Adopté, j’ai voulu oublier le Rwanda, jusqu’à ce que mon histoire me rattrape

18 Avril 2017

par Benoit, 29 ans (son prénom a été changé). Administrateur de la page Facebook “Adoptés du Rwanda” et... adopté du Rwanda. Il habite à Paris et bosse dans l’informatique.

Adopté à quatre ans par un couple du Poitou-Charente, Benoît, né au Rwanda, a eu une vie de français lambda. Aujourd'hui, pour la première fois, il veut y retourner.

Mon enfance a été paisible et heureuse. J’ai grandi dans une petite ville du Poitou-Charente de 5.000 habitants, avec des parents aimants, d’origine sociale aisée (un père cadre et une mère directrice d’école). J’ai vraiment vécu une vie banale de Français.

Pourtant, même si je ne le revendique pas toujours à haute voix, je suis totalement Rwandais. J’ai été adopté et je ne suis arrivé en France qu’à quatre ans et demi.

J’ai perdu ma langue maternelle

En arrivant je ne parlais pas un mot de français. Je l’ai appris en six mois. Ma langue maternelle, le kinyarwanda, a totalement disparu, faute d’être stimulée. Je n’ai aucun souvenir du Rwanda, comme si j’avais tiré un trait dessus. De mon enfance là-bas, il ne me reste que quelques photos.

Mon père m’a toujours dit qu’il n’y avait pas nécessairement de différence entre un enfant adoptif et naturel. L’éducation est la même. Il s’agit de soutenir, de pousser, de conseiller. Ce que mes parents ont toujours fait admirablement.

J’ai trouvé ma place sans soucis. J’ai été très bien accueilli à mon entrée à la maternelle. Mes parents avaient prévenu l’école et toute la classe était au courant de mon arrivée et de ma situation.

J’étais bon élève parce que mes grands et mes petits cousins l’étaient. Donc je n’avais, en quelque sorte, pas le choix. J’ai fait une école de commerce, plusieurs séjours linguistiques, pas mal de sports différents.

Je ne me sens pas discriminé par ma couleur de peau

Il n’y a jamais eu beaucoup de noirs dans mon entourage, mais j’ai rarement été confronté à des préjugés ou à des situations désagréables. Contre le racisme, j’ai intégré des stratégies de contournement.

Comme je suis quelqu’un d’optimiste, quand je me prends une réflexion désagréable, je réagis par l’humour pour désamorcer le conflit directement. Et s’il faut vraiment se battre, je me bats.

J’ai aussi une manière de parler, de me vêtir toujours élégamment pour ne pas donner prise aux préjugés. Ma classe sociale aide. Quand on me fait des remarques racistes, j’ai plutôt mal pour mes parents en fait.

Le Rwanda est revenu… grâce aux réseaux sociaux

Pendant très longtemps, j’ai choisi d’oublier le Rwanda, de vivre à 200% ma vie en France. Deux épisodes m’ont ramené vers mon pays d’origine.

D’abord, vers mes vingt ans, les enfants de mon oncle rwandais m’ont contacté sur Facebook. C’était vraiment inattendu.

J’ai vérifié que c’était bien eux avec les informations dont je disposais.

On n’avait plus grand chose en commun : ils étaient Rwandais, j’étais Français et un peu mal-à-l’aise à l’idée de répondre. Quand j’étais petit, ces cousins m’envoyaient du courrier en France. Mais avec le génocide en 1994 – j’avais 7 ans – tout a été désorganisé dans le pays. On a perdu contact.

Je n’ai pas donné suite à leurs messages et je n’ai repris contact avec le reste de ma famille rwandaise (j’ai un frère et une sœur) que quatre ans plus tard. Entretemps, j’avais commencé à m’intéresser à mon histoire, occultée pendant des années.

J’ai retrouvé une part de moi

À 23 ans environ, j’ai en effet rencontré une autre personne adoptée du Rwanda. C’était la première fois que ça m’arrivait. On a tout de suite sympathisé.


« Quand les enfants adoptés s’intéressent à leurs origines et à leur histoire, ça peut angoisser la famille adoptive. Il y a une sorte de conflit de loyauté, un sentiment d’ingratitude aussi. »

Benoit, adopté

On a décidé de créer un groupe Facebook pour les adoptés du Rwanda (il y en a 460 en France) qui ont des parcours similaires. C’est une petite communauté et certains sont devenus des amis.

On se comprend sur des choses intimes d’adoptés. Pendant une longue période, ce sont des choses que je ne pouvais partager avec personne, une part de moi que je taisais. Des petits complexes ridicules. Par exemple j’étais jaloux de mes amis qui pouvaient se reconnaître dans le visage de leurs parents. D’autres adoptés souffrent de ne pas avoir de date de naissance très précise. Entre nous, on peut en rigoler, on dédramatise.

