En ce moment

    04 / 09 / 2020

    Les grands-remplacés, le livre-enquête de Paul Conge

    Soirées tuning, cours de drague et jeux vidéo : les nouvelles méthodes de recrutements de l’extrême droite

    Par Christophe-Cécil Garnier

    Entrisme dans les soirées tuning ou sur les plateformes de jeux vidéo en ligne. Le journaliste Paul Conge a enquêté sur les nouvelles stratégies de recrutement et de propagande de l’extrême droite.

    Il s’en souvient comme si c’était hier. En 2013, le journaliste Paul Conge avait couvert une marche aux flambeaux des Jeunesses nationalistes – un groupuscule extrémiste – dans les rues de Toulouse. Depuis ce cortège, raconté dans StreetPress, ce trentenaire s’intéresse à l’extrême droite et « aux tendances sociales que ça révèlent » ainsi qu’à « la pénétration des idéaux des droites radicales dans la société ».

    Celui-ci a constaté l’émergence d’un soft power via les réseaux sociaux. « J’ai vu autour de moi des amis et des connaissances partager des références soraliennes, montrer des vidéos du YouTuber nationaliste Papacito. J’ai commencé à retrouver des éléments de langage et des idées que je ne voyais pas avant », se souvient-il. Tout cela lui a donné l’envie de creuser dans « cette espèce de nouvelle génération de la droite radicale », qu’il a du mal à nommer extrême droite :

    « Elle n’est pas tout à fait comme “ses ancêtres”. Elle arrive à infuser et à propager ses idées de manière plus efficace que ses aînés. »

    Tu as nommé ce livre « Les grands-remplacés ». Ce sentiment est vraiment prégnant chez les personnes que tu as rencontrées ?

    Ce discours selon lequel le grand remplacement serait une réalité – qu’il existerait une submersion migratoire qui transforme de manière irrémédiable nos entourages, nos environnements, nos modes de vie, nos cultures – est un point qui est extrêmement présent chez la plupart des personnes interrogées dans ce livre. Et dans tous les groupes sociaux. Solveig, une des interviewées du premier chapitre, explique que son quartier du Kremlin-Bicêtre, aux portes de Paris, est « envahi » par des « de jeunes immigrés harceleurs qui lui pourrissaient la vie ». D’autres diront qu’ils ont vu dans leur village ou ville des mosquées ou des gens avec des djellabas… On peut aussi parler des dragueurs de rue parisiens qui discutent en permanence de cette idée de grand remplacement, que leur virilité serait concurrencée par une virilité exogène, qui viendrait des populations du Maghreb. Cette obsession est permanente chez toutes les personnes que j’interroge dans ce livre. Et pour se rendre compte à quel point cette théorie fonctionne, il faut regarder les sondages d’opinions. Ça a une tonne de défauts mais ça donne une idée. Selon un de ces sondages, ils sont entre 24 et 48% à estimer que le grand remplacement est une réalité et que l’immigration est un projet politique. Que c’est un remplacement de populations qui est à l’oeuvre. Je ne m’attendais pas à des scores pareils.

    À LIRE AUSSI : « Le grand remplacement », le morceau du rappeur Younès qui rend fou la fachosphère mondiale

    Dans ce livre, tu détailles de nombreuses stratégies de recrutement de cette nouvelle extrême droite. Une des plus étonnantes est d’aller faire de l’entrisme chez les fans de tuning…

    Oui, c’est incroyable et en même temps assez logique. C’est un sociologue qui travaille sur la question du tuning qui m’a parlé de ça. Il s’est rendu compte que dans les rassemblements de tuners, notamment dans le Tarn et en Haute-Garonne, il y a souvent des émissaires et cadres du RN qui se mêlent aux rassemblements. Ils vont discuter un peu avec les leaders d’opinion chez les tuners pour diffuser leur propagande. Et ça marche très bien. Déjà, à l’origine, les tuners font partie d’une jeunesse populaire et reléguée. Ils vivent dans des espaces déclassés où l’on voit les services publics fermer les uns après les autres. Où les clubs de sports et les transports tombent en totale décrépitude. Ils ont, en général, une posture de défiance vis-à-vis des citadins. Il y a déjà un terreau assez fertile. Et ça a du succès car, quand on regarde les discours de ces tuners, ils sont totalement influencés par la propagande d’extrême droite. Quand ils parlent des racailles, des assistés, qu’ils disent que la France « est un pays de race blanche », ça ne vient pas tout seul ces termes-là.

