s Inn de Gare du Nord, une boîte de nuit a même été inaugurée au sous-sol. Sur une ardoise à la réception, un message écrit à la craie annonce un tournoi de « Beer Pong », le jeu d’alcool préféré des springbreakers américains.

Romain Viennois, le jeune gérant de l’établissement, en mode Gentil Organisateur :

« L’esprit Club Med d’il y a 50 ans, mais en ville, ça j’y crois vachement. »

Boom

Avec 90% de taux de remplissage les premiers mois et 12 millions d’euros de chiffre d’affaire en 2014, les auberges de jeunesse St-Christopher’s Inn font un joli petit carton à Paris. Le prix des lits en dortoirs est compris entre 25 et 35 euros, ce qui en fait un hébergement parmi les moins chers de la capitale. Il faut y ajouter les recettes du bar et de la restauration qui pèsent pour un peu moins de la moitié de leur chiffre d’affaire.

Et surtout, la concurrence est inexistante. A Paris, la capacité d’accueil de toutes les auberges de jeunesse est estimée à 4.000 lits. Soit 3 fois moins qu’à Berlin, Londres ou Barcelone. Avec ses 950 lits, les hôtels St-Christopher’s Inn représentent … 25% du marché.

En fait, les entrepreneurs du tourisme low-cost ont un véritable boulevard devant eux. En 2015, au moins 3 auberges devraient ouvrir pour profiter du boom. Déjà leur nombre a été multiplié ces dernières années. Et Romain Viennois, le boss des hôtels St-Christopher’s Inn en France, de se frotter les mains :

« Il n’y a pas de concurrence. On veut créer un secteur et c’est évident : plus il y a d’offre, plus il y a de demande. »

Pas folle la guêpe …

World Company et actionnaires

Mais à Paris le bon filon des auberges de jeunesse est presque exclusivement trusté par quelques holdings. Derrière St-Christopher’s Inn, il y a les anglais Beds and Bars, un des leaders européens du marché. Fondée il y a 50 ans, la chaîne était d’abord spécialisée dans les pubs anglais avant de se reconvertir dans les auberges de jeunesses en 1998. Aujourd’hui la petite multinationale exploite 22 établissements dans 7 pays d’Europe. En 2013, elle affiche un chiffre d’affaire en progression de 30 millions de livres.

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Des serveuses professionnelles ... et toujours avec le sourire / Crédits : Michela Cuccagna

St-Christopher’s Inn fonctionne presque comme un Starbucks. Les employés sont interchangeables entre établissements, les tâches standardisés et les profits maximisés. Commerciaux, community managers, barmen : au total plus de 100 salariés pour les deux sites parisiens. Une équipe de yield managers est même chargée d’établir chaque jour le prix optimum pour un lit au centime près. De quoi donner le tournis à tous les backpackers fans de Into the wild.

Romain Viennois analyse :

« Il y a 10 ans, un mec qui avait de l’énergie, du sourire et un petit site web, il avait un produit sympa. On appelle Lonely Planet et c’est parti ! Maintenant faire une auberge qui marche ça demande beaucoup plus de compétences. »

Pour ouvrir ses deux spots à Paris, Beds and Bars a dû s’appuyer sur le géant de l’immobilier La Foncière de Paris qui a investi massivement dans ses deux bâtiments – on parle de 35 millions d’euros pour l’hôtel de la Gare du Nord. La société est cotée en bourse et revendique fièrement 6% de rendement pour ses actionnaires sur l’année 2013. Tu sais dorénavant où vont tes 8 euros déboursés pour un rhum-coca.

Des requins de l’immobilier

Mais il y a encore plus gros et encore plus riche. Comme le groupe Patron Capital, un fond d’investissement anglais spécialisé dans les actifs sinistrés et évalué à 3 milliards de dollars. Le business model de ces requins de l’immobilier : acheter au plus bas prix des immeubles appartenant à des propriétaires endettés, les retaper puis y installer des activités lucratives sur le court terme. En Angleterre, la boîte a fait fortune dans les stades de futsal. Son fondateur et président Keith Breslauer est un ancien ponte de Lehman Borthers.