Quand les enfants adoptés s’intéressent à leurs origines et à leur histoire, ça peut angoisser la famille adoptive. Il y a une sorte de conflit de loyauté, un sentiment d’ingratitude aussi.

J’ai parlé avec mes parents de cette envie de Rwanda et ils n’ont eu aucune réticence. On se fait confiance.

J’ai commencé à réapprendre la langue dans le cadre de notre association. On est aussi en contact avec la diaspora rwandaise (même si eux ne nous considèrent pas vraiment comme des Rwandais). Le groupe d’adoptés est aussi un soutien, notamment psychologique, pour ceux qui ont des fragilités.

Je connais bien mon histoire

J’ai eu la chance que mes parents me racontent très jeune mon histoire. Au Rwanda, à la mort de ma mère, mon frère, ma sœur et moi, on est devenus orphelins. Mon père était inconnu.

On était une famille plutôt modeste. J’étais le plus jeune. Mon frère et ma sœur ont été placés dans des familles d’accueil sur place.

Pour moi, ça a été différent, suite à un concours de circonstances. Dans la ville de mes parents, en Poitou-Charente, il y avait un Rwandais qui était venu en France pour apprendre l’agriculture et qui connaissait mon oncle au Rwanda. Il savait que mes parents cherchaient à adopter – au départ plutôt en Asie – et il a appris la mort de ma mère. C’est lui qui a mis mes parents et mon oncle en contact.

L’adoption internationale n’est pas toujours éthique

Pour que l’adoption soit possible administrativement, j’ai été placé à l’orphelinat de Kigali, destiné aux enfants qui allaient partir à l’étranger. J’y suis resté 2 ou 3 mois avant d’être adopté et d’arriver en France.

Mon adoption s’est faite dans les règles. Ce n’est pas le cas de tous les adoptés. À l’époque (notamment avant la convention de la Haye en 1993), les organismes habilités à l’adoption n’étaient pas aussi rigoureux, qu’ils peuvent l’être aujourd’hui.

Il y a deux phénomènes qui jouent. D’un côté, la pression de parents, en général plutôt aisés, pour adopter des enfants. De l’autre, des pays fragiles et peu organisés. Le rapport de force est très inégal. Pour justifier ça, on raconte une histoire de petits Africains pauvres qui seraient mieux en France qu’à trainer dans les rues.

Souvent s’ajoutent des histoires locales. L’orphelinat d’où je viens par exemple, évacué par la France pendant le génocide, a été mêlé à de sales manœuvres.

Quand l’adoption n’est pas totalement transparente et éthique, les enfants sont déstabilisés et très en colère. Dans notre association, on sert aussi à ça : on préconise le dialogue pour éviter de cacher des choses.

J’ai toujours l’impression d’être ingrat

Mes frère et sœur ont été adoptés par des familles rwandaises ; j’aurais pu, moi aussi, vivre ma petite vie là-bas. Personnellement, j’ai fais le deuil de cet ailleurs-là.


« Quand tu es adopté, le discours de base c’est que tu devrais être reconnaissant d’avoir été « sauvé », d’avoir grandi dans un pays riche »

Benoit, adopté

Face à certaines difficultés, ce désir revient chez certains adoptés. Surtout chez ceux qui l’ont été tardivement, au-delà de 7 ans, qui ont été imprégnés de la culture de leur pays d’origine et pour qui l’adaptation est plus compliquée.

Quand tu es adopté, le discours de base c’est que tu devrais être reconnaissant d’avoir été « sauvé », d’avoir grandi dans un pays riche. Et donc tu redoubles d’efforts pour mériter ce que tu as reçu. C’est pour ça que les adoptés réussissent bien socialement en général. La vérité est qu’on n’a jamais demandé à venir en France : on a rendu service à des parents qui voulaient des enfants.

Au pays, ils sont morts de rire quand on leur parle de ces soucis. Pour eux c’est un « problème de riches ».

Ils n’ont pas totalement tort. Aujourd’hui, je suis plutôt content de ma situation d’adopté. Je pense que ma part rwandaise est une force. Le pays est en plein développement. J’ai envie d’y retourner bientôt pour le tourisme et pourquoi pas de m’expatrier là-bas, un jour.

Pour contacter le collectif Adoptés du Rwanda, vous pouvez utiliser leur page Facebook ou bien envoyer un mail à adoptes.rwanda@gmail.com

Image : la série This is us parle d’une famille américaine dont un des trois enfants a été adopté

Propos recueillis par Alice Maruani
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