    Justement, tu évoques dans ton ouvrage que, pour ne pas être « grand-remplacés », des Français racistes émigrent eux-mêmes dans des pays de l’Est… Quel est le but affiché ?

    C’est une confrérie racialiste présidée par un idéologue nommé Daniel Conversano, un ancien proche de Dieudonné, qui est à l’initiative de ce « grand déménagement ». Leur idée, c’est que le « grand remplacement » est beaucoup trop avancé, il y aurait beaucoup trop d’immigrés, d’Arabes, de noirs et d’islamisme visibles en France. Pour eux, la bataille est déjà perdue et le mieux à faire est encore d’aller dans un « safe place » blanc. Un espace où aller « regénérer la race blanche ». Et quoi de mieux que l’Europe de l’Est, terre qu’ils estiment préservée de l’immigration et qui est pour eux blanche et raciste pour le faire ?

    https://backend.streetpress.com/sites/default/files/118769422_2417725775197990_9014857635342151006_n.jpg

    / Crédits : DR

    Ils ont commencé à déménager vers 2016. Là-bas, ils cherchent un travail, une femme… Ils veulent fonder des « foyers blancs ». Ils ont réussi, par le biais d’une propagande assez bien amenée, à attirer d’autres personnes avec eux. Ce sont de petites communautés qui essaiment dans les périphéries des villes de l’Est. Ils s’entraident pour trouver du boulot ou des femmes. Et ils sont très heureux là-bas, c’est assez dingue. Depuis quatre ans, Daniel Conversano a rôdé tout un discours, par le biais de lives sur YouTube, d’une propagande sur Telegram, par des rencontres avec l’extrême droite. En septembre, il va être à un événement organisé par le Parti de la France [un micro-parti nationaliste d’extrême droite, ndlr] par exemple. Il est très présent. Il tient ce discours comme quoi le nationalisme traditionnel est terminé. Maintenant il faut « se reconcentrer sur l’essentiel, sur la race, la famille ». Et donc créer « une communauté de bâtisseurs » en Europe de l’Est pour « régénérer la race blanche ».

    C’est un discours qui paraît hallucinant. Dans l’histoire récente, il n’y a pas d’équivalent. Et, pourtant, il arrive à agglomérer des dizaines de personnes. Ils seraient entre 100 et 200 en tout. Ce sont tous des Français racistes, qui ont grandi en banlieue et ont eu des problèmes. Ils ont eu une vie assez sinistrée et rencontrent de fortes difficultés sociales. Suavelos le site internet fondé par Daniel Conversano, qui prône le suprémacisme blanc a réussi à les convertir. Ils sont en Roumanie, en Ukraine, en Bulgarie ou en Hongrie.

    Tu expliques que pour ces personnes d’extrême droite, les attraits de ce genre de vie sont la retrouvaille avec leur « identité raciale » mais aussi avec « les femmes que le féminisme leur a subtilisées ».

    Oui, la donnée sexuelle ne peut pas être expédiée comme ça. Ce n’est pas du tout anodin. Quand on regarde les discussions des membres de Suavelos [qui s’appelle désormais Les Braves], les difficultés avec les femmes reviennent très souvent, en plus de leurs difficultés sociales. Ce n’est pas le cas de tous, mais d’une bonne partie. Conversano joue sur ça, il connaît la fachosphère et les difficultés autour. Il dit à ses ouailles que l’Europe de l’Est est pleine de femmes fécondes, prévenantes, prêtes à se mettre en couple avec un Français qui va représenter un idéal pour elles. Avoir une femme y sera plus facile, en résumé.