A l’été 2013, Patron Capital a acquis un immense bâtiment de bureaux place du Colonel Fabien dans le 10e arrondissement. Ici, le fond d’investissement installera une auberge de jeunesse exploitée par sa société Generator Hostel, déjà gérante de 8 établissements en Europe. Ouverture prévue au début de l’année 2015. Avec 950 lits, ce sera la plus grande auberge de jeunesse de Paris. Prix de la nuit : entre 12 et 25 euros. L’hôtel aura aussi sa boîte et son bar lounge, histoire d’arrondir ses fins de mois.

Joint par StreetPress, ni Patron Capital, ni son partenaire français le fond d’investissement Cleaveland n’ont donné suite à nos demandes d’interview.

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Romain, le gérant, et Nick, de Bed&Bars / Crédits : Michela Cuccagna

Des hommes d’affaire qui font une OPA sur les auberges de jeunesse à Paris ? A vrai dire, rien de bien nouveau. En cause, le prix du foncier, sans équivalent en Europe à part peut-être à Londres, qui favorise les très riches. Dans les rues de la capitale, vous êtes peut-être déjà tombé sur un petit hôtel au nom qui sent bon les fleurs dans les cheveux comme le Aloha, ou le Woodstock hostel.

Mais même ces auberges de jeunesse qui jouent la carte hippie appartiennent à une holding, en l’occurrence le groupe Hip Hop Hostels. Plus ancienne boite présente sur le marché, elle exploite une quinzaine de lieux depuis le début des années 2000. Son fleuron, The Loft ouvert à Belleville en 2013. En attendant l’inauguration dans le courant de l’année 2015 de La Factory Hostel.

Joint par StreetPress, le patron Philippe Chicheportiche n’a pas souhaité répondre à nos questions. Le businessman possède aussi plusieurs petits hôtels dans la capitale. Ses détracteurs l’accusent d’avoir transformé son vieux patrimoine hôtelier en auberges de jeunesse pour optimiser ses gains. Car il est toujours plus rentable d’installer un dortoir pour 6 personnes dans une pièce de 15 mètres carrés que d’y faire une chambre double.

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Les chambres du St-Christopher's Inn, façon Philippe Starck / Crédits : Michela Cuccagna

Bientôt des franchisés partout en France

Le business n’en est qu’à ses débuts. Pour continuer à développer son mini-empire en France, le groupe Beds and Bars lorgne sur les petits hôteliers indépendants. « Les produits vieillissants ou qui n’arrivent pas à se différencier de la concurrence », précise Romain Viennois. Objectif : récupérer les fonds de commerces pour développer des franchises. Le gérant, diplômé de Sciences-Po, insiste sur les avantages « indispensables » qu’offre l’affiliation à sa chaîne. Notamment sur la prise en charge des coûts de distribution. Les commissions sur des sites de réservation comme Booking peuvent en effet monter jusqu’à 20%. Le coût d’un clique sur Google est, lui, évalué à 2 euros.

«L’affiliation à notre chaîne offre de nombreux avantages indispensables, notamment la prise en charge des coûts de distribution» Romain Viennois

D’autres acteurs, plus petits et ambitieux, tentent de s’engouffrer dans la brèche. Comme Louis, Damien et Mathieu, des apprentis businessmen. Venus des banlieues Ouest de Paris, les 3 amis devraient ouvrir leur première auberge dans le quartier de Belleville, rue de la Fontaine-au-Roi, au milieu de l’année 2015.

« Il y a un trou et tout le monde va vouloir le combler très vite. On ne veut pas rater le train en marche. »

Diplômés de grandes écoles de commerces, ils ont fait leurs armes dans les méga-fonds d’investissement Colony Capital et Boston Consulting Group. Aujourd’hui, ces presque trentenaires rêvent d’être calife à la place du calife en montant leur propre chaîne Just Like Home. « On cible les groupes de potes, façon springbreakers », détaille l’un d’eux. Le concept : des petits boutiques-hôtels où chaque établissement aura son identité propre. Un joli bar occupera bien sûr le rez-de-chaussée. Prix de la chambre : autour de 30 euros.

