Le burn-out des « super-héros » bénévoles mobilisés auprès des exilés

Le burn-out des « super-héros » bénévoles mobilisés auprès des exilés

« Tu es retenue par une espèce d’addiction à l’adrénaline »

Refugees | Contre enquête | par | 7 Juin 2018

Le burn-out des « super-héros » bénévoles mobilisés auprès des exilés

Blues passagers, petits bobos, et burn-out... Il n'y a pas que les exilés qui pâtissent de la crise migratoire. Sur les camps de réfugiés, la déprime guette les bénévoles.

Le froid et le vent glacial enveloppent Paris en ce mois de novembre. Il est 11 heures bien tassées. Tout sourire, Amandine distribue avec d’autres bénévoles thé, café et pains au chocolat au plus de 150 exilés présents ce matin-là. Quand StreetPress a rencontré la jeune femme de 30 ans, elle donnait de son temps à l’association Utopia 56, à Porte de la Chapelle à Paris. Amandine a été particulièrement affectée par la condition des exilés en France, dans son propre pays :

« La culpabilité est encore plus forte quand le soir, une fois rentrée bien au chaud, on imagine les migrants dehors sous la pluie à quelques arrêts de métro de chez soi… »

Depuis, la jeune femme est partie à Kharmen au Yémen, où elle est volontaire pour sa quatrième mission avec Médecins Sans Frontières en tant que personnel soignant. A des milliers de kilomètres de Paris, elle analyse :

« Le retour à la maison après une mission est heureux un court instant, mais la vie semble tellement fade ! Tous les sujets de conversation semblent futiles. Le dernier film sorti, les soldes, le nouveau canapé de tatie Chantal, etc. J’en avais même du mépris. »

Des scènes de l’hôpital ou du camp de réfugiés, des enfants malnutris, des blessés par balle tournent en boucle dans sa tête :

« C’est clairement quelques semaines de déprime. »

Amandine n’est pas la seule à souffrir de la situation ambigüe des bénévoles qui viennent en aide aux migrants. Mal à l’aise par rapport à leur propre confort, « happés » par les liens noués avec certains exilés ainsi que par l’immensité du travail à accomplir… les bénévoles pâtissent aussi de la crise migratoire. Blues passager, burn-out, StreetPress a rencontré ces super-héros de l’asile pour raconter leurs petits et gros bobos.

Malaise en allant à une réunion

Le burn-out, c’est ce qui est arrivé à Marianne Humbersot. Urgentiste avec MSF en Ukraine et en Afrique lors de l’épidémie Ebola, elle devient fin 2015 coordinatrice de l’Appel de Calais, un collectif qui a ouvert une permanence juridique en plein cœur de la « jungle », surnommée la Cabane. La tâche est énorme : trouver des moyens logistiques, financiers et humains, développer des relations avec les associations partenaires et, évidemment, venir en aide aux exilés sur le plan juridique. « C’est un engagement bénévole dans lequel tu mets corps et âme », commente Marianne.

La tension s’accroît avec l’incendie à deux reprises de la Cabane, les démantèlements successifs, les menaces de mort, les violences policières envers les exilés à documenter. « On est câblés pour supporter des stress, mais quand ça s’accumule, le cerveau, l’organisme ne peut plus absorber », décrypte la psychologue Géraldine Kahn, qui a travaillé avec l’ONG Résonances humanitaires pendant six ans.

Le 4 mars 2016, Marianne s’évanouit de fatigue en voiture à 9 heures du matin, alors qu’elle se rend à une réunion. Elle s’en sort sans dommage physique. Elle prend conscience de la situation mais ne tient pas pour autant compte de l’alerte :

« En tant que cheffe de mission, tu ne peux pas tout dire à ton équipe sur ta santé. Il faut que tu leur donnes de l’énergie, que tu les entraînes positivement ».

Dodo au boulot

Victor n’a pas connu un tel signe annonciateur. En avril 2017, il met ses études entre parenthèses et devient bénévole pour Utopia 56. En juillet, le jeune homme de 24 ans est embauché six mois en tant que service civique. Avec Maël, 21 ans, qui a suivi le même parcours, ils deviennent potes et font le même job. Rapidement passés en équipe de nuit, leur rôle est d’aiguiller les couples et les mineurs exilés sortis du camp de la Chapelle vers des hébergeurs citoyens. Puis de partir en maraude.

Quand ils rentrent au milieu de la nuit, il n’est pas rare que les deux compères dorment au local de l’association, situé porte de la Chapelle, ce qui n’aide pas à couper. « A force, les exilés sont devenus des potes. Si je suis en soirée et qu’il y en a un qui m’appelle, je ne vais pas lui dire : bah non, ce n’est pas sur mon temps de travail, je ne m’en occupe pas », explique Maël tout en montrant sur son portable, les multiples conversations Whatsapp ou Messenger :

« Il n’y a pas vraiment de « frontière » entre vie privée et vie à Porte de la Chapelle. »

Lorsqu’elle n’était pas sur le terrain à Paris, Amandine raconte aussi qu’elle ne pensait qu’aux exilés. À Calais, Marianne était surnommée « Miss téléphone ».

La chute

Entre les CRS qui les harcèlent, la fatigue, le déménagement du local Utopia 56 à gérer, Victor cède. « Ça faisait une paire de semaines qu’on hébergeait une famille du Kosovo, avec une petite fille de 10 mois qui avait été malade. Ce soir-là, il y avait zéro solution et la famille avait dû dormir à l’arrière du camion. » Le lendemain, il envoie sa lettre de démission, avant de se raviser deux jours plus tard. Il est finalement de retour après dix jours de vacances chez lui dans les Vosges.

De son côté, Marianne réussit en juin 2015 à trouver un remplaçant. La présidente de l’Appel de Calais rentre souffler chez elle en Dordogne. A l’issue de ses deux semaines de vacances, ses potes constatent son épuisement et lui interdisent de retourner à Calais. Elle y reviendra uniquement pour annoncer son départ.

Comme un boomerang, le burn-out se manifeste les mois qui suivent. Un médecin lui diagnostique également une encéphalomyélite myalgique, une maladie neuronale avec une baisse du système immunitaire. Devenue allergique aux écrans, Marianne décrit sa torpeur : « Tu te chopes tout. Je faisais bronchite sur bronchite, et surtout tu dors 22 heures sur 24. Pour aller faire les courses, il fallait que je fasse une sieste pendant le trajet de trente minutes en voiture. Tu n’as plus d’énergie, tu fonctionnes au ralenti ».

Elle retrouve une vie normale à la toute fin de l’année 2017, un an et demi après avoir quitté Calais. Sébastien a été bénévole sur une plus brève période : deux semaines en mai dernier sur le camp de Chios en Grèce. Il lui faut de longues semaines avant que cessent les cauchemars, nés de scènes vécues sur place. Après une gorgée de thé, Sébastien choisit posément ses mots :

« Je me souviens très bien d’un Camerounais, qui était gravement malade. Il disait que s’il ne se faisait pas opérer dans un pays occidental, on ne pourrait pas le sauver. Il attendait et chaque jour qui passait était un pas de plus vers la mort. »

Narcissisme

Blues, dépression ? Sébastien ne le sait pas trop. Comme d’autres, il refuse de consulter un psychologue. « C’est comme les pompiers, les policiers, etc. On ne va pas voir les psys car on est des durs. C’est con mais c’est ancré », glisse Géraldine Kahn, grandes lunettes rondes posées sur le nez. La psychologue était intervenue en octobre à Utopia 56 pour une petite formation sur les problématiques de stress. Les bénévoles avaient par la suite la possibilité de la rencontrer individuellement. Mais elle n’a pas reçu de demande. « Le sentiment de se sentir utile est très fort, on a l’impression d’avoir un réel impact sur une population en souffrance », explique Amandine, qui enchaîne un peu plus tard :

« Tu ne guéris que quand tu repars sur le terrain. »

« Il y a un petit côté narcissique : d’un coup, tu fais quelque chose de bien, plein de gens t’apprécient », abonde Sébastien, écharpe rouge grenat autour du coup :

« Cela participe du fait que c’est difficile de rentrer, car tu reviens dans quelque chose de moins exceptionnel, plus normal. »

Marianne renchérit :

« Tu es retenue par une espèce d’addiction à l’adrénaline, à tout ça. On est un peu des super-héros quelque part. Tu te dis qu’il faut que tu fasses quelque chose. »

Géraldine Kahn explique l’impérieuse nécessité de conserver un lien avec sa famille et ses amis pendant son activité de bénévole, même si ceux-ci ne comprennent pas :

« Je leur dis toujours : une fois que vous êtes grillés, bah vous ne servez plus à rien. Vous faîtes chier les autres car vous êtes insupportables, agressifs ou hypersensibles. Il faut juste se reposer. A terme, on se bousille la santé. »

Maël reconnaît de son côté quelques périodes de démotivation. « Si je me suis déjà cramé ? Non, pas encore » sourit-il. « J’espère que ça ne va pas m’arriver, mais je sais que personne n’est à l’abri ».


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