Des cours de yoga queer, en langue des signes ou pour exilées lesbiennes

Des cours de yoga queer, en langue des signes ou pour exilées lesbiennes

Yoga pour tous

Zen | Reportages | par | 17 Avril 2018

Des cours de yoga queer, en langue des signes ou pour exilées lesbiennes

Le collectif We are Yogis, fondé par le journaliste et activiste Cy Lecerf Maulpoix, veut ouvrir la discipline à des minorités qui en sont souvent exclues. Au programme, séances de yoga queer au squat FDP et « Yoga sans frontières » au Ground Control.

Ground Control, Paris 12e - « So, allongez-vous sur le dos ! » Farah Kebbe Baghdadi navigue à pas de velours entre les corps étendus sur des tapis rouge et bleu. Depuis quatre semaines, la brune aux yeux bleus anime des séances de yoga pour femmes migrantes. Elle traduit chacune de ses phrases en anglais. « Restez dans la position du chat, stay in the cat position. » Jusqu’à l’arrivée de sa pote Christelle. La petite brune à lunettes prend le relais, accroupie derrière les deux élèves non francophones, Shana, Srilankaise, et Shabana, Afghane. La prochaine fois, la musicienne pro accompagnera le cours à la guitare :

« On a eu l’idée de faire de la musique de méditation en live, pour accompagner les respirations. »

« Ça tire ! » se plaint Eva dans une grimace lors des exercices d’étirement. « Ouais, ça tire, c’est bien ! » répond la prof, impitoyable. Sénégalaise de 31 ans aux cheveux courts, Eva – elle s’appelle en fait Awa mais préfère franciser son prénom – est comblée par son premier cours. « On n’a pas de taf, on n’a pas le droit de travailler. On ne sait pas si on va avoir notre statut de réfugiée ou pas. C’est stressant. Ce cours nous permet d’évacuer tout ça. » Les six autres participantes approuvent d’un hochement de tête. « J’ai l’impression d’avoir fumé un joint », ajoute Soukaina, Marocaine aux dreads dressés sur la tête, provoquant l’hilarité générale.

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Moment zen au FDP. / Crédits : Timothée de Rauglaudre

« Je n’assumais pas d’être le seul pédé »

Le cours a lieu au Ground Control, centre de tri postal reconverti en bar, juste derrière la gare de Lyon. Sur la terrasse, des dizaines de jeunes parisiens sirotent une bière ou un jus de mangue au soleil. À l’intérieur, derrière un studio radio où l’on enregistre des podcasts, la « salle des pas perdus » est réservée au yoga. Avant d’entrer, il faut ôter ses chaussures. Ce mercredi, elles sont sept demandeuses d’asile ou déjà réfugiées à assister à cette quatrième séance. La plupart ont été envoyées par l’Ardhis, une asso d’aide aux migrants LGBT.

Ce n’est pas un hasard si ce cours pour migrantes compte une majorité de lesbiennes. En fondant We Are Yogis il y a un moins d’un an, Cy Lecerf Maulpoix voulait s’adresser à des publics minoritaires qu’il a croisés lors de ses reportages et actions militantes. Boucles d’oreille, bras recouverts de tatouages, chemise à carreaux et barbe bien taillée : Cy a un vrai look de hipster. Le journaliste et hyperactiviste est sur tous les fronts : quand il ne manifeste pas aux côtés des anars vêtus de rose du Pink Bloc, il défend les migrants contre le projet de loi Collomb au sein du Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants (Baam).

La première fois qu’une amie lui a proposé de suivre un cours de yoga, Cy a traîné des pieds. « J’avais l’impression que j’allais être entouré de meufs hétéros, je n’assumais pas d’être le seul pédé dans le studio. » C’est dans une communauté autogérée de pédés païens, en Californie, qu’il a découvert l’existence du « queer yoga ». L’alternative rêvée, pour lui, à un yoga à l’occidentale dont, selon lui, « le capitalisme s’est emparé » pour en faire une pratique chère mais aussi « blanche » et « hétéronormée ». Face à ça, le yoga que promeut Cy se veut un « outil de résilience » face aux discriminations. Le jeune prof ne s’est formé que l’année dernière, en Inde, mais maîtrise parfaitement son rôle de maître yogi. Une forte odeur d’encens a investi la pièce. Baignés dans la lumière qui filtre à travers la verrière, les participants enchaînent exercices de respiration et postures complexes.

Tous les cours de We Are Yogis se passent loin des habituelles salles de yoga : au Groud Control, donc, pour les cours à destination des femmes exilées, ou même sur des toits ou dans des squats. Ainsi depuis deux semaines, le cours « Yoga pour tou·te·s » a lieu au dernier étage du FDP, dans le quartier La Chapelle. Le squat en a remplacé un autre, celui du Collectif 23, sous le coup d’un avis d’expulsion. C’est dans ce lieu, principalement occupé par des artistes, que se tiennent les soirées Péripate, after underground à la mode.

