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    02 / 09 / 2020

    Noeud papillon, Légion d’honneur et Nouvelle droite

    Maffesoli : le sociologue médiatique est aussi un grand ami de l'extrême droite et de Matzneff

    Par Christophe-Cécil Garnier

    Professeur émérite à la Sorbonne, chevalier de la Légion d’honneur… Le sociologue Michel Maffesoli est un ponte universitaire et un soutien de moins en moins discret de l’extrême droite.

    Sous les applaudissements du public, Michel Maffesoli s’introduit sur le plateau et s’installe sur une chaise cyan. La scène date d’avril 2019, la cathédrale Notre-Dame vient de brûler et la chaîne d’extrême droite TV Libertés diffuse une de ses émissions débat. Au programme : « Notre Dame de Paris : la Nation touchée au coeur ? » et « Pour ou contre le délit d’entrave à l’acte de chasser ? ». Costume sombre bien taillé, petit noeud papillon pourpre et chaussettes rouges, le sociologue mondain Maffesoli est l’invité star du programme. À ses côtés, Martial Bild, ancien cadre du FN, choie le septuagénaire, « professeur émérite à la Sorbonne ». La prise est belle pour la chaîne de réinformation.

    Auteur d’une quarantaine d’ouvrages, l’homme a été membre du conseil d’administration du CNRS et est membre de l’institut universitaire de France (IUF), très désiré dans le milieu académique. Chevalier de la Légion d’honneur, Michel Maffesoli se targue d’avoir été invité par « tous les présidents de la République depuis François Mitterrand ». Mais sa présence semble pourtant être courante du côté droit de l’échiquier politique.

    Rififi chez les francs-maçons

    Fin août 2020, le blog maçonnique Hiram.be s’émeut dans un post de sa participation « dans des réunions publiques d’extrême droite ». Le texte cite ses interventions pour l’Action Française, au camp d’été du mouvement royaliste en 2019 puis à une audioconférence le 20 avril 2020. Il pointe également sa présence au programme de deux futurs colloques en septembre. L’un organisé par la Ligue du midi, un groupe identitaire régionaliste, où sa présence est finalement retirée quelques jours plus tard. L’autre par l’institut Iliade (Institut pour la longue mémoire Européenne), héritière du Grece (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne), la principale organisation de la Nouvelle droite. Sur son site, Iliade « refuse le grand remplacement » – une théorie complotiste et raciste qui défend l’existence d’un processus délibéré de substitution d’une population française dite « de souche » par une population non-européenne et majoritairement arabe – et appelle « à la défense de notre civilisation ».

    « Ses passages dans ces mouvements d’extrême droite gênent certaines personnes au sein du Grand Orient de France [dont il est membre, ndlr] », confie-t-on du côté de la franc-maçonnerie. Dans un long commentaire sous le texte d’Hiram.be, Michel Maffesoli qualifie le post de « procès en sorcellerie ». La polémique n’est pourtant pas qu’une banale histoire de vengeance de loges mais dépeint des liens plus profonds entre ce sociologue et l’extrême droite que notre enquête confirme.

    Un sociologue médiatique et contesté

    Depuis les années 80, Michel Maffesoli est un invité régulier des médias et des plateaux télés ou radios. Le professeur est souvent cité pour ses travaux sur la « postmodernité » ou sur les liens communautaires, qu’il a théorisés dans son ouvrage de 1988 : Le temps des tribus. Rien qu’au cours des derniers mois, sa parole a pu être vue, lue et entendue chez Marianne, RFI, le Midi Libre, Le Figaro Vox et Figaro Madame, Stratégies, l’ADN, Atlantico, Sud Radio ou chez les médias internationaux russes Sputnik et RT France… L’année dernière, Le Monde le fait réagir sur l’incendie de Notre-Dame tandis que Le Parisien l’interviewe sur le lien entre plaisir et travail.