    À LIRE AUSSI : Maffesoli : le sociologue médiatique est aussi un grand ami de l’extrême droite et de Matzneff

    J’ai interviewé Florent, qui appartient à Suavelos. Il a trouvé une femme là-bas, une jeune Ukrainienne qui doit avoir 21 ans, avec qui il a un enfant. Il a acheté une maison en périphérie d’une grande ville et a fondé son « cocon blanc ». Il a avec lui tout un groupe de Français racistes qui se communautarisent et qui essayent d’amener de plus en plus de gens. Si cette idéologie marche pour ces personnes, c’est qu’elle propose ce genre de solutions concrètes.

    La critique du féminisme et la virilité sont d’autres points de recrutement et de médiums d’idées d’extrême droite, notamment chez les coachs en séduction ?

    Oui. Les coachs en séduction c’est tout un univers de profils divers et variés. Tous ne sont pas d’extrême droite. Mais on entr’aperçoit beaucoup cette influence. Je me suis penché sur un groupe de dragueurs de rue : Les Philogynes, animé par un diplômé de psychologie qui s’appelle Léo. Et le discours qu’il tient à son boy’s club – composé d’environ 200 personnes – c’est que l’homme n’en est plus un et qu’il doit renouer avec ce qui fait de lui un homme : être un « prédateur sexuel civilisé ». Il tient ce discours que la virilité occidentale n’est plus ce qu’elle était et, si on veut renouer avec celle-ci, il faut renouer avec l’esprit d’importuner les femmes, de se comporter avec elle comme un dominateur. Car, selon lui, les femmes aiment l’agressivité, les hommes dominants. Il conseille à ses membres de devenir « des sales pervers » car ce serait, au fond, ce que cherchent les femmes.

    Là où ça se mêle à l’extrême droite, c’est que ces dragueurs de rue et leurs mentors sont influencés par les premiers livres d’Alain Soral, qui à l’époque écrivait beaucoup sur la séduction. Son livre Sociologie d’un dragueur est un peu devenu leur bible. Ils plébiscitent d’autres classiques de l’extrême droite : Laurent Obertone, Papacito. Là où ils font le lien avec le grand remplacement, c’est de dire : « Regardez, il existe une virilité des immigrés qui est plus sauvage et plus forte que la virilité blanche, à nous de renouer avec la virilité traditionnelle ».

    On retrouve dans ces groupes coachés une forte dose de culture du viol…

    Oui, assez tristement, quand on se penche sur des espaces de discussions privées, on est vraiment dans le boy’s club. Dans le vestiaire. J’étais à un moment dans leur salon Discord. C’était une réunion vocale, on y parlait de tout, beaucoup de sexualité. Ce jour-là – je ne dis pas que c’est comme ça à chaque fois – je les ai entendus dispenser des conseils qui frôlent avec l’incitation au viol. Par exemple, comment outrepasser la « last minute resistance », ce moment où une femme refuse finalement de coucher avec un homme parce qu’elle n’a plus envie. Eux cherchent des manières de briser le consentement ou de ne pas en tenir compte. C’est la culture du viol car c’est en plus rempli de blagues graveleuses, même s’il ne faut pas occulter que ça se passe en privé.

    Un autre de tes chapitres se penche sur la communauté des gamers. Tu as notamment enquêté sur le forum Avenoel. Est-ce que tu peux nous expliquer ce que c’est ?

    Avenoel est un forum dissident du « Bla-bla 18-25 » de jeuxvideo.com, célèbre pour avoir cyberharcelé plusieurs militantes féministes. C’est après ce cyberharcèlement et notamment la répression qu’il y a eu à l’encontre des discours antiféministes sur le forum de jeuxvideo.com que plusieurs membres se sont réfugiés sur Avenoel. Le site avait été créé trois-quatre ans avant. Avec le temps, de plus en plus de militants de diverses tendances d’extrême droite y ont vu un espace de liberté comme il n’y en avait pas d’autres en France. Au point qu’à mon sens, Avenoel est le seul équivalent en France de 8chan aux USA, une espèce de pot-pourri de tous les mouvements nationalistes américains qui viennent déclamer des discours radicalement extrémistes.