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L'esprit Club Med, sans les colliers et en ville / Crédits : Michela Cuccagna

Avec la bénédiction de la mairie de Paris

Joint par StreetPress, François Vauglin, le maire du 11e arrondissement, est excité comme une puce par l’arrivée d’une auberge de jeunesse dans son quartier de Belleville :

« Des jeunes de passage dans le quartier, ça va apporter du dynamisme pour les commerçants et de la mixité. »

L’ouverture de l’auberge, c’est aussi un peu son projet. L’immeuble dans lequel Just Like Home s’est installé était préempté pour être un HLM. Mais le maire PS a fait du forcing au Conseil de Paris pour qu’il soit transformé en hostel :

« Dans un arrondissement qui ne compte que 11% de logements sociaux, c’est une décision forte. »

«Notre premier hostel a été ouvert sur un terrain de la Ville de Paris» Romain Viennois

Le développement d’auberges de jeunesse est en fait une des priorités de la Ville de Paris en matière de tourisme. Pour monter leur société Just Like Home, Louis, Damien et Mathieu ont reçu une subvention à hauteur de 8% de leur investissement. Romain Viennois du St-Christopher’s Inn rappelle, lui, que son premier hostel a été ouvert sur un terrain de la Ville de Paris.

Joint par StreetPress, Laurent Queige, directeur du cabinet tourisme à la Mairie de Paris de 2001 à 2013, insiste sur l’importance du soutien municipal pour concurrencer des villes comme Berlin ou Barcelone :

« Il faut avoir une vision offensive pour conquérir des parts de marché. C’est une bataille économique qui se traduit par des gains ou des pertes d’emploi.»

Le spécialiste du marché du tourisme d’ajouter :

« Une destination fréquentée par un public jeune déteint sur les autres classes d’âge comme la clientèle familiale. Alors que l’inverse n’est pas vrai. Cela en fait une priorité. »

Guéguerre avec les auberges associatives

Les auberges de jeunesse newlook comptent quelques détracteurs. Au premier rang desquels la Fuaj, le plus gros réseau d’auberges de jeunesse associatives en France. Joint par StreetPress, la secrétaire générale Edith Arnoult-Bril décolle comme une fusée :

« Nous, on n’est pas là pour faire du fric à tout crin et remplir les poches de société d’investissement en laissant des jeunes se soûler ! »

Dans son auberge vitrine de la Halle Pajol, un self façon cantoche a remplacé les burgers double étage du St-Christopher’s Inn. Une colo de collégiens fait un action ou vérité tandis que des familles hollandaises jouent au Monopoly. Destinées autant aux groupes scolaires qu’aux familles, les 4 auberges parisiennes de la Fuaj ne sont pas référencées sur les sites spécialisées comme Hostelworld.

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Les backpackers ont troqué leurs sac-à-dos pour des robes de soirées / Crédits : Michela Cuccagna

Leur boss se définit comme une militante et insiste sur les valeurs et la dimension pédagogique de ses établissements. Aujourd’hui, elle travaille avec des avocats pour interdire à ses concurrents d’utiliser le nom d’auberge de jeunesse qu’elle veut réserver aux associations à but non-lucratif.

Pas de quoi inquiéter Romain Viennois qui se réjouit de l’arrivée sur le marché année après année de nouveaux touristes jeunes :

« En 4 ans, on est passé de 1% à 5% de Brésiliens. »

Pour leur prochain week-end, Matt et Mark, prendront une chambre dans un petit hôtel voisin. Plus confort et au prix similaire. Mais les deux loustics continueront à traîner au bar du St-Christopher’s Inn pour chasser de l’Australienne.

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Michela Cuccagna
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