« Yoga pour tou·te·s »

En principe, le cours « Yoga pour tou·te·s », comme l’indique son nom, est ouvert à tout public. Mais, de fait, la majorité des élèves sont queers. Designer graphique et plasticienne, Hélène Mourrier, l’une d’eux, approuve la méthode :

« Je fais du yoga avec des corps que j’aime, en lesquels j’ai confiance, qui sont confrontés ensemble à la même violence. »

La « transféministe » a attaché en chignon sa chevelure, à moitié teinte en blond. Ce mardi soir, ils sont douze trentenaires allongés sur des tapis de couleur à écouter sagement les instructions presque chuchotées par Cy. La séance touche à sa fin. « Je vais vous demander quelque chose qu’on n’a encore jamais fait », annonce Cy. « Ça s’appelle le “bhramari pranayama”, la “respiration du bourdon”. » Assis en tailleur, les élèves ferment les yeux, se bouchent les oreilles et imitent en chœur un bourdonnement qui résonne dans la pièce aux allures de grenier :

« Ça, c’est un exercice que vous pouvez faire quand vous avez des insomnies ou des crises d’angoisse. »

Les tapis rangés, chaque participant vient tour à tour voir Cy pour le remercier et glisser dans sa main un billet ou quelques pièces. L’heure de cours coûte 8 euros. Un tarif « solidaire », bien en-deçà de la vingtaine d’euros que demandent la plupart des studios. Joffrey Speno, pigiste et « précaire », fréquente le cours depuis plusieurs mois :

« J’avais déjà fait du yoga à la fac, mais j’ai arrêté un temps pour des questions d’argent. Je n’arrive pas à boucler le mois. C’est indispensable pour moi qu’il y ait ce cours-là. »

À l’origine, Cy était le seul à enseigner. Puis We Are Yogis est devenu un vrai collectif, et aujourd’hui une dizaine de profs donnent différents cours de yoga. Le point commun de ces sessions : créer des « safe spaces », où chacun peut se sentir à sa place sans être jugé sur ses différences. Ainsi, des séances de yoga queer ou des cours pour exilées sont organisés, mais aussi, depuis peu, un cours en langue des signes pour sourds et malentendants. Farah, elle, s’occupe du cours « Yoga sans frontières » version féminine. Brune aux cheveux courts et bouclés, aux yeux clairs et à l’accent léger, elle raconte son histoire, assise sur des banquettes de train installées près de la salle de yoga du Ground Control. La Libanaise est arrivée à Paris il y a quatre ans. En master à Sciences Po, elle travaille sur la question des « exilés », comme elle aime les appeler pour englober à la fois réfugiés, demandeurs d’asile et sans-pap’. En France, elle constate avec amertume à quel point les réfugiés sont « marginalisés ». Alors, elle a accepté de donner ce cours aux exilées, une occasion pour elle de « les aider à s’intégrer dans leur environnement, qu’elles sachent qu’il y a des gens qui pensent à leur souffrance ».

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Farah vérifie la posture. / Crédits : Timothée de Rauglaudre

À l’origine, le cours « Yoga sans frontières » était mixte, mais les femmes étaient peu présentes. Ils ont ouvert une séance réservée aux femmes, « pour qu’elles soient dans un espace sans jugement de l’autre sexe », justifie Farah. « Ces femmes sont déjà traumatisées par leur expérience d’immigration. » « Je me sens plus à l’aise comme ça », abonde Soda, demandeuse d’asile de 27 ans. « D’où nous venons, au Sénégal, c’est mal jugé de voir un homme et une femme ensemble. » « On n’est pas au Sénégal ! » rebondit Soukaina la Marocaine, un sourire en coin. Soda se braque, la voix tremblante :

« C’est tout le temps dans nos têtes, les pensées négatives de nos parents. Une femme c’est pour un homme, un homme pour une femme. Ici, je préfère être avec des femmes pour oublier ce que j’ai vécu là-bas. »

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Eva et Thioro tentent le grand écart. / Crédits : Timothée de Rauglaudre

C’est le moment de la « relaxation finale ». Allongées sur le dos, paumes tournées vers le ciel, les exilées détendent, au commandement de Farah, toutes les parties de leur corps, jusqu’au nez et aux sourcils. À défaut de musique, la prof entame un chant en sanskrit, presque psalmodié : le shanti. « Paix sur vous, paix sur nous, paix sur tout le monde », traduit-t-elle. Le cours se termine dans la position du lotus :

« La semaine prochaine, si vous venez toujours, on va faire des postures, la chandelle, la charrue. C’est bon pour tes problèmes de dos, Eva. »


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