    L’omniprésence médiatique du sociologue cache pourtant de nombreuses casseroles et une certaine hostilité des chercheurs de la discipline à son égard. Il a dirigé la thèse de sociologie de l’astrologue Elizabeth Teissier (qui donnait des conseils étoilés à François Mitterrand). En 2001, l’affaire suscite une vive controverse médiatique et universitaire en raison de son manque de sérieux. En 2005, l’épisode lunaire est rappelé à Maffesoli par une pétition qui s’oppose à sa nomination au conseil d’administration du CNRS. Signée par 3.000 chercheurs et profs, elle critique « ses prises de positions antirationnalistes et antiscientifiques ». Autre coup dur pour le septuagénaire : la parution en 2015 d’une fausse étude sur l’Autolib’ dans sa revue Sociétés, pilotée par deux de ses anciens élèves – Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin. Le canular est gros mais passe sans problème. Suite à cette blague qui visait à démontrer la « fumisterie » propre « à la pseudo-sociologie maffesolienne », selon les deux auteurs interviewés par Vice, Michel Maffesoli démissionne de la revue qu’il a créée en 1982.

    Un entretien à une revue négationniste et antisémite

    Sur le plateau de TV Libertés en 2019, un journaliste du quotidien d’extrême droite Présent l’interroge sur son côté « tricard » chez « les sociologues de gauche ». « Sociologue signifie de gauche. Hors moi, justement, je n’étais pas de gauche. Et si je suis tricard, fondamentalement, c’est pour cela », estime Maffesoli. Avant d’invoquer Max Weber : « Le savant n’a pas à se mêler de politique ».

    En plus de ces apparitions remarquées à l’Action Française ou Iliade, Michel Maffesoli a participé à un colloque organisé par Gilbert Collard, sur le thème : « Liberté d’expression : expression ou extinction ? » et a continué sa promo chez TV Libertés en novembre 2019. Le sociologue a également donné des interviews à la station d’extrême droite Radio Courtoisie en 2014, ou à la revue Éléments. Il a aussi donné un entretien en 2012 à Réfléchir et Agir, une revue aux accents complotistes, négationnistes et antisémites. « Ce n’est pas anodin », juge Stéphane François, historien des idées.

    Au téléphone, Michel Maffesoli s’explique : « C’est étonnant qu’on fasse uniquement référence aux rassemblements et colloques de droite, ou d’extrême droite si on veut employer ce terme, et qu’on ne cite pas mes interventions ailleurs ». Le septuagénaire rappelle que dès qu’on le convie, il y va « non pas en tant que politique mais savant, peu m’importe qui m’invite ». Une ligne partagée par des chercheurs comme Marcel Gauchet ou Jean-Yves Camus, le spécialiste de l’extrême droite. Tout deux ont donné des interviews à Élément. « Quand vous donnez une interview à Éléments, c’est soit par affinité – je pense que chez Maffesoli il y a une part d’affinité – ou alors vous êtes dans le débat d’idées, ce qui est mon cas. Iliade, c’est encore autre chose, moi, je ne pourrais pas y aller », nuance Jean-Yves Camus.

    Maffesoli like le RN et Renaud Camus

    Au passage, ce dernier glisse à StreetPress que le nom du chercheur a été retiré du programme du raout de la Ligue du Midi : « Il a dû s’apercevoir que c’était un peu fort de café ! C’est un groupuscule local qui pratique davantage la boxe que la joute intellectuelle ». La réalité est pourtant autre. Michel Maffesoli a croisé Richard Roudier, dirigeant de la Ligue, lors du rassemblement organisé par Gilbert Collard. « Il m’a parlé de ce colloque mais je n’ai pas dit que je voulais y aller. Je n’avais pas été tenu au courant. Je l’ai signalé et ils ont enlevé mon nom », rembobine Maffesoli. Mais il l’assure :

    « Si j’avais accepté, j’y serais allé sans aucun problème. Je ne les connais pas. Je ne stigmatise ni la Ligue du Midi, ni les Insoumis, ni tel groupe de députés socialistes qui m’invitent. »

    Et peu importe si, contrairement à LFI ou au PS, le mouvement identitaire est coutumier des actions violentes.

    Richard Roudier connaît lui un peu plus Maffesoli. « C’est un voisin. Il a fait une conférence à Perpignan il y a six ou sept ans. J’aime bien ce qu’il fait, je trouve ça intéressant. Ma femme s’est fait dédicacer son livre au nom de la Ligue du Midi. Il nous a dit qu’il voulait nous rencontrer. Il nous a fait une jolie dédicace », se souvient le militant. De son côté, le sociologue persiste et signe :

    « Je ne suis ni de droite ni de gauche. Mes convictions, je n’en fais jamais état. »

    Michel Maffesoli affiche tout de même ses préférences sur son compte Twitter. Dans ses 271 « likes », on peut retrouver en 2017 un tweet de Julien Rochedy, ancien directeur du Front national de la jeunesse, qui estime que Marine Le Pen « a des chances » de gagner la présidentielle. Mais aussi des likes sur des gazouillis de Gilbert Collard, Martial Bild, Erik Tegner, Renaud Camus (théoricien du grand remplacement), Robert Ménard ou Jordan Bardella. Et même d’un tweet de soutien à Esteban Morillo, le skin néo-nazi qui a tué Clément Méric ou envers un autre qui demandait durant le confinement « de rétablir l’ordre sans états d’âme » dans un quartier « mélangé ». Mais aucun pour des tweets de Jean-Luc Mélenchon ou Adrien Quatennens.

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    Dans les 271 « likes » de Michel Maffesoli sur Twitter, on retrouve entre autre Julien Rochedy, Gilbert Collard, Martial Bild, Renaud Camus, Robert Ménard ou Jordan Bardella. / Crédits : DR

    Des liens anciens avec la Nouvelle droite

    Michel Maffesoli a également liké un tweet d’hommage à Guillaume Faye, un théoricien phare de l’extrême droite et de la Nouvelle droite. Ce courant radical s’est formé autour du Grece et de son intellectuel vedette Alain de Benoist à la fin des années 1960. Au colloque d’Iliade, Maffesoli partagera la scène avec François Bousquet, rédacteur en chef d’Éléments (la revue de la Nouvelle droite) et dirigeant de la Nouvelle librairie, une échoppe d’extrême droite. Suivront ensuite Alain de Benoist ou Jean-Yves le Gallou, le cofondateur du club de l’Horloge.

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    Michel Maffesoli a également liké un tweet d’hommage à Guillaume Faye, un théoricien phare de l’extrême droite mort en 2019. / Crédits : DR

    « Il est devenu une sorte de compagnon de route permanent de la Nouvelle droite. Il n’a pas rompu avec le Grece et il est toujours bien vu dans ce milieu », estime Pierre-André Taguieff, spécialiste de ce courant, qui a rencontré Maffesoli à la fin des années 80 ou au début des années 90. « À l’époque, il avait peur que je l’épingle comme membre de la mouvance », se souvient-il. Le sociologue invite alors Taguieff chez lui :

    « Il s’est présenté comme un homme de gauche honteusement accusé d’être de droite, il voulait se blanchir. C’était une opération de séduction. Il m’a dit en substance : “Je suis de gauche, ne m’attaquez pas même si vous me rencontrez dans les milieux de la Nouvelle droite”. C’est un personnage ambigu. »

    Depuis leur canular de 2015, Arnaud Saint-Martin et Manuel Quinon, préparent un livre-enquête qui revient sur le parcours du sociologue. Pour ce projet ils ont passé plus de 70 entretiens. Arnaud Saint-Martin est catégorique : « Il était proche de la Nouvelle droite dans les années 80. Les thématiques qu’il portait étaient très intéressantes pour ces milieux néo-païens qui célèbrent la culture indo-européenne ». Toujours selon lui, Michel Maffesoli a « toujours réussi à faire passer son approche pour transgressive » et prône « une certaine forme d’anarchisme que certains diraient de droite ». Le chargé de recherche au CNRS a analysé le grand ouvrage de Maffesoli : Le temps des tribus. Il livre son analyse :

    « Quand vous lisez de près, c’est ultra-maurrassien. C’est la masse qui cherche son chef. Pour lui, nous sommes un peuple enraciné. C’est carrément fasciste et réactionnaire. Sa sociologie est très politique. »

    Et la Nouvelle droite l’a bien compris. « Alain de Benoist n’a cessé de lui faire la part belle dans Éléments. Le moindre livre de Maffesoli faisait l’objet d’une interview et d’un compte-rendu dithyrambique », note Pierre-André Taguieff. Stéphane François se rappelle également que le sociologue était qualifié de « notre ami Maffesoli » par Alain de Benoist dans la revue. Il se remémore aussi qu’à la fin des années 90, Michel Maffesoli a donné un long entretien à Antaïos, « une revue belge dirigée par Christopher Gérard, un type de la Nouvelle droite ». Dans la foulée, le sociologue publie un livre où il cite Christopher Gérard sur le paganisme. « À l’époque, je prenais ça pour du fainéantisme, il n’avait pas vu à qui il avait affaire. Mais je relativise désormais mon propos », explique Stéphane François. Maffesoli a aussi collaboré plusieurs fois à la revue Krisis, créée par Alain de Benoist, et contribue encore aujourd’hui au média Linactuelle, dirigée par Thibault Isabel, ancien rédacteur en chef de Krisis et ex-collaborateur d’Éléments.

    Maffesoli n’est pas un « intime » de Benoist

    « Ça ne me dérange nullement qu’on fasse ce lien car je ne me reconnais pas dans les thèses de la Nouvelle droite », clame Michel Maffesoli. Quant à Alain de Benoist, le professeur émérite à la Sorbonne a « de l’estime pour lui » mais ne le connait « pas personnellement » :

    « Il est venu prendre un café chez moi. Je me demande si on n’a pas pris un déjeuner ensemble dans les années 80. Mais ça s’arrête là. »

    « J’ai des relations cordiales avec lui depuis 30 ans. Je suis avec intérêt les livres qu’il publie. Mais je ne le connais pas de manière intime », abonde Alain de Benoist. L’essayiste d’extrême droite concède l’avoir « fait venir à une émission de télévision il y a dix ou douze ans. Des choses de ce genre ».

    Au sujet de leur relation, Pierre-André Taguieff se souvient d’une petite anecdote qui date des années 2000. Alain de Benoist le contacte pour participer à son jury de thèse sur travaux. Le projet n’ira pas au bout, mais il était bien dans les cartons, dit-il : « Il voulait être universitaire et c’était un moyen facile d’y parvenir », se remémore Taguieff, qui précise que les thèses sur travaux « sont données par des jurys de complaisance ». Selon le politologue, Alain de Benoist cite Michel Maffesoli comme membre du jury :

    « C’était une opération entre eux. »

    Interrogé sur ce sujet, Michel Maffesoli nie. « À ma connaissance, Alain de Benoist n’a pas de thèse sur travaux », lâche-t-il. De son côté, le théoricien a la mémoire qui flanche mais n’écarte pas totalement l’hypothèse : « J’avais bien envisagé de faire une thèse sur travaux. J’en avais parlé à Taguieff et peut-être avec Maffesoli. Ce n’est pas impossible. Finalement, je n’ai pas donné suite ». Mais selon le membre de la Nouvelle droite, Michel Maffesoli est « un type plutôt gentil, qui n’aime pas trop la bien-pensance et la doxa dominante. Je ne l’ai jamais vu faire preuve d’intolérance contre quiconque ne partageait pas ses vues ».

    Un « vieil ami » de Matzneff

    Autre connaissance sulfureuse du sociologue : Gabriel Matzneff. L’écrivain, dont les ouvrages pédophiles ont été pointés fin 2019, est un vieil ami de Michel Maffesoli. Tout comme René Schérer, philosophe défenseur de la pédophilie. En septembre 2018 il partage un dîner avec les deux intellectuels adeptes des enfants. « J’ai rencontré Matzneff en 1988, à la mort de l’essayiste Guy Hocquenghem », reconnaît Maffesoli.

    Les deux hommes sont restés liés. Lors de la polémique, le sociologue s’est fendu d’un texte dans le Midi Libre pour défendre Gabriel Matzneff sur le mode : la pédophilie, c’est mal, reconnaît-il du bout de lèvres. Mais il eu fallu s’en préoccuper quand les livres sont sortis, donc maintenant laissez-le tranquille. Quand on lui demande s’il avait lu les livres de Matzneff, Maffesoli bafouille : « Honnêtement non. Je recevais ses livres, soyons clairs. Je n’ai pas lu ceux qui faisaient référence à ce qu’il se passait aux Philippines, cela m’aurait assez choqué… Non, je ne l’ai pas lu, voilà, je ne peux pas me prononcer. Cela dit, ce n’est pas une excuse que je vous donne mais un état de fait. »

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    Michel Maffesoli a également liké un tweet d'une journaliste de Valeurs actuelles sur la polémique Matzneff qui critique le lynchage médiatique de 2019. / Crédits : DR

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