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    15 / 06 / 2020

    Qui ne saute pas n’est pas macroniste !

    Sacha Houlié, l’ambitieux député qui a séduit les supporters

    Par Christophe-Cécil Garnier

    Sacha Houlié, député LREM et supporter de l’OM, est devenu le M. Foot de l’Assemblée nationale. Il réussit à se mettre les supporters dans la poche sans froisser le gouvernement. Portrait d’un ambitieux.

    En trombe, Sacha Houlié débarque dans son petit bureau de l’Assemblée nationale. Nous sommes en février, dans la France d’avant le confinement. Le député En Marche traite de tous les noms les nombreux avocats qui alpaguent sur les réseaux sociaux. En cause, une saillie polémique à la tribune de l’Assemblée pendant l’examen de la réforme des retraites.

    Passé cette accroche tumultueuse, il aborde tambour battant le sujet de la discussion : son futur rapport « sur les interdictions de stade et le supportérisme ». Tout au long de la discussion, il tient à démontrer sa connaissance réelle du milieu. Avec ses petites lunettes rondes et son costume cintré, il n’a pas la dégaine d’un membre du Commando ultra marseillais, qu’il a pourtant côtoyé.

    Plus de trois mois après notre rendez-vous, son rapport rendu fin mai – et co-écrit avec l’ancienne ministre et député communiste Marie-George Buffet – est salué par la totalité des acteurs des tribunes françaises, des supporters aux responsables de clubs. Un véritable tour de force. Et son impact se fait déjà ressentir. Le 6 juin, la ministre des Sports Roxana Maracineanu a donné son feu vert pour un retour des fumigènes dans des zones encadrées dans les stades de football. Une mesure préconisée dans le rapport et plus que symbolique : les fumigènes sont criminalisés dans les tribunes depuis des années.

    Le texte de Sacha Houlié et Marie-George Buffet acte également « l’échec de la politique du tout-répressif ». Il critique « l’usage disproportionné des outils de police administrative », notamment sur les mesures d’interdictions de stade et d’interdictions de déplacement pour les supporters. Des décisions vécues comme de véritables injustices par ces derniers. Tout ça sans que Sacha Houlié ne se mette jamais à dos sa majorité politique.

    Depuis le début de sa mandature, le député de la Vienne (86) s’est investi sur toutes les thématiques qui concernaient de près ou de loin les supporters. « Ça paraît incongru qu’un député s’intéresse à ce genre de choses », débute le parlementaire de 31 ans, soutien revendiqué de l’Olympique de Marseille. Il fanfaronne :

    « Des gens m’écrivent pour me dire : “Vous n’avez rien de mieux à faire ?”. Bah non, en fait. Parce qu’aujourd’hui, qui représente ces gens ? Il y a bien des députés qui représentent les avocats, les médecins… Pourquoi pas les supporters ? »

    Défenseur des supporters

    Même avant la sortie du rapport, Sacha Houlié faisait déjà l’unanimité chez les fans de football. « J’ai été agréablement surpris de la maîtrise du sujet », commente Grégory Walter, supporter de Strasbourg. Avec d’autres membres de groupes alsaciens, il l’a rencontré dans le cadre de la préparation de ce rapport, mi-février :

    « Il sait de quoi il parle précisément. C’est une bonne chose et c’est surprenant. Ça change des 30 dernières années. Il ne voit pas un supporter comme un consommateur, ni comme un client ou un abruti aviné. »

    Même discours chez les Red Tigers, le principal groupe de fans lensois, qui s’est entretenu avec le député en janvier. « En général, quand tu parles à un politique qui ne connaît rien au foot, il revient surtout sur la situation parisienne, ou il ne cherche qu’à faire du buzz. Alors que lui, bizarrement, il connaît ses dossiers. Il est à l’écoute », estime Yannick, un des ultras nordistes. « Il prend un risque en les défendant, vu que l’image est tellement négative. Faire un rapport parlementaire sur le sujet, c’est gonflé et courageux », lance de son côté Jean-Guy Riou, président de l’union des supporters stéphanois, qui a croisé Sacha Houlié à l’occasion de plusieurs réunions de l’Instance nationale du supportérisme (INS).

    Supporter de l’OM depuis 1998

    Dans son bureau à la moquette beige, Sacha Houlié collectionne les preuves d’amour envers son club de coeur. Un mug et une écharpe de l’OM traînent sur son bureau tandis que deux cadres rappellent la victoire du club phocéen en finale de coupe d’Europe en 1993, dont la Une de l’Équipe, titrée : « Le jour de gloire ». « La déco n’a pas été refaite pour vous ! », se sent obligé de préciser le député au costume cintré et à la cravate rouge. Le trentenaire est un grand passionné de tribunes. Avec un de ses amis de fac de Poitiers, d’où il vient, il a parcouru les stades européens : Madrid, Naples, Édimbourg ou Hambourg. Sankt-Pauli, le second club de la ville, est réputé pour son antifascisme. « On essayait à l’époque de boire des coups avec les supporters. On avait fini à 3h du matin à chanter l’Internationale dans les rues », se souvient Guillaume Dedieu, son compagnon de stade, en riant. Une péripétie qu’il n’a pas manqué de raconter aux supporters lensois lors de son passage pour le rapport. « Un député LREM qui va à Sankt-Pauli, c’est quand même marrant », sourit Yannick. L’élu a séduit le supporter :

    « C’est un politique, il a suivi le vent mais tu sens qu’il a un petit truc de gauche. Pour aller traîner à Sankt-Pauli, en général ce n’est pas anodin. »

    Mais rien ne lui procure autant d’émotions que l’OM et le Vélodrome. Supporter des Phocéens depuis 1998 et la victoire mythique 5-4 contre Montpellier, où les Marseillais remontent quatre buts de retard, le député continue d’être supporter à distance malgré son mandat. Il suit « tout le mercato ou les actus sur les joueurs » et confie même échanger des messages avec Florian Thauvin, joueur star du club. « C’est drôle ! Je ne me serais jamais imaginé faire ce genre de choses il y a quelques années », affirme-t-il.

    Le déclic de 2019

    Même son fond d’écran de téléphone est une image de tribune marseillaise. Tantôt, il y jette un oeil, tantôt il lève son regard vers la petite télé près de la porte qui retransmet la séance parlementaire. On y aborde l’article 4 de la réforme des retraites.

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    Sacha Houlié présente le rapport sur le supportérisme, le 20 mai dernier. Co-écrit avec Marie-George Buffet, il acte « l’échec de la politique du tout-répressif ». / Crédits : Pierre-Louis Tanzer

    C’est lors d’autres journées à l’Assemblée qu’il commence à se faire remarquer par les fans de tribunes. En janvier 2019, il est un des Marcheurs à faire de la résistance à la loi « anti-casseurs ». À l’époque, le gouvernement souhaite mettre en place une mesure d’interdiction de manifester et prend pour exemple les Interdictions administratives de stades (IAS), que subissent les supporters depuis 2006. « Ce dispositif a bien fonctionné », argue même Edouard Philippe sur TF1. En face, Sacha Houlié est dubitatif : « Les IAS, on ne sait pas si elles marchent, on ne l’a jamais évalué. À l’époque, je suis sûr que c’est allé bien trop loin ». L’ancien avocat rédige des amendements sur le sujet pour sensibiliser ses collègues sur la question des supporters. Mais en bon soldat de la majorité, il vote tout de même le texte (50 députés marcheurs s’étaient pourtant abstenus). Une décision qu’il déplore aujourd’hui :

    « Je savais que c’était une mauvaise idée et je regrette de ne pas avoir été plus fort contre. Ça m’a quand même donné l’opportunité de faire ce que j’ai fait ensuite. »

    Un lobbyiste efficace

    La suite, c’est notamment la circulaire sur les déplacements de supporters, signée le 20 novembre 2019 par le ministère de l’Intérieur. Elle incite les préfectures à éviter « autant que faire se peut » l’interdiction de la venue des fans d’un club lorsque leur équipe joue à l’extérieur. Une mesure plus que symbolique alors que les déplacements de supporters sont souvent interdits ou restreints depuis 2011 – sur la saison 2019-2020 pourtant clôturée en mars, 58 matches professionnels ont été concernés. Si c’est le travail des associations de supporters qui a permis cette avancée, on retrouve Sacha Houlié à la manœuvre.

    À LIRE AUSSI : Supporters : 5 techniques pour contourner les interdictions de déplacement

    Autre victoire : le vote par l’Assemblée nationale en février dernier de l’interdiction des matches de football le 5 mai, afin de « ne jamais oublier » le drame de Furiani en 1992. Ce jour là, l’effondrement d’une tribune à Bastia cause la mort de 18 personnes et fait plus de 2.000 blessés. Une loi de commémoration réclamée depuis des années par les supporters et les collectifs. Sacha Houlié n’en est pas à l’origine mais il sensibilise ses collègues. « J’ai travaillé longuement avec les députés corses Michel Castellani et Paul-André Colombani [porteurs du texte] sur une autre loi. On avait parlé de Furiani et je leur avais dit : “Je ne vais pas la déposer, ce n’est pas à moi de la porter. Mais si vous le faites, je la cosigne avec vous et je me battrais pour que la majorité l’adopte” », détaille-t-il. Lorsque la proposition sort, le député de la Vienne use de toutes ses capacités de lobbying au sein de LREM pour la faire accepter. « Tout le monde a dit : “C’est parce que vous avez rejeté la semaine précédente les congés pour les parents qui ont perdu un enfant. Non. En fait, ça fait juste deux ans que je prépare le sujet », sourit jaune Sacha Houlié.

    Un numéro d’équilibriste entre l’exécutif et les supporters

    Ces différents engagements en ont fait un élu remarqué de la majorité. « Je pense qu’il devient un député assez connu du ministère de l’Intérieur, parce qu’il ne les lâche pas ! », lance Stéphane Séjourné, – ancien conseiller politique d’Emmanuel Macron et député européen – avec qui Sacha Houlié a fait ses armes politiques à Poitiers. Ce dernier confirme. « Il y a des périodes de frictions, même avec des amis. Parce que Christophe [Castaner] et Laurent [Nunez] sont des amis. On se dit les choses… Entre amis… », lâche le trentenaire dans un éclat de rire. Heureusement pour lui, le député sait mener sa barque. Ses relations avec le gouvernement n’ont pas pâti de ses positions critiques. Au contraire. Stéphane Séjourné reconnaît à son protégé des qualités de « bon lobbyiste » :

    « Il a réussi à devenir le référent de la majorité sur toutes les mesures de stade pour le ministère de l’Intérieur. Dès qu’ils ont à prendre de nouvelles mesures – soit assouplir, soit renforcer –, ils s’assurent à l’Intérieur que Sacha soit à l’aise avec ça. Et il est souvent écouté. »

    Lorsque des débordements ont lieu avant le match entre Saint-Etienne et Marseille, début février, Sacha Houlié écrit « tout de suite » au secrétaire d’État Laurent Nunez pour lui dire qu’il ne faut pas « lâcher, que ça ne remette pas en cause la voie qu’on a emprunté ». Même face aux supporters qui lui parlent de la répression opérée par le ministère de l’Intérieur, le député arrive à ne pas se mettre en porte-à-faux. « Il ne laisse rien transparaître. Dès que ça commençait à parler répression, il prenait des notes. Il sait nager », estime le Lensois Yannick, qui en garde une bonne impression. « Il fait toujours attention, je pense, à ce que ses prises de paroles n’entretiennent pas une forme de cacophonie dans la majorité. Mais il s’autorise à jouer des notes différentes », abonde Stéphane Séjourné, son pote marcheur. Sacha Houlié assume :

    « Je m’attache à toujours rester crédible auprès de tout le monde. Je ne trahirais pas les supporters, je dirais ce que je pense mais si je vais directement au front contre l’Intérieur, je perds la porte des négociations et je n’avance plus. C’est une ligne de crête assez difficile. »

    Un objectif politique

    Les prises de positions de l’élu et le rapport cachent également un objectif plus politique. « Il y a le côté fun que j’aime dans cette cause, et il y a le côté militant. Beaucoup de militants utilisent des façades pour faire avancer des causes plus profondes. Je ne veux pas dire que les supporters sont une façade car c’est bien plus que ça, mais ça permet de faire passer des messages », justifie Sacha Houlié.

    À VOIR AUSSI : « Supporters comme Gilets jaunes, on a été mutilés pour nos idées »

    Pour lui, les positions de LREM ne sont pas assez identifiées sur les libertés individuelles. Ancien du Mouvement des jeunes socialistes (MJS), qui a milité contre le CPE à la fac de Poitiers, Sacha Houlié est passé au macronisme en 2015 en co-fondant les Jeunes avec Macron. Présenté comme membre de l’aile gauche de la majorité, le député a pourtant voté en faveur de la très dure loi asile et immigration ou en faveur de l’inscription des mesures de l’État d’urgence dans la loi. Pour changer cette image, le député de la Vienne s’est prononcé à contre-courant de son groupe contre le tracking et l’application StopCovid durant le confinement. Défendre les supporters « permet d’illustrer très concrètement ce qu’on est capable d’accepter et ce qu’on ne veut pas accepter », indique-t-il.

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    « On le sent, comme d’autres jeunes au gouvernement, ils ne veulent pas attendre dix ou vingt ans pour être aux responsabilités. » / Crédits : Pierre-Louis Tanzer

    Une ambition intime

    Une façon de mêler l’utile à l’agréable, surtout si ça booste des aspirations personnelles. « C’est quelqu’un qui a une ambition, ça se sent. Et ce n’est pas péjoratif », analyse Marie-George Buffet, qui a discuté avec Sacha Houlié lors des déplacements. L’occasion d’approfondir leur vision respective de la vie politique. Et constater que l’approche de l’engagement politique n’est pas la même entre sa génération et la nouvelle, portée par les jeunes loups de LREM dont Sacha Houlié fait partie :

    « On le sent, comme d’autres jeunes au gouvernement, ils ne veulent pas attendre dix ou vingt ans pour être aux responsabilités. Je suis toujours un peu heurtée mais c’est peut-être ma façon de militer qui est aujourd’hui complètement dépassée. »

    L’intéressé se défend de tout calcul. « Des copains ou des opposants me disent : “Mais tu crois que c’est avec les supporters de foot que tu vas percer ?”. Ils se gourent. Là je me fais plaisir parce que je défends quelque chose en quoi je crois », indique-t-il avant de se reprendre. « Ce n’est pas que je ne crois pas aux autres choses, mais si j’étais un avocat, je dirais que je le fais pro bono. Je me dis qu’au-delà de tout ce que j’ai fait à côté, j’aurais laissé une empreinte qui est totalement perso ».

    Cette passion pour le ballon rond et plus précisément l’OM, il la partage avec Emmanuel Macron. « Il y a un intérêt politique derrière car il faut trouver des sujets pour se marquer. Mais il a des convictions, on ne peut pas le lui reprocher. Il n’y a pas d’opportunisme », souligne Guillaume Dedieu, son compagnon de stade. L’élu trentenaire a tout de même une ambition, celle-ci parfaitement assumée :

    « Un jour, j’aimerais bien diriger un club de foot. Je ne sais pas lequel. Enfin si, évidemment. »

    Les photos dans l’article ont été fournies par l’équipe de Sacha Houlié.

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