Pendant un an, deux policiers ont racketté des vendeurs de roses lillois

Pendant un an, deux policiers ont racketté des vendeurs de roses lillois

StreetPress a suivi le procès des deux ripoux

Mais que fait la police ? | Reportages | par | 5 Octobre 2017

Pendant un an, deux policiers ont racketté des vendeurs de roses lillois

Deux policiers lillois sont accusés d’avoir, à de nombreuses reprises, embarqué et racketté plusieurs vendeurs de roses. Ils abandonnaient ensuite leurs victimes, en pleine nuit, à plusieurs kilomètres de leur domicile.

Tribunal Correctionnel de Lille – Epaules larges, qu’on imagine sculptées par des années à soulever de la fonte, et cheveux ras, Fabrice P. quitte le banc des prévenus avant même son passage à la barre. L’ancien fonctionnaire de la Police aux frontières (PAF) est accusé d’avoir, entre février 2012 et janvier 2013, usé de sa fonction pour racketter à de nombreuses reprises plusieurs vendeurs de roses et passer à tabac certains.

Ses avocats, maître Legrand et Bussy, ont demandé le dépaysement de l’affaire. En clair, que l’affaire soit jugée dans un autre tribunal, au motif que l’une des victimes s’était confiée à un magistrat du tribunal. Le juge avait logiquement signalé les faits et son témoignage apparaît dans le dossier d’instruction. Pas suffisant pour obtenir le renvoi devant un autre tribunal. Ce mercredi 4 octobre 2017, Fabrice P. et ses défenseurs quittent la salle après avoir déclaré que dans ces conditions « les droits de la défense ne peuvent s’exercer avec efficience ».

policiers racistes

Sur le banc des prévenus, ne reste plus que Yannick V., même carrure, cheveux ras sur les tempes et gominés sur le haut du crâne. Comme pour son compagnon de patrouille, il lui est reproché de nombreux rackets. Les sommes sont le plus souvent faibles, de vingt à quarante euros en général. Il nie l’extorsion de fonds, reconnaissant tout juste des contrôles (irréguliers) et la « saisie » (illégale) de roses. Qu’il jetait, dit-il. Sa compagne, interrogée pendant l’enquête, rapporte que le gentleman avait pour habitude de lui en offrir. « Ce n’était pas celles-là », écarte l’ex-flic, reconverti dans la sécurité. Cette dernière s’étonne qu’on fasse tout un flan pour des « gens comme ça ». Le président Lemaire interroge l’ancien policier :

« - Vous avez la même opinion ?
– Peut-être. »

L’ex-compagne de Fabrice P. a également été interrogée. Elle évoque aux enquêteurs ses diatribes « très racistes » :

« Ca ne le dérangeait pas de leur défoncer la gueule. »

Le coup de trop

Le 10 février 2013, Mohamed tente de vendre ses roses aux fêtards en goguette rue de Solférino, quand Fabrice P. décide de le « contrôler ». Comme à son habitude, le policier accompagné d’un adjoint de sécurité (il ne s’agit pas de Yannick V.), fait monter le vendeur dans son véhicule de fonction, pour l’emmener à l’écart des regards indiscrets.

Aux environs de 3h du matin, les deux fonctionnaires débarquent leur prisonnier dans un coin discret. Fabrice P. enfile ses gants et décroche une première claque. La seule qu’il reconnait. A la barre, Mohamed, la victime, vêtue pour le procès d’un blouson bleu blanc, explique ne plus se souvenir du nombre de coups. 2, 3 ou 5 ? La première claque l’a projeté au sol, il perd ensuite le compte.

Une fois l’orage passé, les deux policiers abandonnent leur victime. Mohamed les supplie de le ramener au centre-ville : il est 3h passé, l’hiver est rude – moins sept degrés cette nuit-là – et le sans-papiers est complètement perdu. Il mettra plus de 4h à rentrer chez lui. En route, il croise même un autre véhicule de police. Il leur montre son visage tuméfié, demande de l’aide. Les fonctionnaires lui suggèrent de prendre un taxi. Le vendeur décide de porter plainte. Il est suivi par 5 autres vendeurs à la sauvette. Au tribunal, l’une des victimes manque à l’appel : il a depuis été expulsé. « On a dû se battre pour éviter l’expulsion de certaines autres victimes », soupire à la sortie du tribunal, Maître Lebas, leur avocat.

Il tente d’imposer le silence

Dès février 2013, La Voix du Nord s’empare de l’affaire. Dans ses colonnes, plusieurs vendeurs témoignent des rackets subis depuis près d’un an. Avec presque à chaque fois le même mode opératoire. Quand il découvre l’article, le policier Fabrice P. intime à l’adjoint de sécurité qui l’accompagnait lors du passage à tabac de Mohamed de garder le silence. Malgré les pressions, deux jours après les révélations du quotidien local, le jeune fonctionnaire décide de rédiger un rapport sur les violences.

Au fil des auditions, la méthode des deux ripoux présumés se précise : ils embarquent leur victime pour un contrôle à l’écart. Lui extorquent sa maigre recette. Le plus souvent jettent les roses. Parfois, s’il n’a aucun document d’identité sur lui, ils prennent en gage son téléphone pour s’assurer qu’il revienne présenter ses papiers. En général, ils abandonnent ensuite le malheureux. L’une des victimes raconte avoir cru sa dernière heure arrivée, tandis que les deux flics l’emmenait dans « une forêt ».

Perquisition illégale

Certains soirs, les deux fonctionnaires de la PAF s’accordent un extra, comme en témoigne le troisième plaignant qui s’avance à la barre. Janvier 2013, les deux hommes l’amènent à son domicile et décident d’une petite « perquisition » : en présence de deux colocataires de la victime, Yannick V. – lampe torche en main – procède selon les témoins (lui nie) à la fouille de la chambre. Caché dans une pile de vêtements, il découvre un portefeuille contenant 250 euros. Les économies du vendeur à la sauvette, qu’il embarque. Le portefeuille sera retrouvé au cours des fouilles. « L’ADN de mon client n’a pas été retrouvé sur l’objet », tente son avocat. « Il avait des gants », explique la victime. « On sait qu’ils utilisent souvent des gants », ironise Maître En Nih, son avocate.

Le procureur a requis 3 ans de prison ferme contre Fabrice B. et 18 mois contre Yannick B. Les avocats de ce dernier, Maître Riglaire et Debavelaere, plaident la relaxe puisque leur client nie son implication dans les rackets. De leurs côtés, Maître Lebas et En Nih insistent sur l’atteinte à la dignité de leurs clients. Charge à la justice de les protéger, « eux qui ne l’ont pas été par les forces de l’ordre ».

En une : photo d’illustration


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