    C’est un forum où la liberté d’expression est quasi totale et où la parole nationaliste, identitaire et suprémaciste blanche est totalement normalisée. Elle fait partie du décor et s’incarne dans toute une culture web, un humour-maison, des mèmes, des bouts de discours… Tout cela revient en permanence comme un running gag et fait la normalité du forum. Il n’y a pas une page d’Avenoel où il n’y a pas des termes fleuris pour parler des noirs, des Arabes ou des femmes. Après, c’est un espace de libertés comme Internet en a jalousé dès sa création. Mais là, clairement, il y a une imbrication entre la culture des gamers – qui était propre à JVC et qui s’est reportée sur Avenoel – et une culture web plus nationaliste qu’on aperçoit un peu partout et qui va reprendre sous forme d’images drôles la tête d’Alain Soral, d’Henry de Lesquen, de Daniel Conversano. C’est la culture locale. Et, sur ce forum, on retrouve énormément de cadres de mouvements d’extrême droite qui cherchent à recruter des forces vives.

    Tu as pu rencontrer ces recruteurs ?

    Absolument. Un recruteur m’a alpagué, j’étais sur le forum avec un pseudo. C’est un quadra qui appartient à un mouvement suprémaciste blanc et qui m’a clairement dit qu’il fréquentait ce forum dans le but de recruter des militants qui pourraient participer à leurs activités dans les clubs de boxe, dans leurs soirées… Leur idée, comme tout groupe politique, est de grossir.

    Dans ce mouvement, ils sont parvenus à recruter sur Avenoel une vingtaine de militants, selon eux. Ce qui est tout à fait plausible à mon avis. Ce n’est pas le seul espace sur lequel ils recrutent et ce n’est pas la seule mouvance qui fait ça. Chacun a sa carte à jouer. Le rappeur Amalek, peu connu du grand public, cherche aussi à fédérer autour de lui de jeunes militants d’Avenoel. Ça marche parce que c’est un forum avec énormément d’ados. Et bien que les jeux vidéo ne se résument pas à ça, ce sont parfois pas mal de jeunes gens isolés et déclassés, pas forcément contents de leur destin social et de la société telle qu’elle est. Ils vont retrouver dans le discours de l’extrême droite une radicalité prête à l’emploi et qui leur paraîtra sulfureuse.

    En plus, sur Avenoel, tout cela a les atours de la normalité. Ça fait partie d’un délire dans lequel ils se reconnaissent. C’est un peu une sorte de franc-maçonnerie numérique avec ses codes. On sait que c’est un vecteur identitaire très fort pour des jeunes gens qui ont entre 14 et 18 ans, qui n’ont pas forcément une culture politique au départ – mais qui en acquièrent une grâce à ça. Cela ne concerne pas tout le monde car la communauté des gamers ne se résume pas du tout à Avenoel. Mais dans certains endroits, ça peut être un terreau fertile.

    Il y a d’autres tentatives de recrutement dans les jeux vidéo ? Tu cites notamment Fortnite…

    Effectivement. J’ai découvert ça complètement par hasard. Je suivais les discussions Discord d’un groupe nationaliste proche d’Henry de Lesquen et à, quelques occasions, ils se sont rendus en bande sur Fortnite pour alpaguer les gens et les amener vers leurs espaces de discussions. Ils sont assez habiles. Ils déguisent ça sous forme de troll et font des blagues antisémites pour voir comment l’audience réagit. Si ça fait mouche, ils parlent de leur salon Discord et d’Henry de Lesquen. C’est une technique qui marche assez bien car on ne les attend pas du tout sur Fortnite.

    On a choisi de faire différemment. Vous validez ?

    Contrairement à la plupart des médias, StreetPress a choisi d’ouvrir l’intégralité de ses enquêtes, reportages et vidéos en accès libre et gratuit.

    Pour sortir des flux d’infos en continu et de la caricature de nos vies, on pense qu’il est urgent de revenir au niveau du sol, du terrain, de la rue. Faire entendre les voix des oubliés.es du débat public, c’est prendre un engagement fort dans la bataille contre les préjugés qui fracturent la société.

    Nous avons choisi de remettre notre indépendance entre vos mains. Pour que cette information reste accessible au plus grande nombre, votre soutien tous les mois est essentiel. Si vous le pouvez, devenez supporter de StreetPress, même 1€ ça fait la différence.

    Je soutiens StreetPress  
    mode payements

    NE MANQUEZ RIEN DE STREETPRESS,
    ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER